Carte blanche

Pour un retour à l’école… mais pas n’importe lequel

La nouvelle est tombée. Le 18 mai, les écoles accueilleront de nouveau une partie des étudiants afin de :  » recréer du lien avec les équipes éducatives et les activités pédagogiques en présentiel « . Cette affirmation a de quoi faire avaler de travers.

. Faire de la pédagogie ne consiste pas à mettre les élèves masqués devant des feuilles pendant un cours, en empêchant tout contact physique entre eux. Penchons-nous un instant sur l’absurdité que constitue cette reprise.

Avant-propos

Notre but n’est pas de nous lancer dans une forme de concurrence victimaire entre l’enseignement et les autres secteurs. Nous sommes solidaires des autres travailleurs/euses, en particulier des précaires et des sans statut dont le revenu est insuffisant pour vivre. Ne perdons pas notre énergie à nous diviser comme ce fut trop souvent le cas. Nous avons un point commun. Nous sommes tous et toutesles dindons de la farce. Nous vous donnons rendez-vous à la fin de ce texte pour une petite proposition.

Inquiétude et incompréhension

Quelques sondages parus dans la presse posent question. 73% des parents ne souhaitent pas prendre le risque de renvoyer les enfants à l’école. Plus de 90 % des enseignants ont des craintes liées à la reprise des cours. Ces craintes pour leur santé et leur avenir professionnel sont aussi celles de nombreux travailleuses et travailleurs (en télétravail, dans l’entreprise ou en chômage temporaire). Certains semblent également penser que le plan de déconfinement dissimule une stratégie d’immunité de groupe que le gouvernement n’ose pas assumer.

Les plus âgés particulièrement en danger

À la lecture des statistiques de la Fédération Wallonie-Bruxelles, on comptabilisait 131.000 enseignants et personnel d’enseignement (hors universités) en 2018. Parmi eux, 37.335 personnes (28,5 %) ont au moins 50 ans. Dans un pays où 36,65 % des hommes et des femmes sont porteurs d’au moins une maladie chronique, on comprend aisément leurs craintes quant à la reprise précipitée des cours. Et pourtant, aucune initiative politique de protection n’est venue rassurer ces professionnels de l’éducation particulièrement vulnérables aux conséquences du COVID-19. Comme leurs collègues, ils reprendront le chemin de l’école ce 18 mai.

Leur échec ne doit pas être le nôtre

Il faut quand même rappeler que cette pandémie a très mal débuté chez nous : pas de stock stratégique de masques et pas de circuits d’approvisionnement, manque de respirateurs dans les hôpitaux, manque de places dans les services d’urgence… Bref, par l’imprévoyance des gouvernements successifs, nous n’étions pas prêts. Le point essentiel était sans doute le manque de réactif. Cela nous a empêché de pratiquer le dépistage systématique que d’autres pays ont pratiqué avec succès. Le confinement strict, présenté par le gouvernement comme une mesure courageuse, n’était en réalité qu’un aveu d’échec et notre dernier recours.

Un « plan » qui n’en est pas vraiment un

Aujourd’hui, de nombreux spécialistes pointent les vides du plan de déconfinement. Le délai entre les différentes étapes est deux fois moins long que la période d’incubation du virus (14 jours). Les premiers effets du déconfinement ne pourront donc être observés qu’aux alentours du 18 mai. L’Allemagne a eu quelques frayeurs à cause d’une deuxième vague d’infection. Ce pays a pourtant beaucoup mieux géré l’épidémie que nous. Nous avons raté l’entrée dans le confinement. Il n’est pas question de rater la sortie. C’est pourtant le risque que le gouvernement fait courir dans les écoles aux personnels, aux jeunes, aux membres de leur famille, et à toutes les personnes côtoyées dans les transports en commun.

Nous devons reprendre en main le déconfinement

Les enseignants et les autres membres du personnel des écoles connaissent les conditions concrètes mieux que quiconque. Ils et elles doivent reprendre en main le déconfinement et décider de la manière de reprendre les cours. Ils doivent le faire en dialogue avec les jeunes dont les mobilisations sur le climat ont montré le sens des responsabilités pour la santé de la planète et de ses habitant.e.s. On ne peut accepter aucun compromis avec la santé des élèves, des enseignants et de l’ensemble de la population. En effet, une seconde vague risque de se produire. En fait, elle se produira. La question est de savoir quelle ampleur elle aura.

L’Organisation Mondiale de la Santé a fixé six conditions préalables au déconfinement. Chacun sait qu’elles ne sont pas remplies et, dans bien des cas, impossibles à remplir en pratique, du fait notamment de l’exiguïté et de l’état déplorable dans lequel les politiques d’austérité des gouvernements successifs ont mis de nombreux bâtiments scolaires (les sanitaires notamment!). Si la rentrée devait malgré tout avoir lieu dans ces conditions, les mesures sanitaires préconisées par les autorités ne constitueraient qu’un socle très minimaliste.

Un décret rempli d’absurdité.

Le décret propose de : « recréer du lien avec les équipes éducatives et les activités pédagogiques en présentiel ». Il nous explique également qu’il faut : « limiter au strict minimum les mouvements de groupes au sein de l’école ». Et enfin il faut un : « Lavage des mains systématique en entrant dans l’école, en entrant dans la salle de classe (après la récréation), après être allé aux toilettes, après avoir toussé ou éternué, après avoir utilisé un distributeur et avant de quitter l’école ».

On peut vraiment se demander quel temps il restera pour les pratiques pédagogiques et de quelles pratiques pédagogiques on parle. Ne s’agit-il pas simplement de confiner les élèves ailleurs ? Mettre des élèves devant des feuilles, ce n’est pas faire de la pédagogie. Le choix des années pose également question. Pourquoi ne pas plutôt consacrer du temps aux élèves qui en ont le plus besoin ? Ce serait une solution pour faire face aux inégalités sociales que le confinement exacerbe.

N’oublions pas que l’agenda est indicatif et qu’il peut être modifié. Nous ne devons pas l’accepter en l’état.

Nombreuses attaques

Les critiques sont nombreuses à l’égard des enseignant.e.s. Il faut prendre le temps de leur répondre afin d’éviter la propagation d’idée reçues.

Les inégalités semblent soudainement préoccuper les gouvernements. Pourtant ce n’est pas un problème nouveau. Les enquêtes PISA le montrent depuis plusieurs dizaines d’années. Interrogeons-nous sur les vraies causes. Le budget de la FWB est de 9,8 milliards, soit 2,1% du PIB belge. Nos demandes de refinancement ne datent pas d’hier. Elles sont ignorées systématiquement.

Certains disent que le maintien du salaire impose aux enseignant.e.s de maintenir leur activité. C’est oublier que les professeurs ne sont pas en congé mais à disposition de leur Pouvoir Organisateur et, qu’à ce titre, ils investissent leur temps et leur énergie dans l’enseignement à distance. C’est oublier aussi qu’apprendre est une activité qui ne peut se faire que sous certaines conditions (et requiert un contact humain de qualité). Or, ces conditions ne sont pas réunies. Ne pas nous payer, ou nous mettre au chômage économique, ne résoudrait pas la situation des autres travailleurs/euses. On ne résout pas la précarité des uns en précarisant les autres. Nous y reviendrons.

Si nos moyens sont petits, vos petits seront moyens

Ce mot d’ordre des années 90 montre bien que le combat des enseignant.e.s est bien plus qu’un combat alimentaire. Il ne s’agit pas seulement de respecter le code du travail. Notre situation est similaire à celle des personnels soignants. On ne peut pas parler de nos conditions de travail sans mettre au centre de la réflexion la finalité humaine de notre le métier. Quel est le rôle de l’école ? Émanciper ou dresser? Epanouir l’esprit ou le confiner? Qu’est-ce qui doit-être enseigné ? Dans quelles conditions ? Nous plaidons pour que cette situation inédite pousse les syndicats et les affiliés à se réapproprier ces questions. Abordons aussi la question du travail gratuit, de l’achat de matériel par les profs et de la taille des classes.

Convergence des luttes

Des gens voudraient que leurs enfants puissent reprendre l’école afin de pouvoir retourner au travail. La plupart sont conscients du danger, mais n’en peuvent plus du manque d’argent. Le fait qu’on en arrive là en dit long sur l’inhumanité de la société où nous vivons. Il y a assez d’argent pour permettre à tous et toutes de vivre décemment en suivant un déconfinement prudent. La solution consiste à prendre l’argent là où il est, à partager les richesses, pas à montrer les enseignant.e.s du doigt.

Nous lançons un appel aux syndicats, aux militant.e.s, aux jeunes, à tous les professeurs ainsi qu’aux autres travailleurs/euses de l’école. Nous les encourageons à se défendre contre le déconfinement tel qu’il est présenté. Mais aussi à prendre position en solidarité avec tous les secteurs professionnels. La nomination est un outil de protection des travailleurs formidable. Même si elle ne concerne pas l’ensemble des enseignants. La protection que procure ce statut, pourrait être au service des autres, et démontrerait ainsi toute son importance comme jalon vers un autre enseignement, une autre société, un autre monde ?

Conclusion

Nous remettons en cause le déconfinement tel qu’il est proposé. Un plan ne peut se limiter à une liste d’objectifs que les acteurs de terrain devront atteindre quoi qu’il en coûte. Il doit être progressif afin d’éviter une seconde vague trop importante ainsi que la saturation et l’épuisement du personnel soignant. Enfin, pour répondre à certains de nos détracteurs, les écoles servent à autre chose qu’à garder les enfants afin que leurs parents puissent reprendre le travail.

Un collectif d’enseignants en front commun.

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