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Les chevilles ouvrières du projet parlent d'un " tournant historique " dans la gestion de la Senne. Cachée depuis un siècle et demi sous des tonnes de béton et de pavés, la rivière qui traversait jadis le coeur de Bruxelles est appelée à devenir l'emblème d'une revitalisation urbaine. " La qualité de ses eaux, en nette amélioration, permet d'envisager un tout autre futur pour la rivière que celui imaginé en 1867, année du lancement des travaux de voûtement ", estiment les spécialistes de Bruxelles Environnement. L'idée, défendue depuis des lustres par une poignée de Bruxellois passionnés, est de replacer la Senne dans le cadre de vie des habitants, avec des objectifs paysager, récréatif et écologique. " L'Europe nous a fixé des objectifs pour 2021 en matière de quantité et de qualité d'eau à préserver, explique Eric Mannès, conseiller au cabinet de la ministre bruxelloise de l'Environnement Céline Fremault. Réduire la pollution de la Senne passe inévitablement par une diminution des rejets par les déversoirs. Il faudra travailler en amont pour que le réseau soit moins saturé et déverse moins. Mais pour atteindre le bon état écologique de la rivière, nous devons aussi améliorer sa qualité hydromorphologique et biologique. Cela passe par le dévoûtement là où c'est possible et l'aménagement des berges. " Première étape de la renaissance de la Senne : une demande de permis d'urbanisme sera déposée cet été en vue de la mise à ciel ouvert du cours d'eau en amont de la station d'épuration Nord. Un tronçon de trois cents mètres de longueur sera aménagé dans cette zone proche de la frontière régionale. " Les travaux, déjà budgétisés, seront exécutés en 2019 ", précise-t-on à Bruxelles Environnement. Ils seront entrepris en lien avec la réalisation du terminal dit roll-on roll-off : la Région compte relocaliser dans ce secteur de l'avant-port de Bruxelles l'ensemble des garages et entrepôts des marchands de véhicules d'occasion à destination de l'Afrique, entreprises situées actuellement à Molenbeek. Beaucoup plus près du Pentagone est prévue une réouverture de la Senne sur quelque six cents mètres. La voie d'eau coulera à l'air libre dans le parc Maximilien, espace vert coincé entre des buildings, la petite ceinture et le grand garage Citroën de la place de l'Yser (le futur musée d'art moderne). L'intention de la Région est de refondre les lieux : la ferme et la plaine de jeux du parc seront maintenues mais remembrées. Une étude de faisabilité technique et des esquisses ont déjà été réalisées, tandis que l'étude globale sur l'impact paysager et fonctionnel du projet est attendue pour la fin de l'année ou le début 2018. Le concours pour le réaménagement du site sera organisé courant 2019, nous dit-on. Les travaux démarreront en principe dans cinq ans pour s'étaler jusqu'en 2024 environ. " L'enjeu de ce projet-ci, en termes d'intégration urbaine, est d'une tout autre ampleur, relève Gaëtan Cuartero Diaz, responsable de la gestion de la Senne à Bruxelles Environnement. Car il est situé en plein centre-ville et aura un impact sur le quartier. Il permettra aussi l'autoépuration du cours d'eau : ouvrir à cet endroit la Senne réduit la longueur cumulée du voûtement. Les kilomètres de canalisation deviennent, pour la faune aquatique, un obstacle moins infranchissable. " Ne peut-on rendre encore plus de place au cours d'eau, comme le réclame l'asbl Fous de la Senne ? " Les deux projets programmés sont, à l'heure actuelle, les seules remises à ciel ouvert techniquement et économiquement envisageables, compte tenu des affectations urbanistiques ", estiment les experts de Bruxelles Environnement. En clair, d'autres dévoûtements signifieraient une perte d'espace pour la circulation et les voies ferrées, de coûteux aménagements des berges pour remplacer les murs de la Senne, la modification de connexions d'égouts et le déplacement de bâtiments construits sur les pertuis. Des " puits de lumière " sont néanmoins envisagés à plusieurs endroits, " pour faire respirer la voie d'eau ". En outre, le long des boulevards Paepsem et Industriel, à Anderlecht, où la Senne coule déjà à l'air libre, est prévu, entre 2018 et 2020, un réaménagement des berges pour les rendre plus attractives, avec des zones de balade et d'immersion temporaire. Tous ces projets sont encadrés par le premier contrat de rénovation urbaine (CRU) approuvé par le gouvernement bruxellois. " Il permet de développer un programme urbanistique sur plusieurs communes, avec tous les acteurs concernés ", indique-t-on au cabinet Fremault. Les travaux sont rendus possibles grâce à un financement européen (Life Belini) : la Commission européenne va investir près de 10 millions d'euros ces six à dix prochaines années pour " renaturer " la Senne en Flandre, en Wallonie et à Bruxelles (2,7 millions pour la capitale). Les " dévoûtements " bruxellois s'inspirent de ceux réalisés dans l'Etat de New York et à Séoul, qui ont permis de créer de nouveaux espaces publics accueillants. Mais le projet du parc Maximilien n'est pas réellement nouveau : dès 2006, un bureau international d'ingénieurs avait planché sur la faisabilité technique d'aménager un bras de rivière sur un tracé de quelque 740 mètres au sein du parc. Réalisée à la demande des Fous de la Senne avec l'appui de la Région, cette étude relevait que le taux de pollution de la voie d'eau, qui avait justifié son recouvrement, était en régression constante grâce à la mise en service des centrales d'épuration. Pour autant, le projet est resté plus de dix ans dans les cartons, ne suscitant aucun intérêt, avant que reprenne la réflexion, avec la Ville et la Région. Le dernier monitoring de la Senne confirme l'amélioration de la qualité des eaux. " Longtemps en état de "mort clinique", la rivière est à nouveau vivante, avec des teneurs en oxygène dissous suffisantes pour permettre une vie aquatique, et donc la présence de poissons, de mollusques et de plantes, signale Cuartero Diaz. L'an dernier, dans notre échantillon de contrôle, quelque 200 poissons ont été observés, de 15 espèces différentes, alors qu'un seul poisson avait été repéré en 2013 pour un échantillon équivalent. " De 2013 à 2016, le lit de la rivière a subi son premier curage de grande ampleur depuis un siècle et demi : plus de 40 000 tonnes de boues ont été retirées. " Il reste quelques poches de pollution liées aux sols, aux dépôts atmosphériques et aux boues, reconnaît Bruxelles Environnement. S'y ajoutent des pollutions ponctuelles à cause des déversoirs, des égouttages non conformes et des rejets des stations d'épuration. " Résultat : des dépassements de normes constatés pour certains paramètres et une qualité physico-chimique dégradée à la sortie de la Région. Aux riverains qui disent appréhender les odeurs pestilentielles et les nuées de moustiques quand la température de la rivière montera, les experts répliquent que la Senne n'est plus l'égout à ciel ouvert qu'elle a été pendant des siècles et que les moustiques ne prolifèrent pas en rivière, mais dans les eaux stagnantes. " Les insectes observés il y a quelques années près du pont Van Praet, à la sortie d'un tronçon voûté de la Senne, ne sont pas des moustiques, mais des chironomes, qui ne piquent pas. " Autre inquiétude des habitants, inscrite dans la mémoire collective depuis la nuit des temps : les inondations. Le voûtement de la Senne, il y a cent cinquante ans, répondait notamment au voeu d'en finir avec les débordements d'eau insalubre dans la vieille ville, quand le cours capricieux de la Senne provoquait des crues dévastatrices. Plus récemment, les inondations du 13 novembre 2010 dans les vallées de la Dendre et de la Senne entre Rebecq et Anderlecht ont, elles aussi, marqué les esprits : plus de 3 000 habitations touchées, des milliers de sinistrés, plus de 46 millions d'euros de dégâts. Le morcellement des compétences dans la gestion des cours d'eau avait été pointé du doigt. " Il n'y a aucun risque d'inondation de la Senne à Bruxelles, dont le débit est parfaitement maîtrisé depuis les travaux des années 1950, assure Cuartero Diaz. En cas de crue extrême, l'eau passe dans le canal de Bruxelles. " Dans le quartier du parc Maximilien, on se demande aussi si la rivière qui traversera le quartier ressemblera à un canal bétonné, qui serait dès lors un élément de fracture dans le paysage urbain. Les responsables du projet assurent qu'il n'en sera rien, que les berges seront végétalisées et que l'eau ne coulera pas entre de hauts murs. " Non seulement le dévoûtement va participer à l'amélioration de la qualité de la rivière pour répondre aux objectifs européens et permettre à la faune piscicole de se multiplier, mais il fera réapparaître, dans l'espace public, la rivière emblématique de Bruxelles ", se réjouit Céline Fremault (CDH), la ministre régionale de l'Environnement. Question récurrente posée par ceux qui s'interrogent sur l'intérêt de financer le dévoûtement de la Senne : pourquoi lancer de tels chantiers alors que Bruxelles dispose déjà, à deux pas de la rivière souterraine, d'un grand cours d'eau à ciel ouvert, dont les abords doivent être valorisés dans le cadre du Plan Canal, politique foncière qui prévoit de nouveaux logements, commerces, bureaux, espaces publics ? " Il n'y a pas de compétition entre Senne et canal, affirment les concepteurs du projet. Le long du canal, la Région, en collaboration avec le Port de Bruxelles et les communes concernées, tente de répondre aux défis de la mixité sociale et des affectations. Avec ses quatorze kilomètres de rives de part et d'autre d'une eau relativement stagnante, le canal de Bruxelles est un vaste espace encore en partie désaffecté et où se maintiennent des activités industrielles et logistiques. Alors que la Senne, avec ses promenades le long d'une eau courante, sera un petit corridor écologique en ville. "