Sur la tombe en pierre bleue, dans la sombre crypte voûtée du château de Reinhardstein, un nom gravé en latin : Joannes d'Overloop. Né le 21 mars 1915, décédé le 30 octobre 1994, à 79 ans donc. Dans ce " d " apostrophe, artifice de noblesse ajouté à son nom de plume, se résume la quête éperdue de ce mystérieux personnage, austère et abrupt comme le promontoire rocheux sur lequel s'érige son burg en schiste brun : faire partie des grands de ce monde, ou s'en persuader, en se construisant pierre après pierre une vie de château, au départ de ruines qui connurent de bien plus authentiques seigneurs.
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Sur la tombe en pierre bleue, dans la sombre crypte voûtée du château de Reinhardstein, un nom gravé en latin : Joannes d'Overloop. Né le 21 mars 1915, décédé le 30 octobre 1994, à 79 ans donc. Dans ce " d " apostrophe, artifice de noblesse ajouté à son nom de plume, se résume la quête éperdue de ce mystérieux personnage, austère et abrupt comme le promontoire rocheux sur lequel s'érige son burg en schiste brun : faire partie des grands de ce monde, ou s'en persuader, en se construisant pierre après pierre une vie de château, au départ de ruines qui connurent de bien plus authentiques seigneurs. C'est ici, au coeur des Hautes Fagnes, non loin du signal de Botrange, que s'élève le plus haut château du pays. Le 17 juin 1354, le duc Wenceslas de Luxembourg accorde à Renaud - Reinhard en allemand - de Waimes l'autorisation d'y construire une forteresse. A cette époque où l'artillerie n'existe pas encore, le roc surplombant la vallée de la Warche apparaît comme l'endroit privilégié pour protéger l'abbaye voisine d'éventuels assauts. Haut donjon, tour, logis, remparts irréguliers, disparus depuis lors... Ainsi se dresse la " Roche Renaud ", dont le nom allemand traversera les siècles, en dépit des grandes familles qui s'y succéderont : les Nesselrode, les Nassau, les Schwartzenberg, puis, surtout, les Metternich, de 1550 à 1812, dont le prince Klemens von Metternich fut chancelier d'Autriche et acteur majeur du congrès de Vienne, entre 1814 et 1815. Epargnées des batailles, les forteresses de ce burg médiéval, fidèle au style de la région allemande de l'Eifel, seront néanmoins détruites à la fin du xviie siècle, sur ordre de Louis XIV. Pendant la Révolution française, la mise sous séquestre de biens appartenant aux Metternich, dont Reinhardstein, accentue son irrémédiable déclin. Quand le comte récupère le site à la fin du xviiie siècle, celui-ci a subi d'autres dégâts et pillages. Ne pouvant accepter l'idée qu'une autre famille s'installe dans l'ancien castel, il revend sa propriété à des marchands de matériaux, entre 1799 et 1812. Spolié, morcelé, Reinhardstein finit en pièces détachées, avant d'être récupéré par l'Etat belge, en 1923. Pendant des décennies, seuls les randonneurs et les amateurs de sites abandonnés croisent encore les pierres de Reinhardstein, qui dévalent peu à peu les pentes du rocher. Jusqu'à cette journée de 1965, où Jean Overloop, un Bruxellois travaillant dans la sidérurgie, en entend parler au hasard d'une visite à la Baraque Michel. Les brochures et les livres consacrés depuis lors à Reinhardstein le présentent comme le " Professeur Overloop ", bienfaiteur généreux, passionné d'histoire et de patrimoine, sans qui jamais le burg n'aurait pu renaître de ses cendres. Il est vrai que l'ancien secrétaire général de l'Ommegang, ce réputé cortège folklorique bruxellois, s'est investi dans le sauvetage de plusieurs monuments : la chapelle des Nassau, l'abbaye du Rouge-Cloître, le château de Val Duchesse, la chapelle Sainte-Anne... Il est vrai, également, que son coup de foudre pour Reinhardstein l'a incité à reconstruire, en seulement dix-huit mois, ce castel attirant aujourd'hui 23 000 visiteurs par an. Mais pour le reste, la vérité semble, comme souvent, moins belle et désintéressée qu'il n'y paraît. Epoux de Rolande Lefébure, fille unique du premier chef de cabinet du roi Baudouin, Jean Overloop se plaît à côtoyer la haute bourgeoisie bruxelloise et à s'y identifier. Avec sa cape et son chapeau, cet homme au visage fermé impose notamment sa grande silhouette à l'ancienne Banque de Bruxelles, qui deviendra plus tard le Groupe Bruxelles Lambert, après une fusion. Chargé de cours à temps partiel à l'Institut Cooremans, dans le centre de la capitale, c'est avec le titre plus ou moins usurpé de " Professeur " qu'il demande qu'on le nomme en toutes circonstances. Quand il découvre Reinhardstein, sa première intention vise moins à l'ouvrir au public qu'à y concrétiser un vieux rêve purement personnel : que serait, en effet, un bourgeois gentilhomme sans son château ? Si l'Etat belge ne peut vendre l'un de ses biens à un tiers privé, il peut en revanche le céder à une asbl. C'est ainsi que, le 28 décembre 1965, le " Conseil de défense du château de Reinhardstein et de la région de la Warche ", alias Jean Overloop et ses proches dans les faits, devient propriétaire des lieux, pour la modique somme de 20 000 francs belges (500 euros), dont il ne s'acquittera jamais, " en considération des charges imposées à l'acquéreur ". Censé " autoriser la gratuité de l'accès au site de Reinhardstein ", comme l'indique l'acte d'achat de son asbl, Jean Overloop n'hésite pourtant pas à faire peur aux intrus qui pénètrent dans sa propriété, avant d'y autoriser plus tard des visites payantes. Avec sa fortune personnelle, un subside de plus de deux millions de francs belges (50 000 euros), délivré par le Commissariat général au tourisme des cantons de l'Est, et l'aide de quelques entrepreneurs de la région, il y reconstruit un château à part presque entière, en se basant notamment sur une illustration à la précision toute relative. Des bénévoles remontent les pierres dispersées dans la vallée, tandis que des carrières de la région acheminent, en complément, de la roche en schiste et en arkose. Salle des chevaliers, salle des gardes, chapelle, appartements, un donjon de neuf étages, où il résidera jusqu'à la fin de sa vie... Voilà à quoi ressemble le fameux " rêve de pierre " de Jean Overloop, qu'il meublera en grande partie avec ses propres collections médiévales et quelques dons de relations des Metternich. Depuis le point de vue aménagé au bord d'une paroi rocheuse, Clément Defossa, 76 ans, contemple ce château à la silhouette robuste. Avec son veston bleu cobalt, un foulard noué autour du cou, lui aussi ressemble à un notable, sans l'austérité qui caractérisait son mentor. Fidèle partenaire de Jean Overloop pendant sa quête médiévale, il est aussi le seul mandataire adoubé à vie dans l'asbl Reinhardstein. Ce n'est pas un hasard si une tombe l'attend déjà dans la crypte du château, juste à côté de celle du " Professeur ". Tel était, en effet, le genre de délicates attentions que ce dernier pouvait réserver à ses amis. Après avoir vécu pendant des années à ses côtés, Clément Defossa occupe désormais la maison du Bailli avoisinante, en échange de quelques dizaines d'euros par an versés à l'asbl. Un bâtiment du domaine intégralement rénové grâce à l'intervention d'une généreuse donatrice. D'un ton posé, il n'esquive aucune critique concernant la restauration et le style très hétéroclite des pièces du château, peu en phase avec le véritable passé de Reinhardstein. Au départ, l'objet social de l'asbl visait pourtant bien à l'aménager " dans le cadre de son passé, compte tenu des domaines archéologiques et historiques ". " Aujourd'hui, on ne pourrait plus reconstruire un château comme le professeur Overloop l'a fait à l'époque, reconnaît ce géomètre à la retraite. Reinhardstein évoque davantage le Moyen Age qu'il ne le restitue. " Des armures de plusieurs époques côtoient des portes espagnoles, des meubles d'antiquaires ou des portraits de grandes figures historiques qui n'y ont jamais mis les pieds. Par endroit, les pierres authentiques rencontrent du contre-plaqué. Pour le visiteur moins intransigeant sur ces aspects, cette " version Overloop " offre tout de même une immersion dans l'époque médiévale, sur un site classé depuis 1977. Même si la cohérence y fait défaut. Derrière l'apparente quiétude des lieux, Reinhardstein est devenu, plus récemment, le théâtre de velléités peu glorieuses. Minée par une guerre des clans entre les proches de Jean Overloop et les nouveaux arrivants, l'asbl a connu des assemblées générales houleuses, sur fond de menaces et d'insultes. Poussé vers la sortie en septembre 2016 par le clan Defossa, l'ancien président Dominique Bultot dénonce alors le manque d'ouverture des proches du " Professeur ", qui défendent jalousement leurs prérogatives. Deux mois plus tard, à l'instar de son successeur, c'est la commune de Waimes qui jette l'éponge. En 2013, elle avait sollicité deux sièges au conseil d'administration, en échange de son aide pour restaurer le chemin en piteux état qui relie, sur 500 mètres, le parking au château - ce qui n'a jamais été fait. " Les conditions d'une collaboration sereine n'étaient plus remplies, se souvient l'échevin du tourisme, Stany Noël. Nous étions confrontés à des membres qui avaient visiblement peur d'être dépossédés de "leur" bien. Pour nous, la page est tournée. " L'écrémage semble à présent terminé, même si les règlements de compte perdurent. Des vingt-trois membres de l'asbl, il n'en reste plus que seize. Jadis composé de sept sièges, le conseil d'administration ne compte plus que trois représentants. " Et c'est beaucoup plus simple comme cela ", affirme de son côté Clément Defossa, qui ambitionne de dépasser prochainement la barre des 25 000 visiteurs annuels. En devenant partiellement châtelain sur le compte des autres, l'étrange (Professeur) Jean (d')Overloop aura redressé un bien étrange burg. Qui n'est ni vraiment son oeuvre ni, finalement, celle de son premier bâtisseur. " La récompense la plus agréable qu'on puisse recevoir des choses que l'on fait, c'est de les voir connues, de les voir caressées d'un applaudissement qui vous honore ", s'exclamait le maître à danser, dans le Bourgeois gentilhomme de Molière. Il y a beaucoup de cela dans l'histoire de ce château ressuscité.