ÉPISODE 1: Où l'on rencontre une fine fleur de l'aristocratie italienne qui possède quelques racines dans le plat pays.

Ce jour-là, le service de presse du Palais peine à dissimuler son embarras. Sa Majesté ne veut pas prendre la pose devant le Taj Mahal. Tous les journalistes qui accompagnent la visite d'Etat en Inde en sont pour leurs frais : la reine a décidé et quand Paola décide quelque chose, bonne chance pour lui faire changer d'avis !

Paola, capricieuse ? Elle n'a en tout cas pas envie qu'on se livre au jeu des comparaisons avec la princesse Diana, esseulée devant le monument de marbre blanc seize ans plus tôt. Et comme Albert mène une autre visite, la reine a décidé de renoncer à la séance photo pourtant promise à la délégation.

Des exemples de ce genre, c'était en novembre 2008, on pourrait en citer des dizaines avant et après l'accession au trône d'Albert II, en 1993. L'origine de ce comportement peu consensuel ? C'est probablement dans l'enfance et la jeunesse d'une jeune et jolie princesse italienne qu'il faut chercher.

Et donc, il était une fois donna Paola Ruffo di Calabria, née à Forte dei Marmi, en Toscane (le Saint-Tropez italien), le 11 septembre 1937. Cadette de sept enfants, elle est la fille de don Fulco, prince Ruffo di Calabria, duc de Guardia Lombarda, comte de Sinopoli, et de son épouse donna Luisa Gazelli, des comtes de Rossana, seigneurs de San Stefano. Fulco Ruffo di Calabria était le fils de Beniamino Tristano Ruffo di Calabria et d'une Belge, Laure Mosselman du Chenoy dont la famille partageait son temps entre son château du Wolvendael, à Uccle, et son domaine du Chenoy, à Court-Saint-Etienne. Paola appartient au petit monde de la haute aristocratie italienne qui a parfaitement conscience de ses origines et cultive un sens aigu de l'entre-soi. Dans ce monde-là, chacun sait se reconnaître et, surtout, n'oublie jamais d'où il vient.

Paola, bébé dans les bras de sa mère, entourée de ses trois soeurs et trois frères aînés. © BELGAIMAGE

Sous sa forme moderne, l'Italie est un pays jeune mais la péninsule garde la mémoire intacte des princes qui l'ont façonnée au cours des siècles. De plus, on voue chez les Ruffo di Calabria un véritable culte à Fulco, héros de l'aviation italienne lors de la Première Guerre mondiale. Le prince est mort en 1946 mais son souvenir accompagne la famille. C'est dans cette ambiance particulière et préservée que grandit Paola, sans faire beaucoup de vagues. Elle ne fait pas plus d'étincelles dans ses études mais nul ne s'en soucie puisqu'il n'est pas question d'en faire une intellectuelle. Paola aime la musique à la mode et le cinéma. Le soleil et la plage font aussi partie de sa carte postale de rêve. Comme dans la plupart des grandes lignées italiennes, il s'agit pour la jeune femme de trouver chaussure à son pied. Si possible, un joli soulier qui renforcera le prestige des Ruffo di Calabria.

ÉPISODE 2: Où l'on accompagne une jolie princesse dans sa romance avec un prince play-boy venu du Nord.

En 1958, Bruxelles devient le temps d'une expo universelle le centre du monde. A Rome s'éteint l'un des papes les plus controversés du siècle. Pie XII a rendu son âme à Dieu et un conclave a mené à l'élection d'Angelo Giuseppe Giovanni Roncalli, qui a choisi de régner sous le nom de Jean XXIII. Pour les cérémonies officielles, le roi Baudouin a demandé à son frère, Albert, de le représenter. L'ambassadeur de Belgique près le Saint-Siège donne un dîner en l'honneur du prince de Liège et y convie un aréopage de jeunes princesses issues de la meilleure société romaine. Le diplomate est loin de se douter qu'il va jouer les entremetteurs et donner à la Belgique une de ses futures reines.

Patrick Weber, journaliste, écrivain, scénariste et historien est aussi chroniqueur royal. © MATHIEU THAUVIN

Mais qui est donc ce prince belge qui sait se montrer tellement charmant ? On raconte que son frère, Baudouin, est un roi triste, un homme qui ne se mariera jamais et qui pourrait même renoncer au trône pour entrer dans les ordres. On parle aussi de son père, le roi Léopold III, dont le comportement pendant la Seconde Guerre mondiale a conduit à l'épineuse Question royale et failli précipiter la Belgique dans la guerre civile au tournant des années 1950. On parle aussi de l'épouse de Léopold III, la très belle princesse Lilian, qui a épousé un roi mais ne pourra jamais prétendre au titre de reine. Et puis, on parle d'économie avec ces Italiens qui s'en vont bâtir une nouvelle vie en Belgique, de la main-d'oeuvre bon marché échangée contre du charbon. Bien sûr, on parle aussi de politique, un sujet délicat dans ce petit pays riche et où l'on pratique plusieurs langues.

Mais de politique ou d'économie, Paola n'a aucune envie de parler. Ce n'est pas son truc et ce ne le sera jamais. Pour l'heure, elle préfère profiter du climat de Rome et de ce prince tellement aimable qui lui parle de belles voitures, de vacances et qui sait lui faire des compliments. Les jeunes gens se quittent à regret et se promettent de rester en contact. La vie sentimentale d'un prince est toujours une affaire d'Etat dans une monarchie mais Albert n'est pas destiné à monter sur le trône. Son mariage subit donc moins de pression du gouvernement et de sa famille. Le secret est bien gardé, au moins dans un premier temps. On va jusqu'à prétexter un intérêt soudain pour la littérature de la part du prince de Liège. Celui-ci se rendrait à Rome pour aller consulter des volumes rares dans une bibliothèque...

Une arrivée médiatisée : Albert accueille sa future épouse Paola à l'aéroport, quelques jours avant les noces. © BELGAIMAGE

En l'occurrence, ce sont les pages d'une jeune fille en fleurs que Son Altesse tourne avec délice. Les choses vont vite entre ces deux-là, d'autant qu'il n'est pas question d'annonce officielle. Il n'y a que deux amoureux qui sillonnent les environs de Rome et hument le parfum si caractéristique de la campagne italienne en fin de journée. Albert et Paola sont follement épris l'un de l'autre mais à la manière très particulière de cette fin de fifties et de début des sixties. Un amour un peu yé-yé avant la lettre. Un flirt léger et passionné à la fois. Ils partagent l'envie de s'amuser et de ne rendre de comptes à personne. Albert est sur un nuage et il y a de quoi. A 21 ans, Paola se dévoile superbe. Sa beauté est éclatante et son petit grain de voix laisse à penser qu'elle est timide.

Pour le couple, il semble évident de confirmer leur amour à travers un mariage. Pour l'Italienne, qui a toujours vécu dans la tranquille assurance de son cocon familial et social, où les contraintes n'ont jamais été nombreuses, le temps des épreuves commence. Les mois qui suivent ressemblent à des montagnes russes avec des ascensions exaltantes et des descentes angoissantes. Il y a le passage obligé des présentations à la famille royale. L'épreuve l'inquiète un peu mais Paola est bien accueillie et elle se rassure en se disant que, dès lors, tout ira bien. Plus compliquée est l'immersion dans la vie officielle. Paola n'est pas préparée aux exigences d'une position dont elle n'entrevoyait que les avantages. Le plus difficile est qu'il lui faut désormais tenir compte de tout ! Rencontrer la foule, sourire, saluer, soutenir de longues conversations avec des gens qu'elle ne connaît pas et qui parlent une langue qui n'est pas la sienne. Très vite, Paola s'ennuie dans ces réceptions officielles mais Albert trouve les mots justes en lui disant que tout ça n'aura qu'un temps et qu'après le mariage, ils auront la paix. Et qu'ils seront libres ! Quelle naïveté...

Paola, en 1961, sagement assise entre son époux Albert et son beau-père, le roi Léopold III. © GETTY IMAGES

Un premier scandale éclate : il concerne les modalités du mariage. Les fiancés de Rome ont demandé au Saint-Père de bénir leur union. Normal : c'est le bon pape Jean XXIII qui a été indirectement à l'origine de leur rencontre... Mais, en Belgique, le projet d'un mariage princier à Rome fait l'effet d'une bombe. Certains y voient la preuve que la famille royale est complètement inféodée à l'Eglise et les anticléricaux se déchaînent. D'autres estiment que la Belgique ne peut pas être privée d'un grand mariage royal. Le premier depuis celui du futur Léopold III et d'Astrid, en 1926. Les plus pragmatiques estiment regrettable de ne pas profiter des retombées économiques d'un mariage princier.

Le mariage avec Albert, célébré le 2 juillet 1959, est somptueux mais se révèle une épreuve pour Paola. © GETTY IMAGES

Face aux polémiques et aux conseils du gouvernement qui rappelle opportunément qu'en l'absence d'enfant du roi Baudouin, c'est Albert qui reste l'héritier du trône, la décision est prise de célébrer le mariage à Bruxelles. Paola réalise pour la première fois qu'une princesse ne peut pas agir à sa guise. La cérémonie représente une véritable épreuve pour la jeune femme. Il faut dire que la Belgique est saisie d'une " Paolamania " qui la dépasse. Le mariage est somptueux. Si le peuple est enthousiaste, on scrute aussi les réactions de la famille royale. Comme à son habitude, Baudouin est plus sérieux qu'un pape tandis que Léopold III semble ému et que Lilian sèche une larme. Le 2 juillet 1959, Paola fait officiellement son entrée au sein de la dynastie et de l'histoire de la Belgique en épousant Albert. Comme elle tremble comme une feuille, il s'inquiète et lui murmure à l'oreille : " Es-tu heureuse ? Tu n'es pas malade ? Je t'aime ! " Paola hoche la tête. Heureuse oui, mais elle sent que tout ce qu'elle est en train de vivre est bien lourd à porter. Heureusement qu'elle peut compter sur son voile créé par la couturière napolitaine Concettina Buananno pour la dissimuler des regards. Salvatore Adamo chante Dolce Paola et la Belgique se découvre une âme de midinette. La jolie princesse a fait entrer un rayon de soleil en Belgique et les couvertures de magazines sont très réussies.

ÉPISODE 3: Où l'on s'aperçoit qu'un coup de foudre ne résiste guère à la durée et aux impératifs du quotidien.

En matière d'image (aujourd'hui, on parlerait de marketing), le mariage est un succès. Paola a réinsufflé une dose de glamour dans une monarchie qui avait tendance à ennuyer tout le monde. Dès lors, la pression des journalistes s'accroît sur les tourtereaux. D'autant qu'ils ne font rien pour se cacher et fréquentent tous les endroits à la mode. Bientôt, ils sont plus guettés que des stars de cinéma ou des vedettes de la chanson. On va jusqu'à inventer une formule pour désigner ces marchands prêts à tout pour voler des images : paparazzi. Et c'est surtout en Italie que Paola est traquée. Elevée au rang de star nationale, elle est fière de concentrer l'attention mais elle en souffre. Comme toujours, la jeune femme semble vouloir tout et son contraire. Elle souhaite profiter des bons côtés de la célébrité sans en devoir subir les contraintes. Paola comprend aussi que son statut est très différent selon qu'elle soit à Rome ou à Bruxelles. En Belgique, elle est la belle-soeur du roi ; en Italie, elle n'est qu'une vedette parmi d'autres. En Belgique, les gazettes lui témoignent du respect, contrairement aux confrères de la péninsule qui s'en donnent à coeur joie.

Albert et Paola avec Philippe et Astrid, en 1968. A cette époque, les époux ne réussissent plus à cacher le fossé qui se creuse entre eux. © GETTY IMAGES

Philippe naît en 1960, Astrid en 1962 et Laurent en 1963. A son image de princesse moderne et branchée, Paola ajoute celle de mère de famille comblée. Les photos ornent même des boîtes de chocolats ! Mais une fois de plus, il apparaît que la jeune femme n'est pas prête ou ne sait pas ce qu'elle veut. Maman oui. Tirer un trait sur sa liberté, non. De toute façon, la question ne se pose pas : dans ces familles-là, on paie des professionnels pour s'occuper des enfants. Des gens qui savent mieux qu'elle comment s'y prendre.

Et puis, Paola n'a de comptes à rendre à personne. On lui reproche ses jupes trop courtes ? Qui l'empêchera de suivre la mode et de montrer ses jambes ? Ce qui complique les choses, ce sont les rumeurs d'infidélité. En Belgique, on en parle peu mais en Italie, personne ne se gêne pour pointer du doigt une si jolie princesse qui aime un peu trop s'amuser et pas nécessairement avec son mari. Moins de dix ans après leur mariage, Albert et Paola ne réussissent plus à cacher le fossé qui se creuse entre eux. Des photos compromettantes sont parues dans la presse. On y découvre la princesse Paola sur une plage de Sardaigne en compagnie d'un beau barbu et - crime de lèse-altesse - le séduisant vacancier lui passe son bras autour de la taille !

Les soucis conjugaux des princes de Liège deviennent une affaire nationale. Certains mettent en cause le comportement irresponsable de Paola. D'autres la défendent, arguant qu'elle ne fait que se venger du comportement volage de son époux. Baudouin et Fabiola apprécient modérément ! Dans le courant des années 1970, Albert et Paola s'éloignent encore au point de vivre séparés et le mot " divorce " devient de moins en moins tabou. La question de la garde des enfants est posée... On dit que même Baudouin est résigné à accepter l'inéluctable. Tout semble perdu mais le couple retrouve la voie d'une certaine harmonie. Un mystère entoure encore la réconciliation. Des sources mettent en avant le rôle conciliateur de Baudouin et Fabiola, d'autres l'action d'Astrid et l'influence du mouvement charismatique. En tout cas, le spectre du divorce s'éloigne.

Le " kiss " royal de Paola, le 21 juillet 2003. Ce jour-là, la Belgique fête les 10 ans de règne d'Albert II. © JAN VAN DE VEL/REPORTERS

ÉPISODE 4: Où l'on retrouve une Paola coiffée d'une couronne non désirée mais décidée à bien faire.

En 1993, Baudouin meurt inopinément. Le destin de Paola bascule. Elle qui pensait être la mère du futur roi devient la sixième reine des Belges. Albert monte sur le trône. Même si elle ne semble pas enthousiaste, Paola l'assiste étroitement tout au long de ces journées historiques, au point de ne pas lâcher son bras. Plus inattendu, elle se révèle aussi très proche de Fabiola qui tourne la page d'un chapitre important de sa vie en passant de la lumière à l'ombre. Paola est-elle heureuse d'emprunter le chemin inverse ? Rien n'est moins sûr... Elle avait appris à aimer cette " seconde ligne " qui la préserve des ravages de la médiatisation. Elle avait retrouvé la sérénité dans son couple et jouissait du privilège le plus précieux à ses yeux : la liberté. Elle est consciente que le titre de reine risque de lui faire perdre sa précieuse conquête mais elle franchit le pas. Les princes de Liège deviennent le sixième couple souverain de Belgique. Contrairement à Albert, Paola ne bénéficie pas d'un état de grâce. La presse flamande lui reproche sa méconnaissance du néerlandais, après presque trente-cinq ans de présence. Et on pointe son manque d'assiduité à la tâche. Ne l'a-t-on pas vue à plusieurs reprises s'endormir lors de cérémonies officielles ? Après une Fabiola très impliquée, il reste à Paola à imprimer sa marque.

Comme le couple souverain précédent, Albert et Paola portent leur couronne à deux. Au roi sont réservées les questions politiques, diplomatiques et économiques. Paola se charge des aspects culturels et sociaux. Mais elle possède des zones d'influence dans lesquelles elle peut vraiment donner libre cours à ses passions pour l'art, la décoration et les jardins. En coulisse, elle se montre même hyperactive et multiplie les chantiers. Le travail est d'autant plus considérable que Baudouin et Fabiola n'ont jamais accordé beaucoup d'importance à ces questions. La reine développe une ambitieuse politique de mécénat qui vise à réhabiliter le patrimoine. Château et serres de Laeken, palais de Bruxelles, château de Ciergnon, promotion de l'art contemporain et des artistes de nos Communautés... Paola a à coeur de présenter dans le monde ce que la Belgique peut faire de mieux.

Vacances à Châteauneuf-Grasse, en 2004 : un couple à nouveau amoureux. © GERARD CASTEX/BELGAIMAGE

Tout y passe, de la chapelle scandinave du château de Ciergnon à la rocaille du palais de Bruxelles en passant par le plafond du salon des glaces confié à Jan Fabre ou la mise en valeur des serres de Laeken. Plus d'un jardinier peut témoigner (de manière anonyme, bien sûr) des visites impromptues de la reine qui a son avis sur tout et ne se gêne pas pour le donner. L'air de rien, la monarchie version Albert-Paola ajoute une petite dose de glamour à l'institution et sur ce chapitre, la reine est à la manoeuvre. Au palais, la vaisselle et les tenues du personnel portent le double monogramme " AP ", comme pour mieux rappeler l'importance du team royal.

En 2003, une fois n'est pas coutume, le royaume semble partager la même bonne humeur du nord au sud, au point de se mettre à danser pour célébrer les 10 ans de règne d'Albert II. Lors d'une grande fête, une pléiade d'artistes issus de toutes les Régions du pays célèbrent l'anniversaire. L'ambiance est bon enfant et chaleureuse comme l'apprécie Albert mais c'est Paola qui offre le bouquet final. Elle donne à son époux un gros " kiss " royal devant la foule en délire. Mais personne n'est dupe : Albert reste le plus populaire dans le couple. Paola n'est pas faite pour les séances de démonstration publique.

ÉPISODE 5: Où l'on comprend que Paola n'est pas femme à se laisser formater par le protocole.

Les années passent, Paola ne change pas. Elle accepte de faire le job mais il ne faut pas lui demander d'aller contre sa nature. En 2003, elle rend visite avec Albert au couple Chirac, locataire de l'Elysée. Bernadette prend la pose sur le perron et obéit aux injonctions des photographes ? Paola fait semblant de ne rien entendre et veut rentrer avant la fin de la séance. En 2005, visite d'Etat en Chine. Au programme, le département de sculpture de la Central Academy of Fine Arts. Paola se montre très souriante, vêtue d'une veste de lin couleur sable. Elle rencontre le directeur de l'école, s'intéresse au futur des étudiants et s'interroge sur la nature de l'art contemporain : rupture ou continuité par rapport à l'art chinois traditionnel ? Les questions sont précises et la curiosité manifeste. La reine félicite une jeune artiste pour une oeuvre qu'elle vient de finir, un vase à l'esthétique brute dont la technique évoque les traditions japonaises. Elle y verrait bien une grande fleur pour le mettre en valeur.

Fête nationale 2010. Le prince Philippe, la reine Fabiola, la reine Paola et le roi Albert II (qui abdiquera trois ans plus tard) assistent côte à côte au défilé militaire. © CHRISTOPHE KETELS/BELGAIMAGE

Dans un autre atelier de sculpture, l'arrivée de la souveraine provoque l'émoi du modèle, un jeune homme qui posait en caleçon au milieu de la pièce. Il court se dissimuler derrière un paravent et Paola sourit. Mais une visite d'Etat est toujours minutée. Il lui reste juste le temps pour un atelier de sculpture réaliste à la grande mode communiste. Elle reconnaît le savoir-faire des artistes dans un style beaucoup plus classique avant de s'enthousiasmer pour des sculptures emballées dans de grands sacs plastiques. L'oeuvre évoque le travail d'un Christo et Paola insiste. Selon elle, l'emballage révèle encore mieux le mouvement des figures. Stupeur du directeur de l'école qui ne sait quoi répondre... mais la reine n'en démord pas. La voilà telle qu'elle est : elle ne calcule pas et exprime toujours ce qu'elle ressent. Quitte à vexer son interlocuteur.

Elle profite aussi de ces voyages pour ramener des souvenirs pour sa famille ou des petits cadeaux pour elle-même. Lors de la rencontre avec le couple présidentiel chinois, l'immense place Tien Anmen est déserte, la population n'étant pas autorisée à assister à la scène. Paola reste en retrait mais son superbe sac fuchsia Armani ne passe pas inaperçu. Elle arbore également un des colliers qu'elle vient d'acquérir en Chine. Le soir, la presse est conviée à la résidence où logent les souverains. Ce jour n'est pas tout à fait comme les autres puisque Albert II souffle ses 71 bougies. Les discours se succèdent et Paola se rapproche du roi en examinant attentivement les cadeaux qui lui ont été faits.

En 2008, le couple part à la découverte de l'Estonie. Et c'est encore Paola qui veut marquer le voyage à sa manière. Pour le repas offert par la Belgique à leurs hôtes estoniens, elle a choisi le cadre moderne du nouveau musée d'art contemporain de Tallinn. Et veillé au concept et à la déco. L'idée ? Un repas belge sur l'herbe... Des photos géantes des serres de Laeken sont exposées et les nappes se déploient en imprimés gazon. Les fleurs et les fougères ornant les tables viennent directement du château de Laeken ! Le buffet de spécialités belges signé Loriers (un traiteur très bien en cour) comprend des minicornets de frites, des asperges, du cabillaud en papillote et des tomates-crevettes.

Albert et Paola sur leur fameux yacht Alpa, en 2011. © PHOTO NEWS

Gourmande, Paola se régale et observe les réactions des convives. Apparemment, elle a réussi son effet et en est très heureuse. Le soir, elle n'hésite pas à aller à la rencontre des photographes qui accompagnent le voyage pour jeter un coup d'oeil sur leur travail et donner son avis. C'est la même femme qui parle photo en toute décontraction qui peut, le lendemain, entrer en conflit avec ces mêmes photographes si elle se sent contrariée.

En marge des activités officielles, elle continue à gérer ses loisirs. Reine ou pas, Paola les aime et ceux-ci se conjuguent souvent aux teintes du farniente à l'italienne même si la destination de prédilection du couple est la Provence. Ses images estivales les plus connues sont immanquablement liées aux séjours provençaux à Châteauneuf-Grasse. On y découvre Albert en casquette et Paola en longue jupe, comme deux touristes amoureux, faire leur marché. La reine pose mille questions aux marchands concernant leurs produits. Elle songe à de nouvelles recettes, échange ses expériences et fait saliver son époux en évoquant le menu. Tino et Lita (les surnoms qu'ils se donnent) sont heureux. Parfois, ils croisent un touriste belge qui les salue comme on fait avec une vieille connaissance. Et quand Paola se lasse de leur mas provençal, elle est folle de son yacht, l'Alpa, qui les mène partout en Méditerranée. Et puis, elle se rend chaque fois qu'elle peut (avec Albert) dans son pied-à-terre romain du très chic quartier de Parioli. La demeure appartenait à sa famille. C'est peut-être là qu'elle se sent le mieux.

ÉPISODE 6: Où l'on assiste à la fin d'un règne, au début d'une nouvelle vie et à une sérénité pas forcément simple à conquérir.

En 2013, la rumeur court. Albert serait sur le point de raccrocher pour s'accorder cette retraite reportée vingt ans plus tôt. Paola l'appuie de toutes ses forces, d'autant qu'elle s'inquiète pour la santé de son mari, pas épargné les années précédentes. Dos, fractures, coeur, tumeur... Malgré la pression d'une partie du monde politique, le roi abdique à la date symbolique du 21 juillet. Pour Paola, c'est une délivrance et lors de la passation de pouvoir, Albert lui adresse un " gros kiss " qui fait le buzz.

Aujourd'hui, les anciens souverains (photographiés en 2018) cultivent la discrétion. © OLIVIER MATTHYS/GETTY IMAGES

Quelques mois plus tard, Paola change radicalement de style. Elle adopte une coupe à la garçonne, ultracourte et blond platine. Elle jubile ! Elle surprend encore. Très vite, le couple se met en retrait de la couronne. Qu'il s'agisse des concerts au palais ou de la célébration de la fête nationale, il brille par son absence. Comme toujours, on épingle le rôle de Paola qui préfère passer du bon temps en famille. On débat aussi des mauvaises relations au sein de la famille royale, qui maintiendraient Albert et Paola à distance. Et l'affaire Delphine devient lefeuilleton judiciaire que toute la Belgique suit avec passion. Albert reste intransigeant et c'est encore l'attitude de Paola qui est pointée en coulisse. Eclate alors une polémique au sujet de la dotation de l'ancien roi : Albert se plaint d'être mal traité par les politiques et les caricaturistes se moquent du couple qui n'aurait pas de quoi faire le plein de l'Alpa, d'une valeur de plus quatre millions d'euros. La réponse de Paola à un journaliste (elle ne comprend pas la polémique " puisqu'ils ont toujours eu un yacht ") n'arrange rien.

Dès lors, le couple choisit encore plus la discrétion. Mais alors qu'elle se trouve à Venise avec Albert, en 2018, Paola est victime d'un malaise. La presse italienne lâche le mot d'AVC, le palais tient un discours plus rassurant. Entre arythmie cardiaque, fracture vertébrale et fracture du col du fémur, l'épouse d'Albert II enchaîne les soucis de santé en quelques mois. Tout le monde observait Albert, mais il apparaît que Paola est, elle aussi, fragile.

Plus de temps à perdre : elle doit profiter de ce que la vie peut encore lui donner. Dans une interview télé, la dolce Paola avait reconnu n'avoir pas toujours été une bonne mère mais elle avait ajouté qu'il ne sert à rien de revenir sur ce qui a été fait. En revanche, elle soigne beaucoup son rôle de grand-mère gâteau. Paola nonna ? Le dernier chapitre de son roman est assurément celui qui lui tient le plus à coeur.

Par Patrick Weber