C'est confirmé , après avoir été reportée pour cause de crise sanitaire, l'exposition itinérante aura bien lieu. Elle s'intitule Quoi qu'il en coûte, une expression chère au président Macron que s'amuse à paraphraser Philippe Geluck, au bout du fil, avant de nous annoncer qu'elle sera inaugurée le 26 mars à Paris (1). Il est heureux comme un pape. Exposer vingt bronzes monumentaux du Chat sur les Champs-Elysées, un sacré tour de force. Plus encore quand on sait que le dernier artiste qui eut ce privilège était Fernando Botero, en 1992.
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C'est confirmé , après avoir été reportée pour cause de crise sanitaire, l'exposition itinérante aura bien lieu. Elle s'intitule Quoi qu'il en coûte, une expression chère au président Macron que s'amuse à paraphraser Philippe Geluck, au bout du fil, avant de nous annoncer qu'elle sera inaugurée le 26 mars à Paris (1). Il est heureux comme un pape. Exposer vingt bronzes monumentaux du Chat sur les Champs-Elysées, un sacré tour de force. Plus encore quand on sait que le dernier artiste qui eut ce privilège était Fernando Botero, en 1992. Une semaine plus tard, c'est dans son atelier-bureau que Philippe Geluck nous reçoit ; un soleil de fin d'après-midi cogne les fenêtres, illuminant une grande toile toute fraîche qui sèche sur la table. De loin, on entend l'artiste terminer une conversation téléphonique dans laquelle il est question de l'acquisition d'un gros Chat de plus de 2,5 mètres destiné à atterrir, à terme, dans un jardin bruxellois. L'auteur nous le confirme, radieux: "Sur les vingt bronzes produits, quatorze ont déjà trouvé acquéreur. L'engouement est tel qu'on a dû revoir les prix", passant ainsi de 250 000 euros à 300 000 euros pièce. La somme récoltée, explique-t-il en dégageant l'acrylique de la table, servira prioritairement à financer l'exposition itinérante - après Paris, Bordeaux, Caen, Mulhouse, Marseille ou le Luxembourg - ainsi que, pour une bonne part, le musée qui ouvrira bien un jour à Bruxelles"probablement en 2023 ou 2024, on croise les doigts". Cela dit, il n'en est plus à six mois près, ce musée. Cela fait bien treize ans que le papa du Chat y pense, huit ans qu'il en rêve et trois ans que le projet se concrétise - merci la Région bruxelloise pour le bâtiment et merci aux mécènes qui, malgré les retards, maintiennent leur soutien. Geluck, lui, en financera les équipements, s'acquittera du loyer... pour un montant à sa charge estimé à 7,7 millions d'euros. Si le budget est en grande partie constitué, la vente des sculptures comblera les trous. Un beau grand musée, donc, mais ici encore, pas seulement pour lui. Les 4 000 mètres carrés seront divisés en trois espaces, l'un dédié au Chat, un autre à l'animal dans l'histoire de l'art et le dernier accueillera les expositions de dessinateurs humoristes célèbres. Tout ça, pour Bruxelles, sa ville. Cela pourrait sembler évident si l'on ne tenait pas compte du succès phénoménal que rencontre son personnage en France, où lui sont consacrées des expositions cumulant jusqu'à 350 000 entrées, parfois prolongées de six mois. Sans oublier ce maire du sud de la France qui s'engageait à construire un musée consacré au Chat si la Belgique ne s'en chargeait pas. Pas de chance pour lui, Rudi Vervoort, ministre- président de la Région de Bruxelles-Capitale, a réagi."Rétrospectivement, je pense que j'ai été complètement inconscient", confie notre homme en évoquant les tonnes de bronze coulées en dix-huit mois à peine. Pas d'étude de marché, pas d'acheteur, pas de lieu d'exposition, rien. Pourtant, il a tout lancé en ayant la certitude que "ça allait fonctionner". Au-delà du risque financier, il ajoute "rien que le stockage aurait été un drame". Mais cela a effectivement "fonctionné", grâce au bouche-à-oreille et à l'enthousiasme suscité par le projet. Philippe Geluck est parfois qualifié d'homme d'affaires, une étiquette qui, pour certains, est un "hommage ou un compliment" mais pour d'autres disqualifie l'artiste. Il le reconnaît, ça l'a longtemps mis mal à l'aise. En cause, essentiellement, un commentaire entraperçu sur les réseaux sociaux il y a dix ans - depuis, il s'en est toujours tenu à distance. Idem d'une discussion qui lui a été rapportée à l'issue d'une récolte de fonds dans laquelle il s'était investi durant des semaines, enchaînant les spots radio et télé, les dessins et même l'animation de la soirée de clôture de la campagne. Tout ça pour entendre: "Il fait sa pub." Rien qu'à l'évoquer, Geluck en a encore les poils qui se hérissent et, soufflant comme un chat dressé sur ses pattes, complète: "des commentaires de murs de chiottes". "Cisaillé", "paralysé", il a par la suite continué à soutenir des causes mais en s'exposant le moins possible "ce qui en soi est contre-productif ; si des associations vous sollicitent, c'est justement parce que votre notoriété est nécessaire à leur combat". Désormais, il se fiche bien de ce qu'on peut penser de lui. Le déclic? Assumer de gagner de l'argent "pas comme un homme d'affaires qui fait du business et qui ne cherche que du bénéfice mais comme un entrepreneur, un type qui lance des idées et fait bosser des gens pour transformer des châteaux de sable en pyramides". Une approche décomplexée qui ne va pas forcément de soi quand on est né dans une famille modeste, avec des communistes militants pour parents. Aujourd'hui encore, l'artiste affirme que son père reste son modèle, même s'il se demande encore comment cette génération a pu se laisser convaincre par ce qui semblait être une idéologie magnifique mais qui, avec le coup d'Etat de Lénine, avait si mal démarré. Néanmoins, naître dans une famille de cocos idéalistes, ça vous forge des "principes". Un peu comme ceux de Jonas Salk, que Geluck se plaît à citer. L'inventeur du premier vaccin contre la poliomyélite refusa, en 1953, de le breveter pour l'offrir à l'humanité "parce qu'on ne taxe pas le soleil". Quant à la mise en pratique de cette philosophie, l'auteur reconnaît qu'elle ne s'est imposée "qu'après". Tout jeune, il était plutôt du genre à empiler les pièces de 5 centimes pour les admirer derrière ses lunettes "de la mutuelle". Et puis, là aussi, "un déclic", sur un marché en Italie avec Dany, sa future épouse. Le couple n'a pas beaucoup de sous mais la jeune femme flashe sur un ensemble de sacs et de valises, qu'elle souhaite offrir à sa mère. L'amoureux pressent que s'il ne sort pas ses lires pour belle-maman, il rentrera seul en Belgique. "Ce jour-là, j'ai réalisé que j'étais un con et j'ai basculé naturellement de l'autre côté, celui qui dit "évidemment, il faut donner". Si la radinerie est une maladie, on connaît des cas de guérison", conclut-il en souriant. Alors, depuis, il dit toujours oui. Oui pour parrainer des opérations, oui pour offrir de son temps, de ses planches ou de ses toiles. "Quand on a de la chance, c'est normal de donner aux autres, il y a tellement de choses à faire pour la société. C'est plus qu'une question de responsabilité, c'est un devoir." A côté de la générosité, il y a surtout cet extraordinaire pouvoir de faire rire avec des dessins, pierre angulaire de tout le travail de Philippe Geluck. Chaque jour, des courriers de lecteurs qui le remercient de les avoir "tellement fait rire" lui réchauffent le coeur. Ainsi d'une lectrice qui lui confia une lettre lors d'un vernissage, dans laquelle elle expliquait qu'un album du Chat lui avait "sauvé la vie". Dépressive, elle ne se levait plus et ne mangeait plus depuis des semaines... jusqu'au moment où elle trouva la force de prendre l'album qui traînait sur la table de nuit et de se remettre à rire pour la première fois. A l'observer raconter les petites et grandes histoires de sa vie, on sent le dessinateur humoriste plus ému que fier. Car sa vraie grande fierté reste de n'avoir jamais pris le risque de mettre "sa famille en danger". En filigrane, revient le souvenir de la décennie radio-télé en France, les émissions de Laurent Ruquier et Michel Drucker. "J'ai résisté à l'éloignement vers Paris, j'ai refusé les sollicitations professionnelles mirobolantes comme toutes les avances de jolies femmes, je ne passais qu'une seule nuit sur place pour revenir plus vite près de ma femme et mes enfants, le bonheur est une chose tellement fragile..." Ses enfants, justement. C'est à leur arrivée, au début des années 1980, que Philippe Geluck court-circuite sa trajectoire professionnelle. Beaucoup l'ont sans doute oublié mais à l'origine, il était en effet comédien, "pas trop mauvais mais sans doute pas suffisamment bon", affirme-t-il dans un rire. Un métier qui lui paraissait totalement incompatible avec sa vie privée. Alors, en une nuit, il esquisse ce qui deviendra le Chat pour Le Soir, qui recherchait alors un nouveau dessinateur. C'était en 1983. "Je n'ai réalisé que des années plus tard que j'avais pris la bonne décision. Pas parce que Le Chat s'est révélé une aventure extraordinaire mais parce qu'aujourd'hui, si je prends n'importe lequel de ces albums, je reste "aligné" avec qui j'étais et ce que j'ai fait à l'époque. Ce qui n'aurait jamais été le cas avec la scène, jamais je n'aurais été le comédien que j'aurais voulu être. C'est tout de même important de se regarder le matin dans la glace en pensant à ce qu'on a fait, sans rougir ni avoir honte." Deux heures plus tard, nous le quittons alors que le soleil s'apprête à fondre dans le ciel. Il nous remercie d'avoir respecté le timing ; avec la préparation de l'exposition, son équipe et lui sont complètement débordés. "Cramés", dans son vocabulaire personnel. Mais bon, il avait dit "oui" et s'était engagé. Oui à l'interview parce qu'il ne sait pas dire non.(1) Le Chat déambule, expo du 26 mars au 9 juin sur les Champs-Elysées, à Paris, et hors-série chez Casterman dès le 26 mars.