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Entre Bernard Tapie, 75 ans, qui veut remonter sur scène malgré son cancer de l'estomac, et Stéphane Moreau, 53 ans, qui fuit les journalistes comme la peste, il n'y a pas photo. L'exubérant flamboyant et le séducteur taiseux. Pourtant, ces deux-là s'entendent plutôt bien. Les deux hommes sont fiers de s'être faits tout seuls : un grand-père cheminot des deux côtés, un ancrage socialiste et une désinhibition à l'égard de l'argent et des règles. Partis de rien, la même soif de revanche sur les puissants et le même désir de rester au sommet. Certes, le Liégeois n'a pas été condamné six fois comme " Nanard " pour escroquerie, corruption, etc., mais le groupe Nethys est bâti sur des failles juridiques géantes. Bernard Tapie est entré dans le milieu liégeois grâce à l'agent de joueurs Lucien D'Onofrio, qui lui a dédié un appartement dans son petit palazzo de la rue Bonne Fortune. Né en Italie, D'Onofrio a grandi à Ans comme un certain Michel Daerden, ancien " lider maximo " de la région liégeoise. En dépit d'une condamnation pour des transferts suspects de footballeurs quand il était à l'Olympique de Marseille (2007) et d'une transaction pénale dans l'affaire dite du Standard de Liège (2015), Lucien D'Onofrio est toujours populaire. Au gré de sa carrière internationale, il a jeté des ponts entre le Standard et l'OM de Bernard Tapie (1986-1994). Les amis de trente ans ont même voulu prendre des parts dans Liege Airport, en 2011. Finalement, c'est Nethys qui est devenu actionnaire majoritaire de l'aéroport régional et qui a investi dans les journaux de Tapie : La Provence (Marseille), Corse-Matin, Nice-Matin et Var-Matin. " Ce n'est pas moi qui ai présenté Stéphane Moreau à Bernard. Ils se connaissaient déjà ", jure toutefois D'Onofrio au Vif/L'Express. Bernard Tapie et le patron de Nethys sont toujours restés discrets sur la trame commune de leurs investissements dans le sud-est de la France. L'argumentaire est rayé comme un vieux disque 33-tours : convergence des " tuyaux " et des " contenus " (pourtant jamais mise en oeuvre entre le câblodistributeur Voo et L'Avenir, propriétés de Nethys) ; économies d'échelle (le même système informatique a été développé à Namur et à Nice, mais le rapprochement technique imaginé entre La Provence et Nice-Matin ne s'est pas réalisé) ; possibilité d'influences politiques avec des ambitions avortées à la mairie de Marseille pour l'un, et le déploiement d'éoliennes en Provence-Alpes-Côte d'Azur pour l'autre... Stéphane Moreau, de fait, a bien rencontré le très droitier Christian Estrosi, maire de Nice et président de la région. Fabuleusement enrichi par le résultat de l'arbitrage dans le dossier qui l'opposait au Crédit lyonnais (404 millions d'euros), Bernard Tapie avait besoin d'un spécialiste de la presse pour faire fructifier les miettes de l'ancien empire Hersant. En 2013, l'ancien député PS des Bouches-du-Rhône s'empare de La Provence et de la moitié de Corse-Matin. Un an plus tard, Nice-Matin et Var-Matin sont à vendre. Rossel se présente comme repreneur avec un plan de licenciements. Inquiets, les salariés du groupe Nice-Matin créent alors une société coopérative et deviennent actionnaires de leur propre entreprise, portée par des syndicats qui ont obtenu le soutien financier (et provisoire) de Tapie. Celui-ci met au passage la seconde moitié de Corse- Matin dans sa poche .En mars dernier, l'ancien ministre de la Ville de François Mitterrand a revendu 35 % du journal insulaire à un consortium de 150 sociétés corses (CM Holding) et il en a cédé la gestion à un promoteur immobilier, Antony Perinno, cité dans un dossier judiciaire lié au gang ajaccien du Petit Bar. A terme, le reste du capital devrait logiquement passer dans des mains corses. Avec ses 11 % dans le groupe La Provence, Nethys n'a pas bronché. Bon débarras ? Corse-Matin était un boulet, juge-t-on à Liège. Sauf que Tapie n'a pas mis en oeuvre les synergies entre l'île et le continent qui auraient pu rendre le titre plus rentable... A Marseille, le pacte d'actionnaires prévoyait que Nethys passe de 11 % à 34 % dans le groupe La Provence. Les deux partenaires se disputèrent tout au long de l'année 2017 à propos de sa valeur : 54 millions d'euros pour Tapie, 10 millions d'euros pour Nethys. Selon une source proche du dossier, la vérité est au milieu : " 25 ou 26 millions d'euros ". Les deux hommes ont gelé leur différend pour un an lors d'une réunion secrète qui s'est tenue à Paris, le 8 janvier dernier. Ce jour-là, Tapie était convoqué devant le tribunal de commerce de Bruxelles où deux de ses sociétés belges étaient citées en faillite. Il a préféré snober la justice et s'arranger avec Stéphane Moreau. Pourchassé aussi par l'Etat français qui veut récupérer, via le Consortium de réalisation, ses 440 millions d'euros (avec les intérêts et les frais de justice) de l'arbitrage truqué du dossier Adidas, Tapie a obtenu du tribunal de commerce de Paris, en juin dernier, un " plan de sauvegarde " étonnamment favorable. Il était basé sur les chiffres gonflés de La Provence. La justice française soupçonne une escroquerie au jugement et a ouvert une information contre X. Mécontent, Tapie pense que Nethys l'a balancé. Il a déposé une plainte qui vise clairement les Liégeois. Indifférente à ces querelles entre associés, la cour d'appel de Paris a cassé le " bouclier " de Tapie, le 12 avril, et demandé au tribunal de commerce de revoir sa copie, manifestement dépourvue d'" esprit critique ". Il n'a toutefois pas prononcé la liquidation judiciaire du groupe Tapie. En 2010, Bernard Tapie avait pris la précaution d'en transférer une partie en Belgique, dans ses sociétés basées à Watermael-Boitsfort, dont GBT Holding (Groupe Bernard Tapie). Celles-ci ont été déplacées récemment à Blegny, ce qui n'a pas empêché le tribunal de commerce de Liège de dessaisir Bernard Tapie de leur gestion et de nommer un administrateur provisoire, la gestion financière de ses sociétés n'étant pas suffisamment transparente. A Nice, aussi, il y a de la friture sur la ligne. L'aventure de Nethys dans Nice-Matin et Var-Matin a débuté en 2016. Là, le pacte d'actionnaires avec les salariés propriétaires prévoyait que la société liégeoise passe de 20 % à 34 % en 2017 (ce qui fut fait), à 51 % en 2018 et à 100 % en 2019. Nethys dispose de quatre sièges sur dix dans le conseil d'administration, dont l'un est occupé par Stéphane Moreau. En septembre dernier, un missi dominici de Moreau, Michel Marteau, ancien rédacteur en chef de Sudpresse, s'est fait remballer par les Azuréens. En février dernier, les Niçois ont également vu rouge, après une interview à la RTBF de Fabian Culot (MR), vice-président du conseil d'administration de Publifin sur la sortie de Nethys du capital des journaux du Sud-Est. " Nous sommes en train de tout faire pour prévoir, à brève échéance, une cession des titres de la presse dans le sud de la France, déclarait-il. C'est en cours, il y a des contacts qui se nouent et je pense qu'il faut les poursuivre le plus rapidement possible. " Le malheureux ! Nice-Matin a brandi la menace de poursuites judiciaires pour non-respect de contrat. Fabian Culot a dû se corriger sur Bel RTL : " J'ai simplement parlé de contacts pris en ce sens et pas du tout de décision. " Malgré le départ prévu de 120 travailleurs en 2017-2018, le journal de la Riviera n'est pas tiré d'embarras. Mais, cette fois-ci, indique La Lettre A (média français d'informations confidentielles), Rossel n'est plus candidat à la reprise d'un quotidien qui a déjà coûté 15 millions d'euros à Nethys. " Dix millions de ces 15 millions sont des avances de trésorerie ", nuance un proche du dossier. " Stéphane Moreau joue la montre, décode une source française. Si la cour d'appel de Paris avait prononcé la dissolution du Groupe Bernard Tapie, il aurait tenté de récupérer La Provence. Son objectif : monter en puissance à Nice-Matin, rapprocher les deux titres et revendre le tout en faisant une belle opération qui démontrerait qu'il est un CEO de haut niveau et que les politiques sont des ânes bâtés... " A Marseille, où Moreau a remplacé Philippe Delaunois, démissionnaire, il est barré par les proches de Tapie (dont son fils Stéphane). Les alliés de circonstance ont parfois du mal à accorder leurs violons et si, l'année dernière, les Belges n'ont guère apprécié de voir leur associé tumultueux s'octroyer plus de 900 000 euros en provenance des comptes de La Provence, ils n'ont pu s'y opposer. Conclusion : ce n'est pas simple de faire des affaires en France, et encore moins, de s'en dégager, comme le réclament les autorités wallonnes. Plus d'un an après le scandale Publifin et malgré une commission d'enquête parlementaire, unanime, les éléments de blocage se multiplient. 1. Publifin n'a pas encore remis la main sur Nethys. 2. Le conseil d'administration de Nethys, même modifié, n'a pas repris le contrôle du comité de direction, où siège la garde rapprochée de Stéphane Moreau. Selon nos informations, c'est le refus de Moreau d'intégrer dans ce comité les administrateurs délégués de Resa, des Editions de l'Avenir et de Win qui serait l'une des raisons de la démission de Philippe Delaunois, en novembre dernier. 3. Stéphane Moreau exploite à son seul profit le délai du 30 juin prochain que les instances wallonnes lui ont donné pour définir le nouveau périmètre de Nethys. 4. Le 1er juillet 2018, les décrets des ministres libéraux Valérie De Bue et Jean-Luc Crucke entreront en vigueur avec, pour conséquence immédiate, la limitation de la rémunération des dirigeants d'entreprises publiques wallonnes à 245 000 euros bruts par an (23 cadres de Nethys seraient en surpoids salarial) et le retour de Resa dans le giron public, synonyme de fin du cash facile. Ces dernières semaines, Moreau aurait démarché plusieurs investisseurs pour reprendre une partie de Nethys en convertissant en participations ce que lui devrait la société s'il devait la quitter contre son gré ( management buy out). Sa mauvaise image rend cependant l'opération difficilement réalisable. Telenet et Orange manifestent bruyamment leur intérêt pour Voo. Ils ont surenchéri dans la presse avec des arguments de nature tellement politique (garder l'emploi et les cadres à Liège, donner une place aux politiques dans le board, investir dans la modernisation du réseau...) que l'ancien bourgmestre de Verviers, Claude Desama (PS), historien de l'ULiège et ancien président d'Ores, a mis en garde, dans L'Echo, contre un démantèlement sauvage de Voo.5. Enfin, les dossiers judiciaires de Bernard Tapie, en France comme en Belgique, ont des répercussions dommageables pour Nethys. Car, à l'approche de l'entrée en application, le 1er juillet 2018, des décrets de De Bue/Crucke et des élections communales d'octobre prochain, les lignes bougent. Le " parti liégeois " doit donner des gages de " propreté " à ses électeurs, tout en sauvant Nethys. L'heure de vérité approche avec la fin des transferts d'argent en provenance de Resa. L'auditeur McKinsey a tranché : Voo doit s'adosser sans tarder à un autre opérateur. L'américano-flamand Telenet (Liberty Global) a fait une offre de rachat entre 1 et 1,3 milliard d'euros. Le Français Orange n'a pas donné de chiffres, mais son PDG, Stéphane Richard, serait partisan de louer le câble wallon, en récupérant au passage les parts belges de La Provence et Nice-Matin. Et plus si jamais Tapie était mis hors jeu ? Ce serait, en quelque sorte, un retour à la case départ de l'histoire... Ancien chef de cabinet de Christine Lagarde (ministre de l'Economie de Nicolas Sarkozy), Stéphane Richard a été mis deux fois en examen dans le cadre de l'affaire Adidas opposant Tapie au Crédit lyonnais. Si, d'habitude, chat échaudé craint l'eau froide, cela ne semble pas être le cas pour celui qui doit être reconduit à la tête d'Orange, le 4 mai prochain. Compliquée et politiquement ultrasensible, soumise à l'accord des salariés de Nice-Matin, toujours majoritaires, cette redistribution des cartes serait avantageuse pour chacune des trois parties. Pour Bernard Tapie, d'abord, ce serait l'occasion de mettre fin à sa guéguerre avec Nethys, qu'il accuse d'être un actionnaire dormant, et de renouer avec son ami Stéphane Richard. Du côté de chez Nethys, la vente de Voo permettrait de satisfaire aux exigences de la commission Publifin qui, en juillet 2017, avait pointé l'illégalité et l'opacité de ses investissements dans la presse française (Stéphane Moreau ferait partie du " paquet cadeau " en se recasant à la tête de Voo). Enfin, Orange s'implanterait dans le câble wallon et mettrait un pied dans deux journaux régionaux importants du Sud-Est de la France... avant de les récupérer si Tapie était mis hors jeu par la justice.