Le biais de confirmation. Cette variante bien connue de la dissonance cognitive nous frappe tous. Elle nous force à ne sélectionner que les informations qui nous confortent dans nos préjugés. C'est ainsi que des événements extérieurs et inattendus, comme une pandémie mondiale, par exemple, renforceront généralement nos certitudes, bien davantage qu'elles ne les déstabiliseront.
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Le biais de confirmation. Cette variante bien connue de la dissonance cognitive nous frappe tous. Elle nous force à ne sélectionner que les informations qui nous confortent dans nos préjugés. C'est ainsi que des événements extérieurs et inattendus, comme une pandémie mondiale, par exemple, renforceront généralement nos certitudes, bien davantage qu'elles ne les déstabiliseront. La Belgique, ce royaume en recherche de lui-même, dont les habitants ne portent pas l'architecture institutionnelle dans leur coeur, n'échappe pas au biais de confirmation. Ceux qui trouvaient déjà avant la crise qu'il y avait trop de ministres en Belgique sont encore plus d'avis, après la crise, qu'il y a trop de ministres en Belgique. La différence, c'est qu'ils s'autorisent à le dire encore plus fort. En revanche, ceux qui trouvaient que les Régions n'avaient pas assez de pouvoir le pensent toujours aujourd'hui. Mais ils le disent beaucoup moins fort. C'est le cas des régionalistes. Et en particulier des régionalistes wallons. Le sondage réalisé par Kantar pour Le Vif/L'Express montre des Belges très remontés contre la " la structure de l'Etat ". Ils ne sont que 21,6 % d'entre eux (23 % des Flamands, 20 % des Wallons) à avoir estimé qu'elle avait " permis une bonne gestion de la crise ", et sont, en revanche, près de la moitié (48,6 % de l'ensemble, 47 % des Flamands, 50 % des francophones) à trouver qu'elle a compliqué les choses. Un autre récent sondage, paru lundi 22 juin dans Le Soir, montrait des Belges presque unanimes (86 % des Flamands, 89 % des Wallons, 81 % des Bruxellois) à avoir estimé que " neuf ministres de la Santé en Belgique, pour gérer la crise du coronavirus, c'est inutile ". Au-delà des biais que renferme la formulation (il n'y a pas neuf " vrais " ministres de la Santé en Belgique, ils n'ont pas été neuf à gérer la crise du coronavirus, et on ne voit pas sur quelles matières, en quel lieu et à quelle époque des sondés préféreraient entretenir davantage de ministres que moins...), elle témoigne d'un air du temps qui n'est pas, et pas uniquement en Belgique francophone, à l'approfondissement d'un fédéralisme que l'on présentait pourtant depuis plusieurs décennies comme nécessairement centrifuge. De centrifuge à centripète, le vent, du nord comme du sud, a tourné ces derniers mois. Et, comme s'appuyant sur cette opinion répandue, des appels, principalement socialistes et libéraux, à refédéraliser la compétence des soins de santé, ont été relancés, y compris en Flandre. Maggie De Block et Philippe De Backer, aujourd'hui conspués, insistent systématiquement sur cette idée, comme pour éviter de devoir répondre aux nombreuses critiques qui s'abattent sur le gouvernement fédéral. " Je n'ai pas eu besoin de cette crise pour m'en rendre compte. Après ma première conférence interministérielle, en 2014, j'en étais déjà pleinement consciente ", disait même Maggie De Block dans Le Vif/L'Express du 11 juin. Les libéraux étaient depuis longtemps les premiers sur ce terrain : les bleus ont historiquement été les plus réticents à la transformation de la Belgique unitaire en Etat fédéral, et n'ont guère eu de peine à renouer avec cette tradition. Sans remonter à Omer Vanaudenhove et à son slogan " Mon parti, c'est mon pays ", qui valut en 1968 à son PVV-PLP une sévère défaite électorale dans les arrondissements flamands, à l'été 2018, déjà, Alexander De Croo se déclarait favorable à des refédéralisations. Le vice-Premier Open VLD évoquait alors spécifiquement les politiques de la mobilité ou du climat, paralysées, notamment autour de Bruxelles, par le pouvoir d'obstruction de la Région capitale. Quelques jours plus tard, les Jeunes MR, rejoints par des ministres fédéraux (Sophie Wilmès et François Bellot) et par plusieurs parlementaires, embrayaient et suggéraient une recentralisation de compétences telles que la mobilité, donc, mais aussi l'énergie, le climat ou, déjà, la santé publique. Le PS, lui, avait pourtant traversé un certain revival renardiste ces dernières années : en 2012 Jean-Claude Marcourt, avec Jean-Pascal Labille, Thierry Bodson mais aussi Paul Magnette, lançaient un " Plan W " censé approfondir le mouvement de régionalisation. Et Willy Demeyer, vice-président liégeois, expliquait en 2017, puis en 2018, vouloir, en tant que vice-président national, convoquer les fédérations wallonnes à un premier congrès régional depuis... 1991, demande alors appuyée par Paul Magnette. Pareil congrès n'eut en fait jamais lieu. Tout au plus les socialistes wallons en campagne se réunirent-ils, en février 2019, pour valider le programme régional, mais qu'importe : la geste wallonne semblait reprendre vigueur, après avoir été étouffée, des lustres durant, par les envolées d'un très belgicain président national, Elio Di Rupo. Aujourd'hui, Paul Magnette, président national, s'est mis, comme son homologue flamand Conner Rousseau, à plaider pour un retour au niveau fédéral de certaines matières, et tout particulièrement, bien sûr, de la santé publique. Et alors que, côté flamand, les régionalistes du CD&V et les séparatistes de la N-VA ne violentent pas leur nature en prônant une régionalisation complète de ces compétences, le dernier parti historiquement régionaliste du Sud du pays, DéFI, se met lui-même à vouloir renvoyer à l'étage belge des matières, dont bien entendu la santé publique, dont les entités fédérées ont reçu des parties au cours des six premières réformes de l'Etat. Une forme de basculement épistémologique de l'ancien FDF, formation née du traumatisme de la fixation de la frontière linguistique par un brutal fait majoritaire au début des années 1960. Puisque l'Etat unitaire rendait invincibles les intérêts flamands, majoritaires au Parlement, la défense des intérêts bruxellois passerait par la constitution d'entités fédérées aux compétences exclusives, et libérées du poids de la démographie nationale." Nous sommes et restons fédéralistes, attention ", prévient François De Smet, président de DéFI. " Ce que nous voulons, c'est prendre le temps d'évaluer, et de faire évaluer, l'ensemble des six réformes de l'Etat, et voir ce qui a bien fonctionné et ce qui fonctionne moins bien. L'idée, c'est aussi de sortir de ce récit qui arrange les nationalistes flamands et qui vouerait l'Etat fédéral au dépeçage permanent : une refédéralisation renverserait leur machine. Pour ce qui concerne spécifiquement les soins de santé, si l'ensemble des professionnels du secteur renvoie l'idée que ce serait mieux géré au niveau fédéral qu'en éclatant les compétences et les responsabilités, pourquoi s'empêcher d'y penser ? " poursuit-il. Le basculement en passe de s'opérer à Bruxelles laisserait les régionalistes wallons bien seuls. " La question n'est pas réductible aux soins de santé ", conteste l'un d'entre eux, le ministre wallon du Budget et des aéroports et vice-président du MR Jean-Luc Crucke, qui se dit prêt prendre le temps d'une grande réflexion institutionnelle, fût-elle d'abord seulement francophone. " Cette crise m'a encore davantage convaincu qu'il fallait plus de clarté et plus d'efficacité. Ces neuf ministres de la Santé, ce n'est pas du régionalisme, c'est du Jean-Luc Crucke. Il ne faut surtout pas oublier que si on a régionalisé, c'est justement parce que dans l'Etat unitaire, plus rien ne fonctionnait ! Ce qu'il faut, c'est que pour chaque compétence il y ait une seule autorité compétente, fédérale ou régionale, et qu'elle soit vraiment compétente. Et une fois que cette clarification aura été effectuée, même le débat sur la hiérarchie des normes deviendra inutile ", explique celui qui, avec son camarade Pierre-Yves Jeholet, milite, dans son parti et en dehors pour la disparition de la Fédération Wallonie-Bruxelles au profit des Régions wallonne et bruxelloise, et qui se félicite que la Première ministre, Sophie Wilmès, " ait eu l'intelligence d'intégrer les ministres-présidents au Conseil national de sécurité. Dans un pays comme le nôtre, sans le soutien des régions, tu ne sais rien faire ! ". Autre régionaliste, le bourgmestre socialiste de Mons, Nicolas Martin, qui entama sa carrière au FDF, ne cosignerait pas une lettre de félicitations qu'adresserait Jean-Luc Crucke à ses collègues fédéraux. " Dans cette crise, la Région a montré son utilité là où le Fédéral a failli. Dans ma commune, nous gérons notamment un hôpital public, et nous avons en permanence pu maintenir un contact très utile avec la ministre régionale, Christie Morreale... ", dit-il.Il voit ces appels à la refédéralisation des soins de santé comme " un piège politique " tendu par " des gens de droite, minorisés dans cette partie du pays, et qui attirent, sur le modèle de la Belgique de papa, certains médias et politiques pour pouvoir faire passer des revendications qu'ils partagent avec la droite flamande. Dans ce pays, ce sont ceux qui sont les victimes du fédéral qui réclament que tout y retourne. La réforme fédérale de la loi sur les hôpitaux mise en oeuvre par Maggie De Block a été exclusivement pensée en fonction des intérêts de la Flandre, où n'existent pratiquement pas de structures hospitalières publiques. Est-ce cela que l'on veut ? Remettre les régions minoritaires, Bruxelles et la Wallonie, au pas ? ", se demande-t-il. " Il y a bien du nettoyage à faire ", concède-t-il toutefois, " et c'est d'ailleurs pour ça que je prône la suppression de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Elle a hérité de microcompétences en matière de santé notamment et, en effet, cela biaise les débats actuels. Pour les Wallons, il n'y a pas de doute qu'il n'y avait que deux ministres compétents dans cette crise, Maggie De Block et Christie Morreale. Est-ce pour autant que cela passe par des fédéralisations tous azimuts ? Si on compare le bilan de l'une et de l'autre, certainement pas ! " conclut-il comme dans un sursaut. Sursaut qui semble suggérer l'imminence d'une initiative, et qui indique que même lorsqu'on ne les regarde pas, les renardistes repassent.