Les mines sont graves, les regards ennuyés, l'ambiance à l'image de la météo du jour, plombée par ce ciel si bas et si gris typique du plat pays. Un pèlerinage de l'Yser, pour une 90e édition qui plus est, ça se fête pourtant. Mais le coeur n'y est pas. En ce mardi d'octobre, entre les murs épais de l'IJzertoren, les organisateurs ont le bourdon.
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Les mines sont graves, les regards ennuyés, l'ambiance à l'image de la météo du jour, plombée par ce ciel si bas et si gris typique du plat pays. Un pèlerinage de l'Yser, pour une 90e édition qui plus est, ça se fête pourtant. Mais le coeur n'y est pas. En ce mardi d'octobre, entre les murs épais de l'IJzertoren, les organisateurs ont le bourdon. Avant de dérouler le programme des festivités prévues ce 11 novembre sur la plaine de Dixmude, il leur a fallu égrener de tristes nouvelles : acter le départ prématuré du directeur de l'asbl gestionnaire des lieux, après vingt-quatre ans de bons et loyaux services. Commenter les soucis financiers du moment. S'inquiéter pour l'avenir même de la tour qui domine de sa masse grisâtre le paysage flandrien. Elle ne laisse rien paraître de sa déprime. 87 ans déjà que, fichée en bordure de l'Yser, elle guette la fin maintes fois annoncée du royaume de Belgique et assiste, impassible, à sa lente évaporation. Mais pour l'heure, c'est elle qui est dans le brouillard. Une vraie purée de pois. Du haut de ses 84 mètres, de ses 22 étages et de ses 462 marches, la tour de l'Yser cherche son souffle. Ce colosse de 8 500 tonnes, assemblage de 675 000 pierres et briques, a des pieds d'argile. Le mal qui le ronge est sérieux. Il a fini par inquiéter les autorités politiques flamandes. En 2016, elles ont dépêché le Vlaams Vredesinstituut, un organisme indépendant attaché au parlement flamand, au chevet du grand corps malade. Passée au scanner, la vieille dame s'est fait remonter les bretelles, priée de se ressaisir. De faire preuve de rigueur dans la gestion de son portefeuille. De se comporter en mémorial officiel de l'émancipation flamande et de la paix en faisant honneur au sang flamingant qui coule dans ses veines. Les fées qui se sont penchées sur son berceau se sont tellement démenées pour la vêtir en jaune et noir. Sa gestation au sortir de la Première Guerre mondiale, la tour la doit à la douloureuse expérience des soldats flamands au sein d'une armée francophone, dans les tranchées de l'Yser. Sa venue au monde est précipitée par la volonté du gouvernement belge de l'époque d'uniformiser les pierres tombales des cimetières militaires : n'y sera plus tolérée que l'inscription " Mort pour la patrie ".Geste sacrilège : il signe l'arrêt de mort des monuments funéraires surmontés de la croix celtique gravée des lettres AVV-VVK (Alles voor Vlaanderen - Vlaanderen voor Kristus), réservés aux soldats militants flamands morts au combat.Indignés, les cercles flamingants cherchent un lieu où rassembler les quelques pierres tombales sauvées de la destruction. Va pour Dixmude et un terrain acheté sur les bords de l'Yser. Quelques soldats flamingants (et un Wallon) pourront y trouver le repos éternel, dans une crypte, " sous la protection d'une énorme croix " qui voit le jour le 12 octobre 1929, perchée à 52 mètres. Comme un monumental pied de nez à cet Etat belge incapable, lui, de concevoir un mémorial d'envergure national pour ses soldats " morts pour la patrie ". Dixmude sera la Mecque du flamingantisme. Sa tour et sa crypte, un lieu saint où convergeront chaque année, par dizaines de milliers, des pèlerins venus saluer les martyrs et se recueillir sous les professions de foi plaquées en lettres géantes sur les faces du monument : " Nooit meer oorlog - AVV-VVK ". Sa réputation est vite faite : " La tour de l'Yser devient de plus en plus le symbole du radicalisme antibelge et, dans une partie de la presse, surtout francophone, un symbole de l'incivisme flamand ", relate l'historien Maarten Van Alstein, auteur du rapport du Vlaams Vredesinstituut. Plus jamais la guerre, non, mais les bruits de bottes ne tardent pas à devenir assourdissants. Des hommes en uniforme, tout de noir vêtus, investissent les lieux, y gagnent en influence. La tour de l'Yser se met à l'heure de l'Ordre nouveau, en vogue chez les nationalistes flamands durant l'entre-deux-guerres. Son enrôlement sous la bannière fasciste monte d'un cran, une fois le pays sous régime hitlérien. Il lui faut alors supporter le spectacle de Waffen-SS flamands rassemblés dans la crypte pour prêter serment de fidélité à la cause nazie avant de gagner le front de l'Est. Et accepter les pèlerinages qui s'y maintiennent, sous le regard bienveillant de l'occupant allemand.A la Libération, on châtie la vieille dame pour ces mauvaises fréquentations. Un premier attentat l'égratigne le 16 juin 1945, un second dynamitage la pulvérise le 16 mars 1946. Le forfait, à jamais impuni, passe pour de la profanation. Les dons affluent et la tour se relève de ses ruines en 1965, encore plus haute que la défunte : 84 mètres. Sans aller jusqu'à culminer aux 300 mètres rêvés par un architecte louvaniste, prêt à en faire un des plus hauts bâtiments au monde... Le temps est venu de se racheter une conduite. " Les décennies d'après-guerre, des années 1950 au début des années 1980, ont peut-être été les années les plus réussies de la tour ", observe Maarten Van Alstein. Ils sont jusqu'à 60 000 à venir s'y ressourcer une fois l'an, en août, le temps " d'une liturgie civile durant laquelle le serment prêté à la Flandre était l'ultime moment au cours duquel le pèlerin se liait à la nation flamande ", explique l'historien et spécialiste du nationalisme flamand, Bruno De Wever (université de Gand). Fédéraliste ou séparatiste, " iedereen is welkom aan de IJzertoren ", pourvu que l'autonomie flamande soit la boussole. Dixmude redevient the place to be, " le lieu où les exigences flamandes qui y sont formulées s'entendent jusqu'à Bruxelles ", prolonge Maarten Van Alstein. Jusqu'à faire trembler des gouvernements. Chaque année, la Belgique entend ses oreilles siffler sur les bords de l'Yser. La magie opère : tout ce qui s'y déclame et s'y revendique revêt un caractère sacré. " Les exigences politiques, formulées en un lieu de sacrifice au front émotionnellement chargé, héritent d'une profondeur et d'une densité supplémentaire. " Mais les vieux démons sont loin d'être chassés. Réhabilités, les anciens collabos relèvent la tête. Ils arpentent à nouveau la plaine de l'Yser, réintègrent le comité du pèlerinage. Ils s'affichent en " victimes politiques " injustement punies pour leur idéalisme flamand, tandis que les combattants du front de l'Est sont traités en égaux des héros flamingants de la guerre des tranchées. On y réclame à gorge déployée l'amnistie pour les anciens serviteurs du régime nazi. Malaise, tensions. La tour retombe dans ses mauvaises fréquentations. Des mouvements néonazis squattent les lieux dans les années 1980. Sous la bannière d'un Vlaams Blok en constante ascension, la jeune génération d'une droite radicale et nostalgique devient une minorité de plus en plus remuante. Jusqu'au clash d'août 1996, lorsqu'un raid des ultras sur le podium du pèlerinage gâche la fête, sous le regard désolé de la vieille dame qui voit, à ses pieds, la grande famille flamingante laver son linge sale en public. Se déchirer entre fédéralistes et séparatistes, entre conservateurs et progressistes, entre radicaux et modérés. Grand moment de solitude. Le premier d'une lente admission aux soins palliatifs. La tour a cessé de faire rêver. On lui rend de moins en moins visite, on ne la vénère plus, on ne la redoute plus. Elle indiffère les jeunes, les pèlerins ne se déplacent plus pour écouter ce qu'elle n'a plus rien d'intéressant à communiquer. Les plus exaltés d'entre eux ont déserté les lieux depuis 2003 pour se rassembler à quelques kilomètres de là, chaque dernier dimanche d'août, pour une veillée de l'Yser (l'IJzerwake) aux accents séparatistes et extrémistes. Ceux-là ne pardonnent pas le grand pardon pour la collaboration, demandé publiquement lors du pèlerinage de 2000. La Flandre néglige tout bonnement sa tour, depuis qu'elle a acquis droit de cité dans une Belgique évanescente. Elle a un parlement pour tribune, elle jouit de plus en plus d'autonomie. A quoi bon aller encore faire de la musculation sur les bords de l'Yser ? Alors, dans une tentative un peu désespérée de se refaire une beauté, la vieille dame choisit de parler d'autre chose. De la Grande Guerre, dont on va célébrer le centenaire. Les gardiens du phare flairent la bonne affaire : les commémorations sont toujours synonymes de subsides et de rentrées touristiques. Le site s'investit dans sa nouvelle vocation plus socio-culturelle, qui fouette sa fibre pacifiste. Il s'offre un musée de la Première Guerre mondiale, un festival de musique " Ten Vrede ", un " Vredesdag " déplacé le 11 novembre, jour de l'Armistice, histoire de mettre de la distance avec l'IJzerwake de sinistre réputation. Concerts, promenades, débats. Tout le monde il est beau, tout le monde il devient gentil au pied de la tour de l'Yser. Le côté Bisounours doit faire oublier les aboiements des exaltés et les écarts passés. Le Lion flamand déployé au sommet du monument en perd même son mât, détrôné par le drapeau du musée 1914 - 1918. Là, il y a des limites. Sur Facebook, c'est la mobilisation : " De Leeuw moet op de toren. " La tour en vient ainsi par se négliger. Par oublier d'expliquer au passant qui passe de plus en plus rarement, la raison même de sa présence sur cette morne plaine de Dixmude. En visitant les lieux, Maarten Van Alstein a découvert, relégué sur deux étages, " un musée du mémorial de l'émancipation flamande qui parle très peu de cette histoire ". Qui souffre de la volonté, " non pas de taire mais de fortement minimiser les tendances fascistoïdes d'une importante partie du mouvement flamand durant l'entre-deux-guerres et la Seconde Guerre mondiale ". Hélas, la fuite en avant est peu payante. Le centenaire de 14-18 rapporte trop peu. Après le grand cru de 2014, année d'ouverture des commémorations qui voit 146 000 personnes arpenter le site, l'affluence retombe à 70 000 - 80 000 visiteurs par an. C'est que la concurrence est rude dans le Westhoek, où pullulent les sites des anciens combats et où le musée In Flanders Fields fait autrement recette à Ypres. Dixmude n'est pas le Pérou. Le tiroir-caisse peine à être renfloué, alors que la tour prend de l'âge et qu'un ravalement de façade devrait coûter deux millions d'euros ; 500 000 euros de subsides publics annuels ne suffisent pas à financer le train de vie de la quinquagénaire. " Money ! Money ! Louez-moi ! " Les portes de la vaste salle panoramique s'ouvrent à des fêtes prénatales, des réceptions de mariage, des team building d'entreprise, des repas gastronomiques. Il devient possible de s'éclater pour 500 euros, à 70 mètres de haut, avec vue imprenable sur le site du front et la crypte où reposent les soldats martyrs. Fiesta boom boom ? Les puristes s'indignent que l'on tolère ces marchands du Temple, la presse du nord se moque gentiment : " Nooit meer oorlog, wel cava en taart. " Et le Vlaams Belang aboie : " Après le château gonflable, à quand une piscine ou une partie de cache-cache dans la crypte ? " Le ministre-président flamand Geert Bourgeois (N-VA) ne s'offusque pas pour si peu. Il faut savoir vivre avec son temps, l'heure est à l'entrepreneuriat culturel. " On transforme bien des églises en hôtels ", ose ce député Groen. Assez divagué. Il faut relancer le moteur grippé du réacteur nationaliste flamand. Nouveaux visages, nouvelle feuille de route tracée dans un contrat de gestion 2017 - 2021, pour une tentative de nouveau départ. Back to the future, la tour doit être à la hauteur de sa vocation : c'est d'ailleurs pour l'immuniser contre les tentations extrémistes que le parlement flamand a confirmé en 2011 son statut de mémorial consacré par décret dès 1986. Le Vlaams Vredesinstituut donne cinq à dix ans pour requinquer la quinquagénaire et lui rendre l'envie d'être coquette. Bruno De Wever, nommé président du nouveau comité scientifique, veut y croire : " Il existe un espace pour un petit musée consacré à l'histoire de l'émancipation flamande, dans le contexte de l'histoire de Belgique. Ce passé doit pouvoir s'aborder sans rien taire ni cacher de ses facettes. " La tour de l'Yser passera encore l'hiver. Son pèlerinage annuel est moins certain de faire encore de vieux os. " Il faut lui ménager une sortie élégante ", commente sobrement Bruno De Wever. Ce 11 novembre, ils seront encore quelques centaines à faire le déplacement. Ils auront droit à un touchant mélange de compositions théâtrales, musicales et poétiques censé établir un pont entre le tourbillon de la Première Guerre mondiale et les affres de la crise actuelle des réfugiés. Rien qui puisse pousser la fine fleur du combat nationaliste flamand à se déranger. Geert Bourgeois a un mot d'excuse : le ministre-président flamand brillera par son absence pour cause de mission en Inde. Jan Peumans (N-VA), président du parlement flamand, un fidèle de l'événement, ne se dérobera pas à son devoir. La vieille dame est tombée de haut.