Votre livre (1) raconte l'histoire de l'édition belge depuis le Moyen Age, en suivant de près l'évolution politique. En terminant la lecture, on se dit qu'il n'existe pas vraiment d'édition belge, tant en raison de notre subordination à la France qu'à cause de l'évolution institutionnelle récente. Une caricature ?
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Votre livre (1) raconte l'histoire de l'édition belge depuis le Moyen Age, en suivant de près l'évolution politique. En terminant la lecture, on se dit qu'il n'existe pas vraiment d'édition belge, tant en raison de notre subordination à la France qu'à cause de l'évolution institutionnelle récente. Une caricature ? Pascal Durand : Une des difficultés, à la fin de ce travail de vingt ans, fut de trouver un titre. C'est révélateur. Comment appeler un ouvrage qui brosse plus de cinq siècles sur un territoire qui, historiquement, a vu sa géométrie politique évoluer régulièrement ? Nous avons fait un choix - Histoire de l'édition en Belgique - qui a tous les défauts du monde, mais qui a la vertu de balayer la production du livre au sens large. Dans notre pays, l'édition a longtemps été écrasée par le poids d'une imprimerie très performante, qui a inhibé la création littéraire et intellectuelle. Du côté francophone, elle a, en outre, été soumise à un puissant tropisme franco-parisien, toujours d'actualité : Paris reste la bourse centrale des échanges littéraires, pour le meilleur et pour le pire. Mais nous avons aussi constaté que la Belgique a pu convertir en forces ses propres faiblesses. Notre pays a développé des activités éditoriales novatrices et puissantes dans des secteurs de niche délaissés par la France : l'édition religieuse ou, plus près de nous, la bande dessinée, sans oublier la longue domination des éditions Marabout dans le domaine de l'édition de poche. Nous sommes donc loin d'être dans le désert. N'oublions pas non plus qu'un certain nombre d'éditeurs de taille plus modeste continuent d'exister pour le théâtre, l'architecture, les arts et les sciences... L'une des particularités de notre complexe belgo-belge, c'est bien de dramatiser les choses. Ce livre montre le dynamisme qui existe chez nous. L'édition belge ne va pas de soi, c'est vrai, mais elle existe. Vous citez une étude de marché de 2014 selon laquelle les trois quarts des livres achetés en Belgique sont produits à l'étranger, surtout en France. La proportion n'est-elle pas énorme ? Tanguy Habrand : Ce déséquilibre est une réalité, mais il faut se méfier d'une approche purement quantitative. On ne peut pas limiter la valeur de l'édition belge au nombre de livres vendus car il y a un travail de création important. La situation du sud du pays est également comparable à celle que l'on constate en Flandre, où prévaut une dépendance à l'égard des Pays-Bas. Le fait qu'un quart de la consommation soit assurée par des éditeurs belges reste une performance positive car la Fédération Wallonie-Bruxelles est une petite région comparée à la France. Cela témoigne de la vitalité de la bande dessinée, qui tire le marché vers le haut, mais aussi de tout ce qui relève d'une culture locale spécifiquement belge : livre scolaire, édition juridique, gastronomie, patrimoine, folklore... Mais défend-on suffisamment notre patrimoine littéraire ? P. D. : La création de la Communauté française, en 1970, a permis le développement de politiques volontaristes d'aide au secteur du livre. Cela a engendré une réflexion sur notre identité avec le concept de " belgitude " soutenu par Pierre Mertens, Claude Javeau ou Jacques Sojcher : c'est l'image d'un pays qui n'est pas claquemuré dans son propre espace, mais qui veut communiquer avec la modernité internationale. La publication de La Belgique malgré tout (NDLR : Littérature 1980, sous la direction de Jacques Sojcher, Revue de l'université de Bruxelles), en lien avec Europalia Belgique au début des années 1980, a aussi porté un coup de projecteur sur notre création littéraire. Enfin, depuis 1983, la collection Espace Nord propose les grands classiques de la littérature de Belgique en livres de poche. Avec quelques beaux succès comme Le Bourgmestre de Furnes de Georges Simenon ou La Femme de Gilles de Madeleine Bourdouxhe, vendus à 40 000 exemplaires... Sont-ils représentatifs ? T. H. : Espace Nord a vu le jour parce que l'entretien de la mémoire littéraire n'a pu avoir lieu en Belgique pour des raisons structurelles. La plupart des ouvrages disparaissent de la circulation après quelques années parce que les maisons d'édition belges ont généralement une durée de vie assez limitée. Les livres des auteurs belges publiés en France sont, eux aussi, condamnés à mourir parce qu'ils n'entrent pas dans le processus de patrimonialisation effectué par la France à l'égard de ses propres auteurs. Espace Nord a voulu, dans un premier temps, reconstruire une histoire de notre littérature parce qu'il ne peut y avoir de fierté que si l'objet de cette fierté éventuelle existe. Un grand travail de recherche a été mené, et se poursuit. Cela permet au grand public de découvrir la littérature belge. Y compris dans les écoles, même s'il n'y a pas d'obligation, il n'y a malheureusement que des recommandations à l'égard du corps enseignant. Le succès du roman La Vraie Vie d'Adeline Dieudonné (L'Iconoclaste, 2018) est-il significatif d'un renouveau de la littérature belge ? T. H.: La reconnaissance d'Adeline Dieudonné s'inscrit dans la continuité d'autres époques. Nous avons toujours eu des auteurs à succès. Ce qui s'est passé pour elle est évidemment fascinant, je ne sais pas si on a assisté à un tel phénomène depuis Amélie Nothomb. C'est important pour la confiance en soi, cela rappelle qu'il y a de la place pour les auteurs belges. P. D. : Le complexe belge n'a plus lieu d'être. Il y a aujourd'hui, en France, un intérêt tout particulier porté à la production littéraire belge. C'est un appel d'air que l'on constate aussi pour le cinéma ou la musique. La France, Paris en particulier, regarde un peu moins de haut ce qui se passe en Belgique. Evidemment, le fait que chaque Parisien veut désormais avoir son Belge reste un signe de colonisation, mais les choses ont évolué, en bien. Notre littérature actuelle dit-elle quelque chose de ce que la Belgique est devenue ? T. H. : Pour autant que la question identitaire soit encore fondamentale dans le chef des auteurs, on ne peut pas parler de tendance nette, ni même de recoupement. Ce n'est plus aussi fort que ce qui s'était passé à l'époque de la belgitude. Des profils très différents voient le jour. Certains auteurs cherchent uniquement une adhésion avec le marché littéraire français. D'autres sont davantage soucieux de défendre une certaine identité provinciale. Il y a, en outre, un dialogue retrouvé entre la Fédération Wallonie-Bruxelles et la Flandre : ce n'est pas un hasard si cette dernière est, cette année, l'invitée d'honneur de la Foire du livre de Bruxelles. P. D. : La belgitude a réussi son coup : les identités faibles peuvent devenir des forces. Depuis une vingtaine d'années, on voit émerger en Wallonie et à Bruxelles des petites structures éditoriales, presque nomades en esprit, qui ne se préoccupent pas d'où elles viennent, mais qui cherchent à s'imposer dans un espace déterritorialisé. Le développement des communications et des nouveaux médias fait que l'on peut avoir son bureau n'importe où, que l'on peut être Belge à Paris ou Parisien à Bruxelles, tout cela n'a plus beaucoup de sens. Il y a aussi l'émergence d'une grande créativité formelle, je pense notamment à des maisons comme Zones sensibles, Vies parallèles ou Onlit. Le grand problème n'est plus notre satellisation vis-à-vis de Paris, c'est plutôt que les éditeurs belges cessent souvent leur activité lorsque le fondateur se retire. On l'a encore vu récemment avec Luce Wilquin, qui a annoncé l'arrêt de ses activités. P. D. : Luce Wilquin est en effet un exemple remarquable. Elle a dédié toute sa vie à la constitution d'un catalogue de littérature, avec de très belles découvertes et un travail de monographie sur la littérature de Belgique. Elle cherche à quitter sa maison ou à la remettre pour des raisons de santé. On forme tous les voeux pour que l'image de Luce Wilquin se perpétue au-delà de son travail personnel. Ce n'est pas gagné d'avance. Or, quand une maison s'éteint, c'est tout un catalogue qui disparaît mais aussi, avec lui, la possibilité d'accumuler le capital sympathique sans lequel l'édition n'est jamais qu'une fabrication de livres. Un Belge, Hubert Nyssen, a créé en 1978, dans le sud de la France, une maison d'édition qui a connu un succès extraordinaire : Actes Sud. Une telle prouesse serait-elle possible chez nous aujourd'hui ? P. D. : Je ne vois pas ce qui l'empêcherait. Certaines maisons actuelles créent des catalogues remarquables. Je pense par exemple à une petite maison sur les hauteurs d'Esneux, Murmures des soirs, qui vient d'obtenir le prix Saga Café (NDLR : créé en 2010, ce prix récompense un premier roman d'un auteur belge francophone et a été attribué, en novembre dernier, à Pur et nu de Bernard Antoine, 2018). La souplesse et la légèreté des structures de production à l'ère de la dématérialisation permettent de tenter sa chance. Actes Sud, au fond, a débuté comme une petite maison belge en province avec un catalogue de niche, le domaine de la géographie culturelle, avant de s'ouvrir à des littératures en traduction. Il est temps de cesser de parler d'un complexe de l'édition belge, sans tomber dans l'excès inverse. Ayons des ambitions raisonnables comme elles voient le jour ici ou là. T. H. : La distribution reste un enjeu majeur pour un éditeur belge. C'est le nerf de la guerre. Il est pratiquement impossible d'établir une stratégie de conquête pour la simple raison qu'il n'y a pas aujourd'hui de centre de distribution capable de proposer la production belge en France. Les deux distributeurs les plus puissants en Belgique, Dilibel et Interforum, sont des filiales de Hachette et Editis en France, mais ne distribuent pas automatiquement nos livres en France. Pour que ce soit le cas, il faut passer par la maison mère. C'est un frein majeur.