" Dans ces soirées, je croisais toutes ces stars black américaines, Erykah Badu, Wesley Snipes, Usher et d'autres. Les gens de Broadway qui s'occupaient de la comédie musicale Fela ! m'avaient approchée et, à un certain moment, j'ai même reçu des scripts en provenance de Hollywood. J'étais invitée partout comme "Afropéenne", ce qui n'empêchait pas mon compagnon de l'époque, Jurgen, photographe belge, père de mon second enfant, de devoir affronter une forme de racisme, voire de se faire traiter de white pig... Pourtant, l'Amérique m'avait ouvert les bras, les Zap se sont produites au Carnegie Hall avec Al Jarreau, ont été invitées sur BET (1), ont été signées sur le label de David Byrne, de Talking Heads, faisant ces tournées énormes aux Etats-Unis en bonne compagnie. Alors qu'au début de l'aventure, je ne parlais même pas anglais. " Juin 2020, pas très loin de son appartement voisin de la gare du Midi, à Bruxelles, Marie Daulne raconte sa saga des trente dernières années d'Afropéenne, avec des épisodes un peu dingues, glamour, showbiz où le nom Zap Mama bluffe la communauté afro-américaine.
...

" Dans ces soirées, je croisais toutes ces stars black américaines, Erykah Badu, Wesley Snipes, Usher et d'autres. Les gens de Broadway qui s'occupaient de la comédie musicale Fela ! m'avaient approchée et, à un certain moment, j'ai même reçu des scripts en provenance de Hollywood. J'étais invitée partout comme "Afropéenne", ce qui n'empêchait pas mon compagnon de l'époque, Jurgen, photographe belge, père de mon second enfant, de devoir affronter une forme de racisme, voire de se faire traiter de white pig... Pourtant, l'Amérique m'avait ouvert les bras, les Zap se sont produites au Carnegie Hall avec Al Jarreau, ont été invitées sur BET (1), ont été signées sur le label de David Byrne, de Talking Heads, faisant ces tournées énormes aux Etats-Unis en bonne compagnie. Alors qu'au début de l'aventure, je ne parlais même pas anglais. " Juin 2020, pas très loin de son appartement voisin de la gare du Midi, à Bruxelles, Marie Daulne raconte sa saga des trente dernières années d'Afropéenne, avec des épisodes un peu dingues, glamour, showbiz où le nom Zap Mama bluffe la communauté afro-américaine. Pour digérer cet aréopage de noms, de célébrités et de carrefours vers le succès, il faut remonter la piste Marie, née en 1964 au nord-est du Congo d'un père ardennais et d'une mère originaire de l'ex-Stanleyville, aujourd'hui Kisangani. Dans la violence de l'après-décolonisation, Cyrille Daulne est tué par des rebelles Simba qui s'opposent aux couples mixtes. La famille se réfugie un temps dans la profonde forêt congolaise, auprès des Pygmées. Si Marie, quelques semaines à peine, n'a pas conscience des mortifères circonstances, nul doute qu'elles s'inscriront dans son ADN. Evacuée en 1965 avec mère et fratrie vers l'Ardenne, elle explique ses premières expériences alors que les Daulne s'établissent ensuite à Bruxelles : " A l'arrivée à l'école primaire, l'institutrice m'a accueillie l'air complètement dégoûtée et m'a envoyée au fond de la classe. Dans la cour de récréation, les enfants se pinçaient le nez en me croisant. " Racisme ordinaire nauséabond des années 1970 : il en faut plus pour décourager Marie sur l'évaluation de ses propres qualités. Grande, athlétique, énergique, jolie, elle pratique des tonnes de sport, du volley notamment et, devenue super-Marie, se voit carrément athlète olympique. Le destin s'appelle Claude Semal, qui invite l'acrobate Daulne à se produire en 1989 lors de son spectacle Music-Hall. Il confie : " C'est le metteur en scène Charlie Degotte qui l'a repérée alors qu'elle était danseuse- acrobate de rue. Et puis, elle s'est blessée pendant les répétitions, ligament croisé touché. C'était son premier show professionnel et c'était évident qu'elle avait du talent. " Fini le volley et les olympiades : bloquée à domicile, Marie se plonge dans les livres documentant l'histoire congolaise. Léopold II et compagnie. Après un premier voyage au Congo du temps de sa " splendeur volley ", Marie va y retourner à plusieurs reprises, d'abord pour saisir le rôle de son père colon. " Travailler sur ce deuil, sur ce manque, cet abandon, toute cette souffrance qu'une adolescente peut créer, précise-t-elle. Mon but était clair : comprendre les racines du racisme. Ça me vexait lorsque je voyais ma mère se soumettre. Dès qu'on arrivait dans un milieu blanc en Belgique, elle prenait une petite voix, se faisait la plus discrète possible et me disait en aparté : les Blancs sont capables de tout. Alors que j'étais aimée par beaucoup d'amis blancs et par une large partie de ma famille paternelle. " La suite a déjà été écrite : découverte des polyphonies congolaises in situ, abandon du sport au profit de la musique et désir de rassembler un groupe a cappella qui représente le Bruxelles métis de la fin des années 1980. " Par une amie commune, Fanchon Nuyens, qui faisait partie du groupe à l'époque, je suis allé voir les Zap à La Samaritaine. Et j'ai été conquis par leur côté joyeux, la beauté des voix, la réinvention des musiques africaines, puisant dans l'arabisant, le médiéval espagnol, avec beaucoup d'humour et de melting-pot bruxellois. C'était très fort scéniquement, et Marie semblait très déterminée, très volontaire. Tout ça semblait assez unique, avec une sorte de message non martelé de métissage. Quelque chose de positif qui, d'ailleurs, ferait aussi du bien aujourd'hui. " Marc Hollander, boss du label bruxellois Crammed Discs, se souvient du choc de voir sur scène Marie et celles qui l'accompagnent dans le premier album, Sylvie Nawasadio, Sabine Kabongo, Cecilia Kankonda et Céline 'T Hooft : " Le message ''afropéen'' était quand même très fort, et puis les deux albums que l'on sort en 1991 et 1994 - Zap Mama et Sabsylma - vont se vendre à 400 000 exemplaires, un chiffre impressionnant... " Marie rencontre alors David Byrne, leader des Talking Heads séparés en 1991, qui a fondé à New York son propre label dédié aux musiques du monde, Luaka Bop. " Et puis, j'ai été invitée chez Warner, le distributeur américain de Luaka Bop, à Los Angeles. Ils voulaient signer avec moi personnellement, pas avec Crammed. " Marc Hollander précise quand même que c'est bien Crammed qui, à l'été 1992, amène les Zap au Summer Festival de Central Park, et leur fait rencontrer Luaka Bop. Une nomination aux Grammy Awards en 1994 pour l'album Sabsylma, de futures pubs costaudes en notoriété - comme celle pour Coca-Cola - et puis des musiques autres, comme la participation au film Blue In The Face de Paul Auster et Wayne Wang. Marie 2020 lâche : " Depuis les débuts des Zap, je gagnais toutes mes courses. Tout ce que je touchais fonctionnait, se transformait en or (sic). Je ne me rendais pas compte de la chance que j'avais puisque j'étais une winner... " Ce destin fasciné par l'Amérique mènera à un conflit judiciaire avec Crammed (pendant une décennie), aujourd'hui réglé puisque le label bruxellois a réédité en 2019 le tout premier disque des Zap en format vinyle. Sans doute le geste musical le plus fort posé avant un chouette successeur discographique et puis un changement majeur d'orientation. Fini l'a cappella, Marie se sépare en 1995 des chanteuses originelles, comme sa copine Sylvie Nawasadio, qui revient en guest en 2009 sur Recreation, album tièdement accueilli par la critique qui le juge surproduit, voire boursouflé, trop en quête de renommée et de name dropping. Par exemple dans ces duos un peu vains avec Vincent Cassel, sans compter une pochette où Marie pose en diva façon... Erykah Badu. Entre le milieu des années 1990 et 2010, durant une quinzaine d'années, Marie Daulne s'installe périodiquement à New York. Un peu à Manhattan, beaucoup à Harlem. Au fil des ans, elle travaille avec de nombreuses vocalistes remplaçant celles de la première génération : sa soeur Anita, Sally Nyolo, Marie Cavenaile, Marie Alfonso, Angélique Willkie, Lene Norgaard Christensen, Tanja Daese. Les chanteuses défilent, comme les nombreux instrumentistes, puisqu'après les deux premiers disques, les Zap Mama, intégralement aspirées par Marie, s'embarquent dans une sorte de soul-RNB imprégné d'afropéanisme. Perdant, au fil du temps, l'originalité fondatrice des Zap, se noyant dans la masse des disques protoaméricains. La vie professionnelle de plus en plus compliquée se double d'enjeux personnels. En 2005, parce qu'elle veut partager la garde de son fils de 4 ans, Marie accepte de faire tous les quinze jours l'aller-retour New York-Bruxelles. " Ma carrière s'est arrêtée alors que j'avais l'énergie, le feu. Je me suis ruinée entre deux appartements, pour payer l'école privée, les nannies... Ensuite, il y a eu la chute du showbiz où, dans la seconde partie des années 2000, mes revenus ont fondu de moitié. D'un coup, aussi avec la mort en 2005 de mon amie Nina ( NDLR : proche des débuts des Zap), je sortais du personnage que j'étais, envahie par la tristesse. Dans ce monde musical, dès que vous avez une faiblesse, clash, les gens vous lâchent. J'ai fini par quitter mon appartement de Harlem en 2010. Ça a été très dur de partir de New York. " " Elle a un talent incroyable et, dans les Zap Mama des débuts, personne n'a jamais contesté son leadership, sa créativité et le fait que le répertoire venait d'elle. " Un quart de siècle après avoir participé à la première formule discographique des Zap, Cecilia Kankonda, membre du groupe entre 1989 et 1995, témoigne toujours des indéniables qualités créatrices de Marie. Sans doute plus douée à l'artistique qu'aux inhérentes relations humaines. Mais la femme de 55 ans qu'on rencontre longuement un après-midi de cet été est loin d'avoir dit son dernier mot. Paraissant dix ans plus jeune, détendue, revenue de quelques velléités un rien mégalos, la mère de deux enfants adultes annonce un possible album en français. Elle est toujours populaire... en Flandre, faisant aussi des workshops et quelques concerts à l'étranger. Cecilia Kankonda conclut : " Marie ne devrait pas en être là, elle mérite beaucoup plus que, par exemple, Erykah Badu, parce qu'elle a vraiment apporté quelque chose d'unique à la musique... "