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Quelles sont les " mains invisibles " que Nethys a prévenues de ses ventes (Win, Elicio) et projets de vente (Voo) avant même d'obtenir l'avis conforme de leurs légitimes propriétaires, la Province de Liège et les communes associées dans Enodia (l'ex-Publifin) ? C'est l'éléphant dans la pièce, celui qu'on ne veut pas voir et qu'on ne peut pas citer : quelques décideurs politiques qui se comptent sur les doigts d'une main et auxquels Pierre Meyers, président de Nethys, renvoyait la patate chaude dans Le Soir du 16 septembre dernier, tout comme Stéphane Moreau dans La Meuse et sur RTL-TVi les 12 et 13 octobre. Refusant de donner le nom des " mains invisibles ", il en laisse planer la menace. Sauf qu'il reconnaît ne pas leur avoir donné " le détail " de ces deals. Un flou propice à toutes les interprétations. Ce jeu trouble se poursuit lorsqu'on interroge les deux plus hauts responsables liégeois : Jean-Claude Marcourt, patron de la coupole provinciale du PS, en charge de la réforme de l'intercommunale Publifin après le scandale de 2016-2017 (les fameux comités de secteur), et Daniel Bacquelaine, son homologue pour le MR depuis 2005. Ils ont la haute main sur le dossier, non seulement en raison de leur alliance de plus de trente ans à la Province et, depuis peu, à la Ville de Liège, mais surtout parce que le conseil d'administration d'Enodia est composé au prorata des influences politiques résultant des élections communales et provinciale du 14 octobre 2018 : 6 PS, 3 MR, 2 Ecolo, 1 PTB (le CDH pratiquant la politique de la chaise vide). Tous les deux, ils se défaussent sur Enodia. Jean-Claude Marcourt, d'abord. A la question de savoir s'il a donné son feu vert à la vente de Voo, Elicio et Win, avec l'intéressement personnel de Stéphane Moreau (celui-ci aurait été administrateur délégué pour François Fornieri, l'acquéreur de Win et Elicio, et administrateur-actionnaire chez Voo, passé aux mains du fonds américain Providence), l'ancien ministre wallon de l'Economie répond : " Je ne comprends pas la question. Cela ne relève pas de mes compétences. " Comme patron de la coupole provinciale du PS, cela relève bien de ses compétences politiques, non ? " Pas du tout. " Au moins dénonce-t-il un abus de pouvoir dans le chef de Stéphane Moreau, dans la mesure où il n'a pas été consulté, alors qu'il est le plus haut responsable politique socialiste à Liège ? " C'est à Enodia de répondre ", renvoie-t-il. Même feu de questions écrites à Daniel Bacquelaine. Le ministre fédéral en affaires courantes des Pensions a-t-il donné son feu vert à la vente de Voo, Elicio et Win et à la reprise subséquente du CEO de Nethys ? " Trois fois non. " Va-t-il dénoncer un abus de pouvoir dans le chef de Stéphane Moreau, puisque, lui, la plus haute autorité libérale liégeoise, n'a pas été sollicité pour accord ? " Je n'avais pas à être sollicité, répond-il. C'est Enodia qui a demandé la vente de la majorité des actifs des activités commerciales. Et c'est à ce niveau politique que la fédération MR a marqué son accord sur le principe des cessions d'actifs. J'ajoute que je n'ai jamais varié. Les communes et les provinces ne sont pas destinées à gérer des activités commerciales hautement concurrentielles. " Qui croire ? Pierre Meyers et Stéphane Moreau disent pourtant avoir tenu le monde politique au courant. Réponse de Daniel Bacquelaine : " Les trois administrateurs MR d'Enodia ont été désignés par le bureau de la fédération provinciale. Nethys a répondu positivement à la recommandation d'Enodia de vendre. Mais, à ma connaissance, les administrateurs n'ont pas été informés des modalités des ventes. " Y a-t-il eu tromperie sur la nature des deals et le dénonce-t-il ? Daniel Bacquelaine amorce un repli : " Je n'ai pas connaissance du dossier autrement que par la presse. Je dénonce tout ce qui pourrait être négatif en matière d'emploi et tout ce qui appauvrirait les communes actionnaires. " Le libéral liégeois juge " indispensable de rouvrir le marché pour Win et Elicio ". Mais pour Voo, non : " Il semble que la mise en concurrence a eu lieu, justifie-t-il. Il faut être prudent et éviter avant tout l'effondrement de sa valeur. Ce qui serait catastrophique pour les communes. " Il déroule une fois de plus le mantra libéral : " Le politique avait donné très clairement, à travers Enodia, les recommandations : vendre la majorité (NDLR : des parts), préserver l'emploi, l'ancrage liégeois et l'intérêt des communes. La Région wallonne a souhaité que Enodia désigne des administrateurs non politiques dans Nethys et que le politique n'intervienne pas dans la gestion de Nethys. C'est ce qui a été fait. " En résumé, pas au courant, pas responsables, mais quand même assez pour reprendre la main. Le contexte est connu : il n'était pas question d'accorder à Stéphane Moreau les indemnités de rupture auxquelles il pouvait prétendre, mais de le recaser avant les élections législatives du 26 mai dernier, à la faveur d'un mouvement de privatisation (" Coulisses de la stratégie d'exfiltration ", Le Vif/L'Express du 14 février 2019). Ce que François Fornieri, administrateur de Nethys, a confirmé sans ambages : " J'avais pris l'engagement de participer à certains actifs, de créer un consortium ancré à Liège et de sortir Stéphane Moreau de manière élégante " (La Une, le 10 octobre). " On m'avait demandé de sortir gentiment Stéphane Moreau de Nethys... " ( RTL-TVi, 13 octobre). Dans quelle mesure les partis ont-il accepté les conditions de " sortie " du CEO de Nethys, malgré les signaux d'alerte qui leur parvenaient depuis des mois ? Ministre-président du gouvernement wallon MR-CDH, Willy Borsus (MR) a été à la manoeuvre. Au début de cette année, il a accompagné Stéphane Moreau à la rencontre d'une série d'acteurs susceptibles d'être intéressés par une prise de participation majoritaire dans les activités concurrentielles détenues par Nethys : Voo, les assurances, Elicio, Win, les journaux du sud de la France ( lire aussi page 15). Néanmoins, selon ses dires, les ministres régionaux MR des Pouvoirs locaux et de l'Economie, Valérie De Bue et Jean-Luc Crucke, " restaient en première ligne du dossier ". Mise en cause par Stéphane Moreau, qui l'aurait informée de la vente des filiales, le 13 juin dernier, " mais sans les détails ", Valérie De Bue affirme n'avoir rien su de l'offre liante sur Voo ni du rachat de Win et d'Elicio par François Fornieri. Les marionnettes et les mains invisibles s'emmêlent les pinceaux.