Comment l'appeler, quand on le contacte? C'est bête, on a dix mille choses à lui demander, des très sérieuses, des très importantes, des très personnelles parfois, et c'est ça qui nous chiffonne et nous préoccupe le plus. Bonjour Plantu, Monsieur Plantu, Jean Plantureux - son vrai nom - ou Monsieur Plantureux? Peu importe, au fond: c'est l'homme qui dessine pour Le Monde depuis cinquante ans, dont presque quarante en Une, qui compte, pas la façon dont on doit l'identifier. Celui qui prend sa retraite ce 31 mars. Celui qui est d'une gentillesse extraordinaire, s'excusant parce que "je suis submergé, débordé, j'ai mille interviews à donner, je ne sais plus où donner de la tête", s'assurant qu'on a bien reçu les dessins, les photos, dans la bonne résolution, que les réponses conviennent. Pas une once de suffisance, pas une ombre de comportement de star. C'en est une, pourtant. Qui a discuté avec Yasser Arafat, Shimon Peres, Angela Merkel, François Mitterrand, Jacques Chirac, Kofi Annan... Qui a foulé le tapis rouge du festival de Cannes (en 2013, pour Caricaturistes, fantassins de la démocratie). Qui a reçu tant de prix, sans frontières. Qui a fait tant de télés, de conférences, d'expositions. Qui incarne tellement la liberté d'expression et le combat pour la protéger, l'encourager. Mais lui, il dit qu'il ne faut pas en faire tout un plat. Il a juste hâte de recommencer à peindre. Et de trouver de la térébenthine qui ne sent pas.
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Comment l'appeler, quand on le contacte? C'est bête, on a dix mille choses à lui demander, des très sérieuses, des très importantes, des très personnelles parfois, et c'est ça qui nous chiffonne et nous préoccupe le plus. Bonjour Plantu, Monsieur Plantu, Jean Plantureux - son vrai nom - ou Monsieur Plantureux? Peu importe, au fond: c'est l'homme qui dessine pour Le Monde depuis cinquante ans, dont presque quarante en Une, qui compte, pas la façon dont on doit l'identifier. Celui qui prend sa retraite ce 31 mars. Celui qui est d'une gentillesse extraordinaire, s'excusant parce que "je suis submergé, débordé, j'ai mille interviews à donner, je ne sais plus où donner de la tête", s'assurant qu'on a bien reçu les dessins, les photos, dans la bonne résolution, que les réponses conviennent. Pas une once de suffisance, pas une ombre de comportement de star. C'en est une, pourtant. Qui a discuté avec Yasser Arafat, Shimon Peres, Angela Merkel, François Mitterrand, Jacques Chirac, Kofi Annan... Qui a foulé le tapis rouge du festival de Cannes (en 2013, pour Caricaturistes, fantassins de la démocratie). Qui a reçu tant de prix, sans frontières. Qui a fait tant de télés, de conférences, d'expositions. Qui incarne tellement la liberté d'expression et le combat pour la protéger, l'encourager. Mais lui, il dit qu'il ne faut pas en faire tout un plat. Il a juste hâte de recommencer à peindre. Et de trouver de la térébenthine qui ne sent pas. Sans offenser toutes les grandes signatures que Le Monde a hébergées, aucune n'est aussi durablement illustre que la vôtre. Comment l'expliquez-vous et le vivez-vous? C'est une question que je ne me suis jamais posée! Et qui ne m'intéresse pas vraiment. Il faut plutôt penser le travail quotidien du dessinateur de presse comme celui d'un ébéniste, qui fait tous les jours des chaises. Mon travail est un travail d'artisan, point. Et puis le temps passe et, avec lui, on acquiert ce qu'on appelle l'expérience. Grâce à l'image du journal Le Monde, j'ai eu en plus la chance de rencontrer des responsables politiques passionnants, des relations diplomatiques qui m'ont permis de faire connaissance avec des dessinateurs du monde entier. Finalement, je suis tout simplement porté par des rencontres, par des mains tendues qu'il m'a fallu saisir au bon moment. Qu'est-ce que vous rêviez de devenir, en commençant au Monde il y a un demi-siècle? Il n'y avait aucune pensée professionnelle. A l'époque, ça résultait d'une combinaison de trois réalités: un, j'aime dessiner et c'est ce que je fais de mieux ; deux, j'aime la vie politique ; trois, je suis lecteur du Monde. J'ai donc proposé mes dessins au journal que j'aime. Au bout du troisième dessin pris, j'ai reçu un chèque, de 600 francs français je crois. Je n'en revenais pas qu'on puisse payer quelqu'un qui avait fait trois dessins dans le mois. Vous décidez alors d'en faire votre métier? Non, je ne l'ai pas imaginé une seconde. C'est comme Monsieur Jourdain dans Le Bourgeois gentilhomme, de Molière: il ne sait pas qu'il fait de la prose ou des vers. Moi, je ne savais pas que c'était un métier. Je faisais des dessins, c'est tout. Ma famille, elle, pensait que j'allais au casse-pipe. A partir de quand vous rendez-vous compte que ce ne sont pas que des dessins? Que ce que vous faites a un impact sur la société, le pouvoir politique, les mentalités? Je ne sais pas. J'ai constaté progressivement que ce que je faisais avait l'air d'intéresser. J'ai fait une première exposition à l'Afro-Asiatisches Institut de Graz, en Autriche, en 1975, j'avais 24 ans: ils aimaient mes dessins sur le tiers-monde - on disait ça, à l'époque. Puis on m'a dit qu'on allait faire en bouquin en Allemagne, et ainsi de suite. J'ai passé mon temps à me dire que ça n'allait pas durer, donc je n'échafaudais rien du tout. De la même façon, je ne pouvais pas imaginer dans les années 1970, quand je dessinais sur le shah d'Iran mis en cause par des manifestations qui finiront par le chasser du pouvoir en 1979, que quelques années plus tard, au moment où les ayatollahs régnaient à Téhéran, j'irais rencontrer un dessinateur de presse mis en prison à cause de ses dessins... Vous n'avez jamais considéré que vous étiez devenu quelqu'un d'important, dont tout le monde attendait les dessins, même les gens de pouvoir? Toutes les demandes d'interview actuelles en attestent encore. Absolument pas. J'ai toujours plutôt eu l'impression d'être un peu dans "Tintin au pays des Kalachnikov". Actuellement, c'est plutôt comme si je suivais mon propre enterrement. C'est très étrange. Ça me paraît en tout cas disproportionné. Moi, je me considère juste comme un artisan. J'essaie de rendre mon dessin à l'heure tous les jours, 10 h 30 donc, que les brouillons que j'ai envoyés soient compréhensibles, qu'éditorialement ils soient intéressants, qu'il n'y ait pas d'erreur, pas de fautes d'orthographe. C'est tout ce qui m'importe. Après, si tel dessin prend de l'importance, je le sais bien, mais au moment où je l'envoie je n'en sais rien et ce n'est pas ma première préoccupation. En février 2006, quand j'envoie "Je ne dois pas dessiner Mahomet", je suis à Atlanta, dans un cycle de conférences aux Etats-Unis. C'est quand je suis arrivé à Paris, où toutes les télés m'attendaient à cause de mon dessin, que j'ai compris qu'il avait fait le tour de la planète. On ne fait pas un dessin comme on fait un livre, ou un film? En espérant qu'il ait un maximum d'écho? Ecoutez, il y a des dessins auxquels j'ai beaucoup cru et qui ont fait un flop magistral. Et puis d'autres, comme "Je ne dois pas dessiner Mahomet", c'est tout l'inverse. En plus, très franchement, il donne l'impression que j'ai travaillé comme un dingue, or, je crois que j'ai dû passer une heure à le faire. Pour moi, c'était un dessin de plus. Maintenant, la décision du Monde d'en faire presque toute sa Une a donné un éclairage. Mes dessins, je les revendique, je les assume tout à fait, mais le fait qu'ils soient portés par un journal comme Le Monde, ça change beaucoup de choses. Lorsque vous créez Cartooning for Peace, c'est parce qu'il y a le feu? Encore une fois, c'est très simple. Je fais mes dessins, tranquille ; Kofi Annan, alors Secrétaire général des Nations unies, m'écrit régulièrement pour me dire qu'il aime bien tel ou tel dessin ; et voilà que je fais une exposition en 2003, au Musée Carnavalet, à Paris, inaugurée par... Kofi Annan. Je lui glisse que ce serait bien de faire un jour une rencontre de dessinateurs de presse sur l'avenir éditorial du dessin. En 2005, les douze dessinateurs danois caricaturent Mahomet dans le quotidien Jyllands-Posten. En 2006, il y a deux cents morts au Pakistan, les ambassades flambent et on comprend qu'il y a un problème. Là-dessus, Kofi Annan me téléphone pour réunir à New York des dessinateurs chrétiens, juifs, musulmans, etc. On l'a fait, aux Nations unies. Mais lui, il souhaite que je crée une association, carrément, pour défendre et promouvoir la liberté d'expression. Moi! Qui ai raté toutes mes études! Mais on l'a fait. On crée Cartooning for Peace, on monte des débats, on jette des ponts entre les cultures, les opinions, les religions... Et ça a pris une ampleur folle. Un boulot passionnant mais de cinglé. Cartooning me prenait les trois quarts de la journée, nuit comprise. C'est pour ça que j'ai arrêté la sculpture et la peinture, je n'avais plus le temps. Tout ça illustre le pouvoir qu'a pris le dessin. C'est l'une des évolutions majeures, entre vos débuts au Monde et aujourd'hui? Oui, à cause d'Internet, les réseaux sociaux, etc. Kofi Annan m'avait prévenu, en prédisant que la manipulation des dessins n'allait plus cesser, au moment des caricatures des Danois. On y a rajouté d'autres dessins, des photos, des scènes du concours de cri du cochon, pour montrer combien ces dessinateurs voulaient humilier le Prophète. Fatwas à la clé. Des morts partout... Le monde part en fumée. Et puis Charlie Hebdo, en 2015. Les grands discours sont devenus moins dangereux que les petits dessins, qui osent dire ce que le texte n'ose plus? C'est la théorie du New York Times, qui a évacué le problème en disant: "On ne met plus de dessins." C'est d'une lâcheté sans nom. Nos démocraties la paieront très cher. Le dessin de presse est une sorte de Canada Dry de l'éditorial: ça a le goût de l'éditorial, ça a la saveur de l'éditorial, ça a le parfum de l'éditorial mais ça n'est pas tout à fait un éditorial. Le dessinateur est un interprète un peu spécial qui pense en images. Parfois, oui, certains jours, parce qu'il y a tout dans un dessin, on peut affirmer qu'il remplace l'éditorial mais pas tout le temps. Et puis, c'est souvent longtemps après qu'on comprend qu'un dessin a rempli son rôle, a fait son boulot, à 300%. Au moment où on le fait, on ne le sait pas. Il y a des dessins qui vous ont rendu fier? Je ne me suis jamais posé la question en ce terme-là. Je sais seulement que des dessins marquent, sans qu'on l'ait pour autant imaginé, au moment où on les réalise. Je pense notamment à celui fait au moment des attentats du 22 mars 2016 à Bruxelles. Un dessin très simple, qui a été utilisé un nombre incroyable de fois. J'étais étonné. J'ai pensé que, peut-être, il correspondait à l'attente des lectrices et des lecteurs. J'ai même appris que le pape François l'avait twitté! Y en a-t-il que vous regrettez? Il y en a qui m'ont fait douter. Juste avant l'intervention en 2013 des Américain en Irak, par exemple. Fort de ce que lisais dans Le Monde, j'étais persuadé qu'il n'existait pas d'armes chimiques chez Saddam Hussein, et je l'ai dessiné. J'ai pris un risque et, pendant quelques jours, je me suis dit: "Et s'ils trouvaient réellement des missiles chimiques? J'aurais l'air fin avec mon dessin antiaméricain." Sinon, oui, il m'est arrivé de regretter amèrement la publication de dessins comme celui du pape Jean-Paul II qui allait enregistrer un disque, fin des années 1990. C'était n'importe quoi. C'était quoi le premier dessin de votre vie, enfant? Je n'en sais fichtrement rien. Je sais juste que, curieusement, j'ai appris à marcher grâce à un crayon! Je marchais encore à quatre pattes et mon père m'a tendu un crayon pour que je me lève. Je me suis lancé vers le crayon et... j'ai fait trois pas. Vous avez un maître en termes de trait, de dessin de presse? J'en avais deux, qui ne se ressemblaient pas du tout: Reiser, extraordinaire dessinateur de Charlie Hebdo, et le maître des maîtres, Hergé. Ils sont morts pratiquement à la même époque. On prévoit d'ailleurs une expo, l'année prochaine, au Musée Hergé, à Louvain-la-Neuve, sur l'influence du créateur de Tintin dans mes dessins. Dans le trait, les références, etc. A côté, j'ai tellement été amoureux de la désinvolture du trait de Reiser. Sa fausse désinvolture. Qui donne le sentiment d'un dessin fait sur un coin de table en trente secondes alors que, pour arriver à cette énergie et cette force incroyables, cet essentiel, il s'y reprenait souvent cinquante fois. Des gens vous ont dit, parfois, que l'un ou plusieurs de vos dessins les avait fait changer d'avis, de manière d'agir, de politique? Oui, j'entends ça régulièrement mais, très franchement je suis bien incapable de vous dire si c'est le cas. Dans les années 1980, j'ai fait un dessin représentant le continent africain affamé et assoiffé, et je ne suis pas sûr d'avoir convaincu beaucoup de dirigeants politiques! Sinon, les choses auraient changé en Afrique... Pourquoi avez-vous créé une Fondation Plantu, qui a un pied à Paris et l'autre à Mons? Parce qu'à force d'aller dans les écoles, depuis plus de trente ans, j'ai bien vu qu'un fossé s'est creusé entre communautés. C'est Manuela Valentino, la secrétaire générale de la Fondation, qui est Belge, de Mons, qui porte tout sur ses épaules. Le but de la fondation, c'est de mettre en lien des jeunes et des artistes. Des comédiens, des comédiennes, des musiciens, des musiciennes. On a acheté des violons, des feutres, des appareils photos, pour des jeunes. Cartooning for Peace, c'est le volet liberté d'expression ; la fondation, c'est celui du lien entre la culture et les jeunes. Cette culture dont on reparle du rôle indispensable durant cette crise du coronavirus. Si ça dérape pas mal ces derniers temps, c'est parce que beaucoup trop de personnes n'ont pas eu accès à la culture. Et du coup s'expriment d'une autre manière. Donc, donnons-leur accès à la culture. Moi, quand je suis énervé, choqué, heureusement que j'ai le dessin. Il faut leur permettre d'avoir une passion, de la vivre, de l'exprimer. Qu'est-ce que vous allez faire après le 31 mars? Je vais reprendre la peinture et mon argile, enfin. Je vais développer les peintures que je fais à partir des photos de mon ami photographe Reza. Je mélange sur une toile ses photos avec mes dessins et ça crée un nouveau mariage éditorial. On prépare un livre, chez Gallimard. C'est dans le prolongement du geste artistique. On fait des boulots assez parallèles, quand même. Vous vous définissez plus artiste que journaliste? Les deux me plaisent. Je pense que je suis un artiste qui s'impose une rigueur journalistique. Et je suis un journaliste qui a envie de délirer comme un artiste. Parce que dans les brouillons que j'envoie au journal, il y en a toujours au moins un qui est du délire total. Je pense d'ailleurs que le bon dessin est l'enfant des brouillons impubliables.