L'histoire remonte à la troisième maternelle. Elle se déroule à l'école Saint-Joseph d'Uccle, un établissement dont la pédagogie active s'inspire de la philosophie du médecin-psychologue Ovide Decroly. Au centre du système éducatif: l'enfant. Au centre de la classe de Marie du Chastel: la tortue Logo. "C'était en réalité un robot en forme de tortue d'une cinquantaine de centimètres de large, transparent, et bourré de moteurs, qui se promenait au milieu des élèves sur un grand tableau blanc posé au sol, sourit l'intéressée. On plaçait des disquettes dans le dos de l'animal pour le faire avancer ou tourner, ça nous apprenait à dessiner." L'année suivante, la tortue Logo troque la réalité du sol pour la virtualité des écrans d'ordinateur des premières primaires. Avec son meilleur ami Alexandre, "un geek dont le père était revendeur d'ordinateurs Compaq", Marie obtient le droit d'investir la salle informatique pendant les récrés. "On a passé des heures à dessiner des trucs jusqu'au jour où on a gribouillé une sorte de robot qui a été imprimé sur tous les tickets de la fête de l'école. On était trop fiers." Et encore loin de savoir que le duo venait de découvrir les bases de la programmation.
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L'histoire remonte à la troisième maternelle. Elle se déroule à l'école Saint-Joseph d'Uccle, un établissement dont la pédagogie active s'inspire de la philosophie du médecin-psychologue Ovide Decroly. Au centre du système éducatif: l'enfant. Au centre de la classe de Marie du Chastel: la tortue Logo. "C'était en réalité un robot en forme de tortue d'une cinquantaine de centimètres de large, transparent, et bourré de moteurs, qui se promenait au milieu des élèves sur un grand tableau blanc posé au sol, sourit l'intéressée. On plaçait des disquettes dans le dos de l'animal pour le faire avancer ou tourner, ça nous apprenait à dessiner." L'année suivante, la tortue Logo troque la réalité du sol pour la virtualité des écrans d'ordinateur des premières primaires. Avec son meilleur ami Alexandre, "un geek dont le père était revendeur d'ordinateurs Compaq", Marie obtient le droit d'investir la salle informatique pendant les récrés. "On a passé des heures à dessiner des trucs jusqu'au jour où on a gribouillé une sorte de robot qui a été imprimé sur tous les tickets de la fête de l'école. On était trop fiers." Et encore loin de savoir que le duo venait de découvrir les bases de la programmation. Depuis, cette tortue n'a jamais quitté l'esprit de la Uccloise de naissance. Que ce soit en ce jour de septembre, alors qu'elle s'offre un pique-nique à base de pâté et de fromage à la terrasse d'un café de Boitsfort, ou durant toute son adolescence passée, manettes de Sega, Super Nintendo et PlayStation en main, à arpenter les univers de Zelda, Mario, Sonic ou GTA. Marie est passionnée par les jeux vidéo, mais aussi par la technologie et l'informatique, qu'elle envisage d'investiguer pendant ses études supérieures. Le rêve ne dure pourtant pas. "Tout mon entourage m'a dit que c'était un truc de mecs, que j'aurais besoin d'énormément de courage pour m'en sortir, blablabla. C'est là que je me suis rendu compte de l'influence de la société qui te met dans une case, surtout quand tu es une fille." Et lorsqu'il s'agit de manque d'inclusion, le monde de la technologie n'est pas en reste... Selon Marie du Chastel, la cause est à trouver du côté des labos de recherche et de développement dont les effectifs sont majoritairement constitués d'hommes blancs âgés de 30 à 45 ans. Un entre-soi qui, par exemple, a donné naissance à un casque de réalité virtuelle Oculus basé sur la forme d'un crâne masculin, et donc trop large pour les femmes - "quand je l'ai essayé, j'avais trop de lumière qui pénétrait à l'intérieur". Ou à des voix d'assistants vocaux GPS ou Siri uniquement féminines, "comme si un assistant devait être automatiquement une femme, toujours dans l'ombre pour aider", ou encore des kinects, ces capteurs de console qui permettent de jouer sans manette, incapables de reconnaître les mouvements des personnes à la peau foncée. C'est contre ce genre de situation excluante que la jeune femme lutte aujourd'hui au quotidien dans son rôle de project manager du Kikk, le festival de promotion des cultures numériques et créatives (1). Elle y fait la part belle, en invitant artistes et conférenciers, à la diversité de genre, d'origine ou de culture. Pour que le Kikk regarde "à travers le prisme de la créativité comment le développement ultratechnologique de notre monde crée des systèmes tantôt inégalitaires, tantôt stimulants pour la société". Cette année, le Kikk accueille ainsi Caroline Sinders, une designer américaine qui travaille sur les questions de cyberharcèlement et de biais dans l'intelligence artificielle (IA). Une façon de "montrer aux femmes que beaucoup d'entre elles sont déjà actives dans le domaine, notamment autour de l'IA. Imaginer que la technologie est réservée à un certain type de personnes n'est qu'une construction sociétale". Le Kikk version 2021 compte également mettre en évidence le nouveau journalisme, celui qui délaisse les canaux de communication classiques. L'occasion de découvrir le site web Bellingcat, qui publie des enquêtes sur le long terme menées par une communauté multidisciplinaire uniquement grâce aux sources disponibles en ligne. L'occasion, aussi, d'en savoir plus sur Forensic Architecture, ces groupes d'artistes qui utilisent les techniques modernes d'architecture et de design 3D pour recréer les scènes d'événements comme un bombardement ou un assassinat. "La représentativité et la diversité sont importantes à mes yeux, insiste Marie du Chastel. D'une certaine manière, c'est du militantisme. Mais je suis hyper-curieuse, j'adore découvrir une multitude de choses. Ça peut être lié à la démocratie comme à l'astronomie, la physique de l'univers, l'exploration de l'espace... Au Kikk, nos thématiques tournent autour de l'art, de la science et de la technologie: cela me permet de partir dans tous les sens." C'est justement pour tendre vers plus de liberté que Marie délaisse la pub en 2007, fraîchement diplômée de l'Ihecs mais totalement dégoûtée par l'aspect "business" du secteur, qui ne cadre pas vraiment avec ses valeurs. La Bruxelloise s'offre alors un postmaster en médias interactifs au London College of Communication. "J'ai expérimenté les nouvelles technologies au sein d'une école artistique. Une vraie découverte de ce monde de l'électronique et de la programmation et, surtout, de ses possibilités infinies." Coincée par la crise financière, Marie quitte ensuite la Grande-Bretagne et trouve un job chez Getyoo, une start-up belge qui développe, entre autres, des installations interactives pour des événements. "On a créé de petites clés USB qui pouvaient s'échanger comme des cartes de visite virtuelles. Puis d'autres cartes que les gens scannaient pour poster une photo prise en festival, par exemple, directement sur Facebook. C'était le début des réseaux sociaux, donc c'était tout nouveau." Elle démissionne après quatre ans, au moment où la boîte décroche plusieurs contrats de vente et où elle pressent la fin de l'ère de la création à tout-va. Une initiative couronnée de succès puisque dans les jours suivants, le tout jeune Kikk festival annonce être à la recherche d'un(e) responsable de programmation. Sans CV, "sans rien du tout", Marie contacte le cofondateur Gilles Bazelaire sur FB en le suppliant de la rencontrer. Bingo! Cela fait maintenant neuf ans que Marie du Chastel crée des partenariats avec tous les acteurs culturels, politiques et scolaires namurois et qu'elle arpente les rues de la cité pour repérer les lieux où installer les artistes invités au festival. "Namur est ma deuxième ville. J'ai essayé d'y habiter les six premiers mois de mon contrat, mais comme je revenais tout le temps loger sur les canapés de mes potes à Bruxelles, ça n'avait pas de sens." Elle décide finalement de s'installer à Boitsfort, où elle se prend parfois à flâner dans le parc Tournay-Solvay avec son chien Ziggy, un être par ailleurs capable d'adapter sans moufter sa position à celles des pieds humains qui le menacent sous une table de café. "Un chien programmé" (rires). La semaine, Marie fait la route vers la capitale wallonne trois jours sur cinq. Souvent en écoutant des podcasts de pensées de Deleuze et Foucault, de codage ou de musique électronique, une de ses passions. Une route et un job de "mise en avant des femmes impliquées dans les nouvelles technologies" qui lui ont notamment permis d'être élue Femme francophone de l'année 2020 (aux côtés de Aude Nyadanu, fondatrice de Lowpital, un mouvement d'innovation collaborative pour améliorer l'expérience patient). "Je suis un peu comme Miss France: le prix a été décerné en décembre, donc j'ai connu tous les impacts en 2021." Humble, la curatrice préfère souligner les retombées pour le festival, à savoir la visibilité médiatique, l'ouverture de portes - "je n'ai jamais reçu autant de demandes d'intervention lors de meetings" - et la création d'un nouveau réseau francophone, principalement en Afrique. Ça tombe bien. Depuis deux ans, Marie du Chastel développe au Kikk un projet de mise en valeur de la créativité numérique de l'Afrique et de sa diaspora: AfriKikk. "En Europe, on est dirigé par le capitalisme, une économie de marché et la création d'un besoin. A l'inverse, en Afrique, on répond à des besoins, à des problèmes très locaux." Son exemple phare: un système de mesure de la qualité de l'eau pour savoir si elle est potable ou non. "En Afrique, il n'y a pas d'Amazon pour acheter des composants électroniques, il faut aller dans une casse récupérer du matériel utilisable et reconstruire des machines avec ce que l'on trouve. Cette optique de recyclage est très inspirante." Marie du Chastel est prolixe et disponible. A l'approche du terme de notre entretien, elle s'empare de son téléphone pour repousser sa prochaine réunion de quelques minutes. L'occasion pour elle de conclure sur l'un de ses derniers joujoux: le pavillon de l'Exposition universelle de Milan, reconstruit à la Citadelle pour héberger des expositions comme Humans/Machines, qui a exploré cet été la relation entre humains et machines, robotique et intelligence artificielle. "L'IA n'est pas du tout le mythe du Terminator où les robots prennent le contrôle de la planète. Toutes ces machines ne sont pas intelligentes, mais simplement capables d'apprendre, elles ont donc toujours besoin de l'homme pour être entraînées et dotées de la subjectivité humaine. Les robots ne vont pas prendre notre job." Les tortues non plus.