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La Belgique vouerait-elle à ses archives un culte immodéré du secret ? L'origine du problème remonte à 1998, lorsqu'est votée une loi portant sur la classification des documents et la délivrance des habilitations de sécurité. Son caractère rétroactif et sans limite dans le temps a eu pour effet de reclassifier subitement tous les documents estampillés " Confidentiel ", " Secret " ou " Très secret ", et ce depuis...1830 et la naissance de l'Etat belge. La législation, adoptée sans recourir à l'expertise des Archives de l'Etat, a rendu une masse énorme de documents inaccessible sans que leur contenu ne le justifie vraiment. Les Archives de l'Etat considèrent qu'après cinq à dix ans, 90 à 95 % des documents classifiés ont perdu tout intérêt à conserver ce statut et que leur valeur devient purement historique. Il serait particulièrement étonnant qu'après quarante ou soixante ans, des documents contenant des informations classifiées présentent encore un quelconque risque pour la sécurité de l'Etat, des citoyens, des intérêts économiques et militaires. Cette surclassification relève en quelque sorte de l'abus de droit, car elle heurte le principe de transparence et le droit au savoir lorsque les intérêts de l'Etat ne sont plus menacés. On nage donc dans l'absurde ? Dans l'aberration la plus complète. Songez que sont toujours classifiés les recensements de foin ou de vélos de l'armée belge en 1940, d'un intérêt sans doute stratégique pour nos aïeux mais devenu nul aujourd'hui. Et il suffit d'un seul document classifié dans un dossier pour rendre tout le dossier non consultable. Ce qui soulève des montagnes de dossiers à déclassifier ? Il faudrait passer en revue des centaines de kilomètres d'archives pour les quantifier avec précision (NDLR : la seule Défense nationale estime détenir trois millions de documents classifiés). La gestion de tout cet arriéré est réellement devenue problématique. La connaissance de certains pans de l'histoire récente en souffre-t-elle ? Il manque toujours des pièces au puzzle, sur des points de détails essentiellement, pour la période d'après-guerre, la guerre froide, la décolonisation. Je ne crois pas au grand secret d'Etat enfoui dans des archives classifiées. Ne nous leurrons pas : certaines informations sensibles ne sont jamais mises sur papier... Nos services de sécurité et de renseignement seraient-ils d'incorrigibles " cachottiers " ? Je ne décèle pas de volonté de dissimulation. La plupart des services détenteurs de documents classifiés agissent de bonne foi. Mais la gestion des archives n'est pas vraiment leur principale priorité et ils n'ont pas les moyens humains de procéder à une déclassification qui exigerait une lecture systématique de chaque document. Ils font pourtant de la résistance à l'ouverture jugée prématurée de leurs archives... Nous observons un changement de mentalité positif et je pense notamment à la Sûreté de l'Etat. Je peux d'ailleurs comprendre le souci de protéger des agents et des informateurs cités dans des documents classifiés. Des méthodes de codage des noms doivent permettre de garantir le secret des identités. Sachant aussi qu'une déclassification ne signifie pas encore un accès du document au public. Certains services pourraient ne pas sortir grandis d'une mise en lumière de leur passé ? Nous n'évoluons pas dans une république bananière. Mais la situation actuelle est d'autant plus intenable qu'elle nourrit effectivement la thèse du grand complot. Il n'est pas normal que les relations individuelles influent sur la possibilité d'accéder ou non à des archives. Il faut mettre fin à cette situation ubuesque et opter pour un système de déclassification automatique après un laps de temps à déterminer en concertation avec les organismes " classificateurs ". Plusieurs institutions et non des moindres, comme les Affaires étrangères, la Police générale du Royaume ou l'Office des étrangers, se sont déjà engagées dans cette voie. Légiférer dans ce sens représenterait un gigantesque pas en avant. Tout le monde n'en est pas persuadé et n'en sera peut-être pas ravi... Des groupes de pression souhaitent parfois que l'on n'accède pas directement à des informations qui les concernent. On ne peut ignorer le rôle joué par des milieux d'anciens coloniaux dans le sort réservé aux archives coloniales. La décolonisation a connu des événements douloureux, certains de nos compatriotes n'en sont pas toujours fiers et n'ont pas nécessairement envie que l'on mette le nez dans des documents qui y sont liés. Le problème se complique du fait que la moitié des 9,5 kilomètres linéaires d'archives coloniales sont contaminées par des moisissures qu'il est impossible de faire traiter par des entreprises privées spécialisées dans la décontamination du fait du mécanisme de classification. Des intérêts individuels restent ainsi protégés au détriment de la collectivité et de la connaissance du passé colonial. Cela relève-t-il de la non-assistance à archives en danger ? En quelque sorte. Des archives, pour la plupart antérieures à 1960 et qui ne contiennent plus de secrets d'Etat, continuent de dépérir. Il est honteux de voir tout un patrimoine archivistique en péril, victime d'un manque de soin, de dépoussiérage et désormais du réchauffement climatique qui augmente le risque lié à l'humidité. La classification accroît-elle la tentation de la destruction ? Les administrations détiennent un droit de vie ou de mort sur leurs archives... Légalement, seul l'archiviste général du Royaume est habilité à autoriser une destruction. Toute élimination d'une pièce classifiée devrait être mentionnée dans un registre prévu à cet effet. Le conditionnel est de mise ? La tutelle absolue de l'archiviste général est parfois difficilement acceptable par certains...