"T'as vu comme j'ai dégommé l'Ondraf ? " Un verre de rouge à la main, Damien Ernst rayonne en cette soirée du vendredi 26 janvier. Son " dîner atomique ", organisé dans un petit restaurant de Grivegnée, est une réussite. Six semaines plus tôt, l'acteur et réalisateur Bouli Lanners l'avait vivement interpellé dans une vidéo publiée sur Facebook : " Le nucléaire n'est PAS une énergie verte, merde ! " Sa réaction toute en barbe faisait suite à un exposé du professeur de l'ULiège, sur invitation d'Engie, à des étudiants d'une école de devoirs. " Qu'il vienne manger des boulets-frites sur Liège et on discutera ", lui avait rétorqué l'intéressé. Alors, les deux hommes ont discuté. Avec des boulets à point et un sanguin Bouli. Mais à la sauce Damien : quatre autres intervenants, une modératrice, le caricaturiste Pad'R, quelques étudiants en renfort et une soixantaine de convives.
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"T'as vu comme j'ai dégommé l'Ondraf ? " Un verre de rouge à la main, Damien Ernst rayonne en cette soirée du vendredi 26 janvier. Son " dîner atomique ", organisé dans un petit restaurant de Grivegnée, est une réussite. Six semaines plus tôt, l'acteur et réalisateur Bouli Lanners l'avait vivement interpellé dans une vidéo publiée sur Facebook : " Le nucléaire n'est PAS une énergie verte, merde ! " Sa réaction toute en barbe faisait suite à un exposé du professeur de l'ULiège, sur invitation d'Engie, à des étudiants d'une école de devoirs. " Qu'il vienne manger des boulets-frites sur Liège et on discutera ", lui avait rétorqué l'intéressé. Alors, les deux hommes ont discuté. Avec des boulets à point et un sanguin Bouli. Mais à la sauce Damien : quatre autres intervenants, une modératrice, le caricaturiste Pad'R, quelques étudiants en renfort et une soixantaine de convives. De l'échange initialement convenu, cet expert des réseaux électriques et de l'intelligence artificielle en a fait un événement à son image : hors norme. Un débat de plus de deux heures, diffusé en direct sur Facebook, en présence notamment de la ministre fédérale de l'Energie, Marie-Christine Marghem (MR), et du député Ecolo Jean-Marc Nollet. Une fois de plus, Damien Ernst a innové. Une fois de plus, il a provoqué. L'Ondraf, l'Organisme national des déchets radioactifs, comme d'autres acteurs du monde de l'énergie, affublés de qualificatifs de moins en moins flatteurs au fil des Jupiler et des Légia, qu'il distribuera jusqu'aux petites heures aux derniers invités. Fin 2017, il s'était pourtant promis d'arrêter les conférences. " Rien qu'au mois de novembre, j'en ai donné 28, soupire-t-il depuis un bureau sans décor. J'ai un gros problème : je ne sais pas dire non. " De prime abord, Damien Ernst, 42 ans, apparaît comme un personnage chaleureux mais discret. Veston foncé sans âge, cheveux rasés au plus court, un visage aux traits saillants, un temps fermé puis, soudain, illuminé par un regard eurêka et un sourire franc, quand il entrevoit un ami, un bon mot ou une bonne idée. Ce Liégeois d'adoption n'est pas qu'un chercheur hors pair, réputé dans le monde entier pour ses travaux visant, entre autres, l'apprentissage par renforcement appliqué aux réseaux électriques. " C'est aussi un brillant pédagogue et un vrai professeur d'université, souligne son ami Willy Legros, ex-recteur de l'ULiège. Les étudiants se disputent pour venir travailler dans son service. " Mais le succès de Damien Superstar s'étend bien au-delà des austères remparts du Montefiore Institute et de la grisaille du Sart Tilman. Marché de l'énergie, voitures électriques, batteries, réseaux intelligents... Sur tant de matières, ce brillant orateur peut captiver une classe de secondaire comme les plus sceptiques des érudits. " Il est rarissime de rencontrer un chercheur qui s'ouvre aussi facilement au public ", sourit Mania Pavella, professeure émérite de l'ULiège. Cette aisance, elle l'avait d'emblée remarquée à l'occasion d'un examen oral, il y a plus de vingt ans de cela, avant de le prendre sous son aile. A l'époque, l'étudiant qui se présente devant elle est déjà un passionné de longue date. A 11 ou 12 ans, peu d'enfants afficheraient dans leur chambre un poster du physicien russe Andreï Sakharov, prix Nobel de la paix en 1975. " J'étais fasciné par les technologies nucléaires, comme la bombe atomique ", se rappelle ce fils d'enseignants. Avec le professeur Louis Wehenkel, un précurseur dans son domaine, le jeune doctorant va se tourner vers l'intelligence artificielle, en réponse aux problèmes qui sous-tendent les réseaux électriques. Post-doc aux Etats-Unis et en Suisse, professeur pendant quinze mois dans une école d'ingénieurs en France, chercheur qualifié au FNRS, puis titulaire d'une chaire EDF-Luminus à l'ULiège... Damien Ernst se profile rapidement comme un scientifique aguerri. En octobre 2013, sa trajectoire va pourtant connaître un nouvel élan, dont il ne prend pas encore la pleine mesure. Dans sa première interview, accordée au Soir, le chercheur estime que " l'industrie électrique belge est condamnée à une mort silencieuse ". Il propose de développer un réseau électrique recouvrant la planète entière. " A l'époque, tout le monde m'avait qualifié de taré, raconte-t-il. Aujourd'hui, c'est devenu l'un des sujets les plus chauds. " Moins d'un an plus tard, il dénonce une répartition inéquitable du plan de délestage, activable en cas de pénurie d'électricité, entre la Flandre et la Wallonie. Cette sortie polémique confirme le début d'une ascension médiatique irréversible, happant le peu de temps libre qu'il lui reste. Sur tous les supports, dans tous les formats, Damien Ernst offre un terrain d'expression à son franc-parler, quitte à se faire incendier par les politiques ou par les barons de l'énergie. " A 36 ans, j'étais très peu focalisé sur le tissu belge, reconnaît-il. Je ne savais même pas combien de réacteurs nucléaires il y avait dans le pays. En revanche, je m'étais rendu compte que la majorité des intervenants présentés comme des experts dans les médias étaient en fait des sorciers. " Depuis, Damien Ernst est partout. Son omniprésence dans les médias lui vaut une attention toute particulière de la part de la classe politique. " On sait que c'est lui qui dicte le débat public en matière d'énergie ", glisse un collaborateur parlementaire. " Il est devenu incontournable ", résument bon nombre d'élus et d'experts. Accro aux réseaux sociaux, l'homme aux 4 993 amis Facebook, à sept unités de la limite maximale, lit systématiquement les centaines de commentaires en lien avec ses publications. " Ma fibre généraliste, je l'ai acquise au fil de discussions sur Facebook, avoue-t-il. J'apprends énormément, y compris de ceux qui sont les plus injustement agressifs envers moi. " Une exposition d'autant plus délicate dans un domaine où " chacun pense avoir une légitimité pour donner une opinion, constate un académique. Le rôle de Damien est dangereux dans la mesure où il focalise aussi des énergies négatives sur lui. Parfois, il n'est plus tellement au-dessus de la mêlée. " Sur le nucléaire, certains l'exhortent à choisir un camp : pour ou contre ? " Pour un scientifique, il n'y a pas de blanc et de noir, juste une zone de gris ", rétorque l'intéressé. D'autres remettent en question l'indépendance du titulaire d'une chaire Nethys sur les microréseaux, par ailleurs appelé à collaborer avec le privé dans le cadre de ses recherches. " Ceux qui formulent ce reproche ne connaissent ni l'intégrité de Damien, ni le fonctionnement du milieu académique ", répond un confrère de l'ULB. Mais, dans ce monde où la sagesse se confond avec le respect d'une tradition conservatrice, son profil atypique en dérange plus d'un. " Plusieurs de mes collègues le considèrent comme étant un peu en marge ", confie un professeur de l'ULiège. Damien Ernst en a lui-même conscience : " Je vois bien dans leurs yeux que ma présence sur les réseaux sociaux n'est pas jugée digne d'un académique ". A l'échelle internationale, son ouverture séduit pourtant une vaste communauté de chercheurs, en particulier les plus jeunes. Ses 15 000 contacts et 30 000 followers sur LinkedIn peuvent en témoigner. Au-delà d'une revanche silencieuse sur la vie, marquée par un passé familial difficile qu'il n'évoque que par bribes, deux idéaux l'incitent à reprendre le même rôle chaque matin. Un besoin irrépressible de liberté, avant tout, qu'il ne sacrifierait pour rien au monde. Pas même pour un salaire annuel à cinq zéros, que des géants comme Google ou Facebook lui ont déjà proposé. Grand admirateur des processus de création artistique, Damien Ernst vit en toute simplicité dans une copropriété au centre de Liège. Il roule dans une Citroën C1 à 7 800 euros, même s'il adore marcher - " Je veux bien monter à 15 000 euros pour une voiture électrique ", dit-il. Mais son statut d'académique lui ouvre aussi les portes d'un second idéal, plus personnel : mettre ses connaissances et ses innovations au service de l'intérêt sociétal. " Un vrai professeur d'université doit remplir trois missions : la recherche, l'enseignement et surtout la citoyenneté, indique Willy Legros. Or, toutes les interventions de Damien sont guidées par la citoyenneté. " C'est elle qui l'incite à toucher le plus large public possible ou à développer une application de covoiturage. C'est elle qui l'a, un jour, amené à travailler sur les trithérapies pour combattre le sida. C'est elle qui l'a, plus récemment, convaincu d'accepter une proposition du ministre wallon de l'Energie, Jean-Luc Crucke (MR) : piloter la task force chargée d'examiner les pistes pour sortir définitivement du coûteux système des certificats verts, qui soutiennent encore en partie les énergies renouvelables. " Il me semblait avoir suffisamment d'autorité intellectuelle et morale pour pouvoir forcer, si nécessaire, le consensus en la matière ", précise Jean-Luc Crucke. Un objectif délicat auquel l'expert s'accroche, malgré des échanges tempétueux avec la Fédération des énergies renouvelables, Edora. Passionné, expansif, fougueux, Damien Ernst n'en reste pas moins l'homme discret au veston sans âge. Fatigué, parfois, de tous ces projecteurs braqués sur lui. " Je veux juste réussir le dossier de la task force, et puis me retirer de la vie semi-publique ", vous confie-t-il un soir. Sans savoir si, dès le lendemain, il aura changé d'avis.