Vous sentez le retour des vieilles et oppressantes idéologies qui n'ont même pas attendu que le déconfinement soit lancé pour marteler qu'il nous faut vite tourner la page? Vous entendez ces voix de la raison qui nous scandent qu'on n'a pas le choix et qu'il va falloir se remettre au travail fissa? Qu'il est grand temps que les virologues, appelés à la rescousse au début de l'épidémie, retournent à leur microscope et cessent de nous enjoindre l'improductivité? Que nous devrons bosser encore davantage tout en faisant des efforts salariaux? Que le climat et la biodiversité "non, non désolés, mais faut pas surtout nous embêter avec ces conn... maintenant". Quant à faire appel aux acteurs et actrices de terrain pour décider des modalités du déconfinement, hm, pas nécessaire...

Il a beau jeu, Jean-François Kahn, dans sa chronique du journal belge Le Soir de souligner avec cynisme le fait que chacun y est allé de sa solution pour l'Après. Et c'est vrai que n'ont pas manqué de fleurir analyses et tribunes en tout genre - en particulier dans le chef de penseurs et penseuses "de gauche" et "écolos" -, pour redessiner la suite autrement,... Mais quoi, c'est pas non plus comme si tout était parfait avant... c'est pas comme si cette crise était venue de nulle part et sans prévenir; c'est pas comme si, derrière l'émolliente difficulté existentielle du confinement pour classes moyennes et supérieures, et les applaudissements solidaires quotidiens sur le coup de 20h, elle n'avait pas été le révélateur de violentes fractures sociales, c'est pas comme si le climat avait arrêté de se réchauffer pendant deux mois... A vrai dire, quarante ans... et une crise Covid19 plus tard, Hayek, Friedman et leurs amis du Mont Pélerin doivent se réjouir dans leur tombe en voyant leurs idées, si bien mises en oeuvre jadis par Reagan et Thatcher, régner aujourd'hui sans partage sur le monde.

Mais sans doute ont-ils surestimé, ces intellectuel.le.s, la possibilité qu'après deux mois de confinement, on se retrouverait dans un momentum semblable à celui de 45, qui avait vu la signature du pacte social en Belgique et la création du Conseil National de la Résistance en France, et dont les fruits - en gros, la sociale démocratie de notre après-guerre - survivent tant bien que mal aujourd'hui. Le Pacte de 45, lui, était la résultante d'un rapport de forces que la durée de la guerre avait installé, mais qui était surtout trèèèès largement amplifié par la crainte du communisme. Aujourd'hui, rien de tout cela, si ce n'est la puissance du capitalisme à poursuivre sa course folle, épuisant hommes et nature ...et profitant même du Covid-19 pour enrichir les milliardaires de 308 Mia (!) depuis mars 2020.

Alors on va devoir le créer nous-mêmes ce momentum, et le construire, ce rapport de forces, et on ne va pas se laisser faire. On va se relever et on va gueuler.

On va gueuler d'abord pour résister à toutes ces mesures d'austérité qu'ils nous destinent, comme s'ils n'avaient rien appris de la crise de 2008.

On va gueuler surtout pour qu'ils se rappellent ce que cette crise leur et nous a montré, ces leçons qu'ils disent avoir entendues et qui sont indispensables pour rendre notre société juste vivable.

On gueulera d'abord pour nos soeurs les femmes. C'est elles qui nous ont permis de passer à travers cette crise, les infirmières, les caissières, les "techniciennes de surface", les préparatrices de pharmacie, les confectionneuses de masques bénévoles ou sous-payées. Autant de fonctions occupés en moyenne à 90% par des femmes. Dans la médecine spécialisée, elles constituent 50% des rangs - tiens, bizarre, on les a à peine vues à la télé. Le COVID-19 a aussi obligé les parents parmi nous à prendre la mesure de la difficulté du boulot d'enseignant, mais surtout d'enseignante, puisqu'elles constituent plus de 60% des effectifs. On n'oubliera pas non plus les mères célibataires, souvent précaires, qui ont dû survivre dans quelques mètres carrés avec leurs gosses tout en bossant, ni toutes les victimes collatérales du COVID-19 en proie aux violence domestiques pendant le confinement. On gueulera pour avoir une vraie politique d'égalité salariale, un congé paternel obligatoire de longue durée pour mouiller les hommes dès le début, une réelle politique de soutien aux mères célibataires et une vraie politique de prévention et de protection pour les femmes battues, et des quota à tous les niveaux : listes électorales, exécutifs, organes consultatifs, dans la culture, les médias, l'administration, l'économie, partout!

On va gueuler aussi pour les travailleurs - souvent mal ou pas protégés - qui ont rempli les rayons des magasins où on est allés faire nos courses, sont venus à nos seuils livrer les repas commandés et les colis amazon, les conducteurs de bus, les éboueurs, les maraîchers, les travailleurs sociaux, qui gagnent tellement moins que les e-marketers ou les assets managers, mais sans qui nous n'aurions pas survécu. Avec les femmes des métiers cités ci-dessus, ils ont plus que jamais droit à un vrai statut social, et à une sérieuse revalorisation salariale, à la mesure de leur utilité, et qui remette d'aplomb leur part dans la valeur ajoutée de la production, eux dont cette part a fondu face aux revenus des capitaux. Et, comme c'est le travail bien plus que le capital qui nous a permis de survivre à cette crise, on gueulera pour changer les règles de décision au sein de l'entreprise et y installer une réelle démocratie qui reconnaisse les droits des apporteurs de travail.

On va gueuler pour qu'ils reconnaissent la santé comme un vrai droit pour toutes et tous, et notre système de santé comme un bien commun, qu'on doit préserver en lui donnant les moyens de faire face à d'autres crises à venir et en le soustrayant aux règles du marché. Pour qu'on reprenne le contrôle sur la recherche et la production des médicaments (et des vaccins!) et des équipements médicaux pour commencer. Pour que le personnel soignant, médical et paramédical, soit formé et recruté en nombre suffisant, pour qu'il bénéficie des normes les plus élevées de santé et de sécurité au travail, et lui aussi d'une revalorisation salariale, en relation avec l'utilité sociale et la pénibilité de chaque fonction, y compris pour les généralistes et certaines spécialités négligées.

On va gueuler pour qu'ils régularisent les sans-papiers, soudain considérés comme des travailleurs.euses à part entière, invités même à contribuer à la production agricole, alors qu'ils étaient jusqu'alors considérés comme des non-citoyen.ne.s. Pour qu'ils dotent d'un toit les sans-abri, aussi, dont ils ont oublié que l'essentiel leur faisait défaut pour se confiner ! Et on exigera un accès universel à un quota décent d'eau, d'énergie, et de communications, pour que chacun.e puisse vivre en sécurité et entendre et mettre en oeuvre les précautions d'hygiène nécessaires à sa vie. On va leur rappeler que les élèves et les étudiants sont inégaux dans la vie et, plus encore, dans le confinement, qu'on ne peut réduire la relation pédagogique à une interface virtuelle, et on en tirera toutes les conséquences pour l'évaluation de leurs acquis et pour la pédagogie de demain.

On va gueuler pour qu'ils claquent la porte au nez des lobbys du pétrole, de la voiture, des compagnies aériennes et des industries polluantes et se donnent enfin les moyens d'investir massivement dans les économies d'énergie, les énergies renouvelables et leur stockage, la mobilité décarbonée et l'agro-écologie pour faire face à la crise climatique dont les effets sanitaires risquent d'être bien pires et bien plus constants que ceux du coronavirus. On va gueuler pour faire cesser la déforestation et autres pratiques mercantiles qui tuent la biodiversité - et qui favorisent les épidémies. On va gueuler pour qu'ils renoncent à cette mondialisation carbonée, qui nous soumet au bon vouloir d'une dictature productiviste, et pour que se mette en place la relocalisation des secteurs essentiels de notre économie afin de la rendre plus verte et résiliente.

On va enfin gueuler pour que nos Etats se donnent les moyens de la relance, plutôt que l'austérité, à travers de nouvelles recettes fiscales : un impôt sur le patrimoine ou les grandes entreprises, ou encore une taxe sur les transactions financières. Et si c'est au niveau européen, c'est encore mieux et ce sera plus efficace: on va gueuler sur ces Etats "frugaux" afin qu'ils acceptent le principe d'une relance solidaire de l'Europe, y compris et surtout à travers un dispositif d'endettement commun. Et on ira gueuler à Francfort pour que la BCE oublie ses pudeurs inflationnistes infondées et se fasse violence pour effacer les 30% de la dette qu'elle détient sur les gouvernements nationaux.

On va se relever parce qu'après une crise pareille, on ne peut pas faire comme si on n'avait pas appris nos leçons. Et on va gueuler pour qu'ils nous entendent, plutôt nous que les cris mortifères des populistes. On va gueuler pour qu'ils bougent, sinon ce sera juste comme avant, et comme avant, c'est droit dans le mur.

Michel Genet et Pascale Vielle, Citoyennes engagées

Vous sentez le retour des vieilles et oppressantes idéologies qui n'ont même pas attendu que le déconfinement soit lancé pour marteler qu'il nous faut vite tourner la page? Vous entendez ces voix de la raison qui nous scandent qu'on n'a pas le choix et qu'il va falloir se remettre au travail fissa? Qu'il est grand temps que les virologues, appelés à la rescousse au début de l'épidémie, retournent à leur microscope et cessent de nous enjoindre l'improductivité? Que nous devrons bosser encore davantage tout en faisant des efforts salariaux? Que le climat et la biodiversité "non, non désolés, mais faut pas surtout nous embêter avec ces conn... maintenant". Quant à faire appel aux acteurs et actrices de terrain pour décider des modalités du déconfinement, hm, pas nécessaire...Il a beau jeu, Jean-François Kahn, dans sa chronique du journal belge Le Soir de souligner avec cynisme le fait que chacun y est allé de sa solution pour l'Après. Et c'est vrai que n'ont pas manqué de fleurir analyses et tribunes en tout genre - en particulier dans le chef de penseurs et penseuses "de gauche" et "écolos" -, pour redessiner la suite autrement,... Mais quoi, c'est pas non plus comme si tout était parfait avant... c'est pas comme si cette crise était venue de nulle part et sans prévenir; c'est pas comme si, derrière l'émolliente difficulté existentielle du confinement pour classes moyennes et supérieures, et les applaudissements solidaires quotidiens sur le coup de 20h, elle n'avait pas été le révélateur de violentes fractures sociales, c'est pas comme si le climat avait arrêté de se réchauffer pendant deux mois... A vrai dire, quarante ans... et une crise Covid19 plus tard, Hayek, Friedman et leurs amis du Mont Pélerin doivent se réjouir dans leur tombe en voyant leurs idées, si bien mises en oeuvre jadis par Reagan et Thatcher, régner aujourd'hui sans partage sur le monde.Mais sans doute ont-ils surestimé, ces intellectuel.le.s, la possibilité qu'après deux mois de confinement, on se retrouverait dans un momentum semblable à celui de 45, qui avait vu la signature du pacte social en Belgique et la création du Conseil National de la Résistance en France, et dont les fruits - en gros, la sociale démocratie de notre après-guerre - survivent tant bien que mal aujourd'hui. Le Pacte de 45, lui, était la résultante d'un rapport de forces que la durée de la guerre avait installé, mais qui était surtout trèèèès largement amplifié par la crainte du communisme. Aujourd'hui, rien de tout cela, si ce n'est la puissance du capitalisme à poursuivre sa course folle, épuisant hommes et nature ...et profitant même du Covid-19 pour enrichir les milliardaires de 308 Mia (!) depuis mars 2020.Alors on va devoir le créer nous-mêmes ce momentum, et le construire, ce rapport de forces, et on ne va pas se laisser faire. On va se relever et on va gueuler.On va gueuler d'abord pour résister à toutes ces mesures d'austérité qu'ils nous destinent, comme s'ils n'avaient rien appris de la crise de 2008.On va gueuler surtout pour qu'ils se rappellent ce que cette crise leur et nous a montré, ces leçons qu'ils disent avoir entendues et qui sont indispensables pour rendre notre société juste vivable.On gueulera d'abord pour nos soeurs les femmes. C'est elles qui nous ont permis de passer à travers cette crise, les infirmières, les caissières, les "techniciennes de surface", les préparatrices de pharmacie, les confectionneuses de masques bénévoles ou sous-payées. Autant de fonctions occupés en moyenne à 90% par des femmes. Dans la médecine spécialisée, elles constituent 50% des rangs - tiens, bizarre, on les a à peine vues à la télé. Le COVID-19 a aussi obligé les parents parmi nous à prendre la mesure de la difficulté du boulot d'enseignant, mais surtout d'enseignante, puisqu'elles constituent plus de 60% des effectifs. On n'oubliera pas non plus les mères célibataires, souvent précaires, qui ont dû survivre dans quelques mètres carrés avec leurs gosses tout en bossant, ni toutes les victimes collatérales du COVID-19 en proie aux violence domestiques pendant le confinement. On gueulera pour avoir une vraie politique d'égalité salariale, un congé paternel obligatoire de longue durée pour mouiller les hommes dès le début, une réelle politique de soutien aux mères célibataires et une vraie politique de prévention et de protection pour les femmes battues, et des quota à tous les niveaux : listes électorales, exécutifs, organes consultatifs, dans la culture, les médias, l'administration, l'économie, partout!On va gueuler aussi pour les travailleurs - souvent mal ou pas protégés - qui ont rempli les rayons des magasins où on est allés faire nos courses, sont venus à nos seuils livrer les repas commandés et les colis amazon, les conducteurs de bus, les éboueurs, les maraîchers, les travailleurs sociaux, qui gagnent tellement moins que les e-marketers ou les assets managers, mais sans qui nous n'aurions pas survécu. Avec les femmes des métiers cités ci-dessus, ils ont plus que jamais droit à un vrai statut social, et à une sérieuse revalorisation salariale, à la mesure de leur utilité, et qui remette d'aplomb leur part dans la valeur ajoutée de la production, eux dont cette part a fondu face aux revenus des capitaux. Et, comme c'est le travail bien plus que le capital qui nous a permis de survivre à cette crise, on gueulera pour changer les règles de décision au sein de l'entreprise et y installer une réelle démocratie qui reconnaisse les droits des apporteurs de travail.On va gueuler pour qu'ils reconnaissent la santé comme un vrai droit pour toutes et tous, et notre système de santé comme un bien commun, qu'on doit préserver en lui donnant les moyens de faire face à d'autres crises à venir et en le soustrayant aux règles du marché. Pour qu'on reprenne le contrôle sur la recherche et la production des médicaments (et des vaccins!) et des équipements médicaux pour commencer. Pour que le personnel soignant, médical et paramédical, soit formé et recruté en nombre suffisant, pour qu'il bénéficie des normes les plus élevées de santé et de sécurité au travail, et lui aussi d'une revalorisation salariale, en relation avec l'utilité sociale et la pénibilité de chaque fonction, y compris pour les généralistes et certaines spécialités négligées.On va gueuler pour qu'ils régularisent les sans-papiers, soudain considérés comme des travailleurs.euses à part entière, invités même à contribuer à la production agricole, alors qu'ils étaient jusqu'alors considérés comme des non-citoyen.ne.s. Pour qu'ils dotent d'un toit les sans-abri, aussi, dont ils ont oublié que l'essentiel leur faisait défaut pour se confiner ! Et on exigera un accès universel à un quota décent d'eau, d'énergie, et de communications, pour que chacun.e puisse vivre en sécurité et entendre et mettre en oeuvre les précautions d'hygiène nécessaires à sa vie. On va leur rappeler que les élèves et les étudiants sont inégaux dans la vie et, plus encore, dans le confinement, qu'on ne peut réduire la relation pédagogique à une interface virtuelle, et on en tirera toutes les conséquences pour l'évaluation de leurs acquis et pour la pédagogie de demain.On va gueuler pour qu'ils claquent la porte au nez des lobbys du pétrole, de la voiture, des compagnies aériennes et des industries polluantes et se donnent enfin les moyens d'investir massivement dans les économies d'énergie, les énergies renouvelables et leur stockage, la mobilité décarbonée et l'agro-écologie pour faire face à la crise climatique dont les effets sanitaires risquent d'être bien pires et bien plus constants que ceux du coronavirus. On va gueuler pour faire cesser la déforestation et autres pratiques mercantiles qui tuent la biodiversité - et qui favorisent les épidémies. On va gueuler pour qu'ils renoncent à cette mondialisation carbonée, qui nous soumet au bon vouloir d'une dictature productiviste, et pour que se mette en place la relocalisation des secteurs essentiels de notre économie afin de la rendre plus verte et résiliente.On va enfin gueuler pour que nos Etats se donnent les moyens de la relance, plutôt que l'austérité, à travers de nouvelles recettes fiscales : un impôt sur le patrimoine ou les grandes entreprises, ou encore une taxe sur les transactions financières. Et si c'est au niveau européen, c'est encore mieux et ce sera plus efficace: on va gueuler sur ces Etats "frugaux" afin qu'ils acceptent le principe d'une relance solidaire de l'Europe, y compris et surtout à travers un dispositif d'endettement commun. Et on ira gueuler à Francfort pour que la BCE oublie ses pudeurs inflationnistes infondées et se fasse violence pour effacer les 30% de la dette qu'elle détient sur les gouvernements nationaux.On va se relever parce qu'après une crise pareille, on ne peut pas faire comme si on n'avait pas appris nos leçons. Et on va gueuler pour qu'ils nous entendent, plutôt nous que les cris mortifères des populistes. On va gueuler pour qu'ils bougent, sinon ce sera juste comme avant, et comme avant, c'est droit dans le mur.Michel Genet et Pascale Vielle, Citoyennes engagées