C'est un mercredi qui bruine, un matin de novembre. Il est 8 h 15 et devant le Resto du coeur de Charleroi, une file de personnes de tous horizons et de tous âges serpente en attendant que s'ouvrent les portes. On échange, on prend des nouvelles. Entre deux cigarettes, on lâche des " ça va ? " auxquels répondent des " Oui, y'a pas d'avance. " Si les habitués se causent, les autres se terrent dans les coins de la cour, fermés comme des huîtres. Comme tous les jours dès 8 h 30, le Resto du coeur accueille au " chauffoir ", où l'on reçoit un café et quelque chose à manger. En général, ils sont 80.
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C'est un mercredi qui bruine, un matin de novembre. Il est 8 h 15 et devant le Resto du coeur de Charleroi, une file de personnes de tous horizons et de tous âges serpente en attendant que s'ouvrent les portes. On échange, on prend des nouvelles. Entre deux cigarettes, on lâche des " ça va ? " auxquels répondent des " Oui, y'a pas d'avance. " Si les habitués se causent, les autres se terrent dans les coins de la cour, fermés comme des huîtres. Comme tous les jours dès 8 h 30, le Resto du coeur accueille au " chauffoir ", où l'on reçoit un café et quelque chose à manger. En général, ils sont 80. Comme tous les matins depuis quinze ans, Claude s'apprête à faire sa deuxième tournée de ramassage de vivres auprès des entreprises de la région. Si, deux heures plus tôt, il courait les boulangeries pour récupérer le pain de la veille, là, c'est chez Champion-Mestdagh qu'il se rend pour récupérer des palettes de produits frais qui serviront à préparer les repas de midi. Dans la camionnette réfrigérée, il affirme que malgré les années, " on n'arrive pas à se faire à la pauvreté ". Le pire pour lui ? Cette femme enceinte qui vivait jusqu'à terme dans un garage sans eau ni électricité. Ou cette autre, à qui on vient de retirer son dernier-né. Au centre, la directrice, Céline Pianini, est dans son bureau. Elle essaie de convaincre par téléphone un couple de Beaumont de venir manger ici à midi. Elle explique qu'ils ont tout perdu. La maison vient d'être saisie, ils sont à la rue et n'ont plus de quoi se nourrir. Ils n'ont plus de voiture non plus, ni de quoi prendre le bus pour rejoindre le centre de Charleroi. Elle dit que si certains appellent plusieurs fois avant d'oser franchir le pas, d'autres ne parviendront jamais à le faire. Ici, pourtant, on ne demande jamais à qui que ce soit " pourquoi il ou elle est là ". La présence est déjà considérée comme " une victoire " sur la faim et le froid. A la honte ressentie " d'en arriver là " s'ajoute le choc d'avoir tout perdu d'un coup. " Ils sont sonnés. Comme s'ils avaient pris un coup de poing dans la gueule ", ajoute Marcel Leroy, vice- président du Resto du coeur et actif depuis plus de trente ans dans l'association. Pour lui, ce n'est pas tant qu'il y a plus de monde qu'avant mais que la pauvreté est beaucoup plus grave. " Avant, il ne s'agissait que de se nourrir, souligne-t-il. Aujourd'hui, les repas ne sont que la pointe visible de l'iceberg. Derrière, se cachent des problèmes beaucoup plus lourds comme se vêtir ou se loger mais aussi la solitude et les problèmes de santé mentale. " Céline Pianini et Marcel Leroy sont formels : il n'y a pas de profil type. " On a de tout. Du petit indépendant à la mère de famille, du jeune au pensionné, de l'allocataire social au chômeur ou au SDF. Sans oublier ceux qui sont nés dans la précarité et qui n'ont jamais vu travailler leurs parents, voire leurs grands- parents. Ni ceux qui souffrent d'assuétudes. " Conséquences d'années de crises post-1973, et de la déstructuration de la famille et de la société, selon Marcel Leroy. Autre évolution : le nombre de 18-25 ans, qui a cruellement augmenté. Comme celui des pensionnés qui ne sont pas en mesure de manger tous les jours. 50 cents d'économisés, c'est une très bonne nouvelle Un étage plus bas, ça turbine aux fourneaux. Ce midi, c'est soupe aux chicons, blanquette de veau et mandarines. C'est Annabel, cheffe de cuisine et treize ans de maison, qui a décrété qu'on n'achèterait plus les aliments et que les menus seraient confectionnés en fonction de ce que le centre recevrait chaque matin. Entre deux casseroles, elle assène que " si vous n'avez pas la fibre sociale, vous ne survivez pas. Ici, les gens sont très fragilisés, certains ont perdu leurs droits sociaux, d'autres viennent de sombrer dans la pauvreté, ils sont à fleur de peau et vous, vous êtes en première ligne. Un jour, c'est " je t'aime " et le lendemain, ils peuvent vous insulter pour un rien. Et puis, il y a les jeunes, tout gentils au début et que la rue change complètement. " Et les petits qui viennent demander un bonbon puisqu'il n'y en a pas à la maison, les parents qui versent discrètement le contenu de leur assiette dans un Tupperware pour donner le change face aux enfants le soir, quand ils ne le mettent pas dans leur casserole pour cacher sa provenance. Servis uniquement le midi, les repas doivent être consommés sur place, les parents pouvant emporter un colis pour leurs enfants scolarisés en journée. 11 heures. Le chauffoir ferme et les habitués sortent patienter dans la cour avant la réouverture pour le repas qui sera proposé dès 11 h 30. Aujourd'hui, il est gratuit : c'est un des vingt bénévoles qui offre. C'est 50 cents d'économisés, donc une bonne nouvelle. Car 80 % de ceux qui sont ici ne peuvent se le payer. Et si d'autres Restos du coeur de Belgique ont augmenté leurs tarifs à un euro, voire à 2,50, à Charleroi - premier resto historique du pays (1986) - on a toujours refusé de le faire, signale Céline Pianini. Ce sont les deux assistantes sociales qui, tous les matins, tiennent la permanence pour distribuer les cartes repas, payantes ou gratuites. Elles s'occupent de tous les problèmes des gens, car souvent, le Resto du coeur est en première ligne, bien avant le CPAS. Dès 11 h 30, c'est un flot ininterrompu qui déferle. Comme pendant la matinée, on voit de tout, de tous les âges, de toutes les situations, des personnes enfermées dans leur mutisme et d'autres qui cherchent à tout prix le contact. On colle la bise aux gardiens de la paix, on salue madame la directrice, on tente même le baisemain. Les gens n'ont pas l'air d'avoir dormi dans la rue - même si c'est le cas pour certains. Pas de vêtements troués ou abîmés et pour cause : à l'entrée du Resto, il y a un comptoir vestiaire où l'on commande tous les habits dont on a besoin. Au fond de la salle, il y a un coin bébé, où on reçoit aussi gratuitement du lait en poudre ou des couches. La directrice nous confie que beaucoup cachent à leurs enfants qu'ils viennent manger ici tandis que d'autres essaient de les convaincre que s'ils sont là, c'est juste " pour le contact humain ". Dans la partie du réfectoire réservée aux familles, un couple avec deux enfants accepte de nous parler. " Avant, tout allait bien " : deux salaires, une maison et deux voitures. Et puis, madame est tombée malade, C4 et la mutuelle. Monsieur est en incapacité de travail pour six mois encore. Avec des soins de santé autour des 500 euros mensuels, ils ont commencé à se priver, avant de vendre la voiture puis la maison, avant de recevoir les colis alimentaires de la Croix-Rouge en juin dernier et d'échouer au Resto du coeur, quatre mois plus tard. Ils ont toujours pensé que " ça n'arrivait qu'aux autres ". Ceux que madame voyait jadis au pied de l'immeuble où elle travaillait... " Et aujourd'hui, c'est moi. On ne s'imagine pas à quel point ça va vite et à quel point c'est humiliant de se retrouver ici. Ceux qui la jouent "copain-copain" le midi, ici, je ne sais pas comment ils font. " De l'autre côté, une femme de 40 ans nous raconte sa spirale infernale à elle, un scénario qu'on entendra plusieurs fois : une séparation ou un divorce qui tourne mal, un accident ou une maladie, on vous retire les enfants et puis on se retrouve à dormir dans la rue, l'horreur absolue, des jours entiers sans manger. " Les gens qui vous disent "T'as qu'à aller travailler" ne se rendent pas compte à quel point c'est dur de s'en sortir. Plus ils nous rejettent, plus on se renferme et plus "l'envie sociale" disparaît. ". Aujourd'hui, elle termine une formation d'aide-soignante. Avec un peu de chance, dit-elle, elle pourra bientôt commencer à travailler. Une dame chic interpelle Céline Pianini pour connaître le programme de Noël. L'année dernière, la fédération des Restos du coeur avait organisé une grande fête au Wex, à Marche-en- Famenne. C'était tellement beau que la dame aimerait s'acheter une " belle toilette " pour l'occasion car " avec deux euros, on trouve vraiment de jolies choses ". L'assistante sociale, elle, vient de terminer sa permanence. " Seulement douze personnes ce matin. Plutôt calme. " Pour elle, il est illusoire de croire qu'en donnant aux gens les moyens de vivoter, ils parviendront à s'en sortir. Ce qu'il faut, " c'est créer du lien, restructurer la société pour mieux les encadrer ". Son pire souvenir ? Une femme qui venait chercher de l'aide et à qui on demandait de repasser plus tard tant il y avait de monde ; le lendemain on apprenait qu'elle s'était suicidée. " Quand les gens arrivent chez nous, souvent, la situation a dépassé le stade de la gravité pour atteindre celui de l'extrême urgence. " Il est 13 h 30. Fin du service. Le centre vient de fermer ses portes. Il n'y a plus de soupe mais il reste de la blanquette. Travailleurs et bénévoles s'attablent pour terminer les restes avant de s'attaquer au nettoyage du réfectoire. Ce midi, le Resto du coeur de Charleroi aura servi 280 repas. Chaque dernier lundi du mois, un bus médical Médecins du monde est présent.Tous les mardis, des éducateurs sont là pour créer du lien entre les gens. Financés par la Région wallonne, la Ville et le CPAS de Charleroi, le Resto du coeur est constamment en demande de dons, de vêtements et de vivres.