La décision est tombée mardi soir, sur le coup de 20h20: Karim Benzema, l'attaquant qui brille avec le Real Madrid, réintègre le noyau de l'équipe de France pour l'Euro, qui débute le 11 juin prochain. Cette décision est loin d'être anodine, après une rupture de près de six ans, suite à son implication dans une affaire de "sex tape" et ses accusations de "racisme" à l'égard du sélectionneur. Les deux hommes, a expliqué Didier Deschamps, se sont longuement parlé avant de sceller cette réconciliation.
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La décision est tombée mardi soir, sur le coup de 20h20: Karim Benzema, l'attaquant qui brille avec le Real Madrid, réintègre le noyau de l'équipe de France pour l'Euro, qui débute le 11 juin prochain. Cette décision est loin d'être anodine, après une rupture de près de six ans, suite à son implication dans une affaire de "sex tape" et ses accusations de "racisme" à l'égard du sélectionneur. Les deux hommes, a expliqué Didier Deschamps, se sont longuement parlé avant de sceller cette réconciliation.Cette décision est sportivement importante, mais elle représente aussi un geste fort sur le plan politique, dans une France divisée comme jamais, alors que l'Euro se déroule à moins d'un an d'une élection présidentielle où le président sortant, Emmanuel Macron, jouera gros face à une Marine Le Pen "dédiabolisée"."Si évidemment, il s'avère possible de gloser ad vitam sur les justifications sportives ou sur les conséquences tactiques de ce retour, sa dimension politique ne peut échapper à personne, et surtout pas à l'opinion, écrit Nicolas Kssis-Martov sur le site de SoFoot. En réhabilitant en quelque sorte le meilleur attaquant français, au regard du passé et du passif, Didier Deschamps vient certainement d'effectuer, probablement à son insu, un des gestes politiques les plus importants de 2021."Pour comprendre cette affirmation, il faut se resituer dans le contexte de la séparation brutale entre Karim Benzema et l'équipe de France. A l'époque, le pays est encore traumatisé par les événements qui ont succédé à ses sacres mondiaux et européens de 1998 et 2000. Alors qu'elle semblait partie pour une domination de longue durée, la France du football se retrouve divisée, à l'image d'un pays écartelé sur le plan sociologique, entre Français de souche et nouveaux arrivants, entre villes, banlieues et territoires oubliés. Les Bleus "black-blanc-beur" des Zidane et autres Thuram se sont d'ailleurs décomposés et leur impact diminué par l'arrivée surprise de Jean-Marie Le Pen au second tout de la présidentielle, en 2002. Lors de la Coupe du monde de 2010, en Afrique du Sud, l'affaire "la plus grave" de toute l'histoire de la sélection se noue dans la petite ville de Knysna: une série de joueurs font la grève dans un bus, mécontents des méthodes du sélectionneur Raymond Domenech, et scellent un Mondial catastrophique. La fronde fait suite à l'exclusion de l'ataquantr Nicolas Anelka qui, à la mi-temps d'un match perdu contre le Mexique, a insulté l'entraîneur: son "Va te faire enculer, sale fils de p..." fait la "une" des journaux. D'aucuns ne manquent pas de souligner l'origine des 'frondeurs", le tout en plein présidence de Nicolas Sarkozy qui charge les "racailles".Un an plus tard, des révélations au sujet de discussions au sein de la Fédération française de football sur la possibilité d'imposer des "quotas" au sein de l'équipe nationale font grand bruit. C'est dire que l'implication de Karim Benzema dans une affaire de "sex tape" tombe mal: l'attaquant aurait fait chanter un autre joueur de l'équipe, Mathieu Valbuena. L'affaire se trouve toujours devant les tribunaux - et est toujours pendante. La séparation avec Didier Deschamps est définitivement rompue lorsque le joueur de Madrid avait lancé dans un quotidien sportif espagnol: "Deschamps a cédé à la pression d'une partie raciste de la France".La réconciliation survient dans un contexte où la France est à nouveau divisée, sur fond de présidence controversée d'Emmanuel Macron et de "dédiabolisation" de Marine Le Pen. "La décision de Deschamps ne pouvait finalement tomber à un meilleur moment, en tout cas à un moment plus crucial, souligne Nicolas Kssis-Martov. D'abord parce que s'annonce un campagne présidentielle dominée par des thématiques bien spécifiques, entre tournant sécuritaire sur lequel tout le monde embraye et la traînée de poudre d'une loi sur le séparatisme qui pointe du doigt des millions de Français, et quelques Françaises voilées. On attend d'ailleurs et on entend déjà les incartades langagières et les vomissements idéologiques sur Cnews ou Sud Radio, avec leur lot de sous-entendus de moins en moins cachés, traitant certainement Didier Deschamps d'islamo-gauchiste (Blanquer et Darmanin en embuscade)."Le journaliste de SoFoot appuie: "Karim Benzema en équipe de France, au moment justement où le pays se déchire sur ce qu'il représente, l'onde de choc va secouer bien des bonnes ou mauvaises consciences. Et le voilà presque investi de la mission de réconcilier les deux France. Bien sûr, celles qui sur les réseaux sociaux s'insultaient sur son cas, s'invectivaient, maudissaient ou défendaient Giroud, avec lequel il va devoir composer malgré tout, sans oublier la litanie de son mauvais entourage et de ses origines aussi bien algériennes que sociales. Mais aussi ces deux France qui aujourd'hui se regardent non plus en ennemies, mais en irréconciliables, et qui sont obligées toutefois de se supporter et pourquoi pas donc de supporter une équipe de France avec un Benzema en pointe. En 2018, après les attentats, nous avions tous besoin de nous aimer et de vibrer. En 2021, entre la pandémie et les crispations de part et d'autre, de tous les murs, de toutes les barricades qui se dressent entre les chapelles et les identités, notre pays a besoin de ne plus se haïr."Sportivement, tous les atouts se trouvent du côté des Bleus. Avec le retour de Karim Benzema, l'équipe de France alignera une attaque potentiellement spectaculaire: aux côtés du Madrilène, Antoine Griezmann (FC Barcelone) et Kylian Mbappé (Paris Saint-Germain) sont parmi ce qu'il y a de mieux aujourd'hui en Europe.Mais c'est peu dire que la pression est grande sur l'ancien banni, qui devra prouver que Didier Deschamps a bien fait de faire marche arrière, tant sur le terrain qu'en oeuvrant à la cohésion du groupe. Pour nos voisins, tout autre résultat qu'une victoire à l'Euro serait considéré comme un échec après leur sacre mondial de 2018. Et en coulisses, Emmanuel Macron suivra d'un oeil attentif la progression de "son" équipe jusqu'à une éventuelle finale à Wembley, le 11 juillet. Juste avant la fête nationale.