C'est l'histoire invraisemblable d'une enseignante belge, militante laïque, auteur de livres et de cartes blanches, soudain propulsée dans une avalanche de messages haineux. Au point qu'elle envisage de se retirer de son école, par crainte d'être harcelée, pointée du doigt ou davantage: que l'on ne la désigne auprès d'une personne mal intentionnée, que l'on s'en prenne à son intégrité physique. "Il y a trois mois et quelques jours, j'étais encore un prof heureux, écrivait, il y a quelques jours, Nadia Geerts sur son blog. Des cours qui me passionnaient, des collègues sympas, des étudiants avec qui le contact était vraiment bon... Aujourd'hui, je ne vois plus comment continuer, tout simplement."
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C'est l'histoire invraisemblable d'une enseignante belge, militante laïque, auteur de livres et de cartes blanches, soudain propulsée dans une avalanche de messages haineux. Au point qu'elle envisage de se retirer de son école, par crainte d'être harcelée, pointée du doigt ou davantage: que l'on ne la désigne auprès d'une personne mal intentionnée, que l'on s'en prenne à son intégrité physique. "Il y a trois mois et quelques jours, j'étais encore un prof heureux, écrivait, il y a quelques jours, Nadia Geerts sur son blog. Des cours qui me passionnaient, des collègues sympas, des étudiants avec qui le contact était vraiment bon... Aujourd'hui, je ne vois plus comment continuer, tout simplement." Son histoire fait tristement penser à celle de Samuel Paty, cet enseignant français décapité après avoir montré des caricatures de Mahomet à ses élèves dans le cadre d'un cours consacré à la liberté d'expression. Depuis trois mois, elle dénonce les attaques dont elle a fait l'objet, en deux vagues, la première précisément après le drame français, la seconde suite à sa position dans le débat sur le port du voile dans l'enseignent supérieur. Enfin, des politiques l'ont entendue.Nous sommes en Belgique, en 2021... Pourtant, au départ de ce cauchemar, il y a tout d'abord un post qu'elle publie en octobre dernier sur la page Facebook gérée par le Conseil étudiant de la Haute école pédagogique dans laquelle elle enseigne : "Je suis Samuel Paty". En retour, on l'accuse d'islamophobe, de raciste et on lui fait comprendre qu'elle n'est pas en mesure d'enseigner. L'incident est d'autant plus violent qu'il fait suite à l'assassinat, en France, d'un professeur tué pour avoir montré les caricatures de Charlie Hebdo à ses étudiants dans le cadre d'un cours sur la liberté d'expression."Les questions de blasphème, de liberté d'expression, de séparation du politique et du religieux, de défense des valeurs démocratiques et de l'État de droit sont au coeur de mon enseignement, explique Nadia Geerts, dans une carte blanche publie sur levif.be le 23 octobre 2020. Et je me sens parfois bien seule, lorsque l'actualité met ces questions à l'agenda, comme lors des derniers attentats terroristes islamistes : 11 septembre, Charlie Hebdo, Hyper Casher, Bataclan, Musée juif, métro Maelbeek et aéroport de Bruxelles National, et maintenant la décapitation de Samuel Paty, le 16 octobre dernier."Elle explique dans ce texte ce qui lui arrive et conclut : "Voulons-nous vraiment que nos enfants, demain, soient confiés à des enseignants, à des éducateurs, qui considèrent qu'il est normal d'être homophobe, compréhensible d'être heurté par une caricature du prophète au point de tuer, et islamophobe d'y voir un problème ? Je n'en peux plus de vos "oui, mais". Arrêtez de prendre les musulmans pour des cons. Traitez-les enfin pour ce qu'ils sont : des hommes et des femmes doués de raison, nos concitoyens, que nous avons la responsabilité, en tant qu'enseignants, que politiques, qu'intellectuels, qu'humoristes, de traiter comme des égaux, et non comme une espèce fragile à protéger. C'est ce que faisait Samuel Paty. C'est ce que nous devrions tous faire. Dès demain, puisque nous ne l'avons pas tous fait hier."Il y a une dizaines de jours, après la décision prise à la mi-janvier d'autoriser les signes convictionnels, dont le voile, dans tous les établissements d'enseignement supérieur du réseau officiel organisé par Wallonie-Bruxelles Enseignement (WBE), une seconde vague de messages haineux lui sont adressés. "Nous y voilà", a-t-elle pourtant simplement lancé en relayant l'information publiée par La Libre."C'est surtout l'avalanche de messages qui est terrible, nous confie-t-elle. Dans les deux heures, ce sont des dizaines de posts publiés sur ma page Facebook. On me traite de raciste, d'islamophobe, on me dit que je n'ai pas le droit d'enseigner en défendant de telles idées voire que je suis proche de l'extrême droite. C''est d'autant plus inquiétant que ces messages semblent concertés, comme si l'on me désignait pour cible." Sur son blog, sur le fond, elle dénonce plus longuement cette décision concernant le port du voile: "Pendant qu'on nous bassine à longueur de journée sur l'importance de traquer les stéréotypes de genre, nous allons donc bien tranquillement - mais à grands pas - vers un enseignement officiel "inclusif" où enseigneront demain des jeunes femmes qui ont bien intégré le plus gros stéréotype de genre qui soit. Mais on ne pourra bien entendu rien dire, et on se contentera d'enseigner, main dans la main avec nos chères collègues musulmanes voilées de pied en cap, l'écriture inclusive, le féminisme décolonial et la lutte contre le summum de l'oppression : le mâle blanc hétérosexuel." S'en suivent des interviews et textes sur Causeur et Marianne, dont elle est chroniqueuse attitrée.Certains critiquent aussi son manque de neutralité, alors qu'un enseignant devrait garder une certaine réserve. "Le plus incroyable, c'est que les idées que je défendais ne sont pas des lubies de Nadia Geerts, ce sont celles qui sont défendues dans l'école où je travaille, dit-elle, que ce soit la liberté d'expression ou l'interdiction des signes convictionnels, qui y était de mise."Des jours durant, Nadia Geerts se plaint pourtant sur les réseau d'un manque total de soutien des milieux scolaires. Finalement, jeudi dernier, une réunion de crise a été organisée avec les responsables de Wallonie-Bruxelles Enseignement. Des plaintes sont déposées pour "harcèlement, menances et diffamation". Par la principale intéressée, mais aussi par le réseau lui-même.Des responsables politiques viennent également à son secours. "Certains veulent faire taire par la violence et la menace, déplore Georges-Louis Bouchez, président du MR, qui partage son texte publié sur levif.be. La complaisance est aussi responsable du délitement de notre démocratie." "Toute menace de mort, a fortiori pour des idées, est inacceptable", dénonce François De Smet, président de DéFI, qui apporte son soutien à une femme "dont les prises de parole sont indispensables au débat intellectuel". De nombreux observateurs témoignent eux aussi de leur soutien : que l'on soit d'accord ou pas avec ses prises de position laïques, énoncées parfois de façon directe, une démocratie doit permettre qu'elles s'expriment sans menaces. Certains font aussi référence au cas de Corinne Torrekens, professeurs à l'ULB et spécialiste de l'Islam, elle aussi victime de propos haineux, récemment, après avoir notamment critiqué la "stratégie de division" pratiquée par le pouvoir français qui s'en prend à des associations luttant contre l'islamophobie. Le débat, comme ceux soulevés par Nadia Geerts, est certes sensible, mais ne mérite en aucun cas que leurs auteurs fasse l'objet de campagnes de harcèlement.Jean-Philippe Schreiber, professeur d'histoire des religions à l'ULB, résume peut-être mieux que quiconque l'enjeu : "Quel est ce pays où laïcité, universalisme et homosexualité sont des gros mots ? Quel est ce pays où une femme défendant courageusement la démocratie se voit insultée et menacée? Quel est ce pays où une femme ne peut plus exprimer ses convictions ? Total soutien à Nadia Geerts !"