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D'une allure pataude, elle sort de sa caravane remplie de paille, au bord d'une prairie vallonnée de huit hectares qui s'étend jusqu'à l'orée d'un petit bois. " Viens fifille ! ", lui lance Roch Pirmez, tout en versant dans une grande bassine des épis de maïs bio qu'il cultive près d'ici. Lentement, elle déplace ensuite ses 200 kilos pour venir à la rencontre des visiteurs du jour, reniflant l'objectif de l'appareil photo et tirant, au passage, sur le lacet d'une chaussure. Ici, à la Ferme de la Cour, sur les hauteurs d'Anhée, elle donnera bientôt naissance à une portée d'une douzaine de porcelets, comme ses trois soeurs. Avec 17 autres éleveurs, Roch Pirmez fait partie du premier groupement de producteurs de porcs bio en Wallonie. Créé en mars dernier par l'Union nationale des agrobiologistes belges (Unab), il propose une alternative au modèle classique et économiquement intenable de leur filière. Grâce à des accords commerciaux équilibrés et à la suppression de coûteux intermédiaires, Roch Pirmez pourra vendre sa viande de porc bio à un prix enfin rémunérateur, notamment via les magasins alternatifs de la coopérative Färm. Sur l'étiquette, une suite de chiffres et des lettres, indéchiffrables pour le consommateur. Dans cette enseigne de grande distribution, la côtelette de porc bio doit s'adapter à la barquette, et non l'inverse. En tant qu'acheteur, retrouver l'identité du producteur relève ici du parcours du combattant. Une recherche laborieuse, quand elle est possible, aboutira généralement à un grand élevage flamand, où la superficie intérieure, dont 50 % peuvent être composés de grilles ou de caillebotis, laisse moins de deux mètres carrés pour un porc d'engraissement, nourri en partie avec des matières premières bio importées. Entre la viande bio de Roch Pirmez et la barquette de porc bio belge de supermarché, il n'existe aucune différence au sens du cadre légal européen : toutes deux affichent le logo de la feuille verte étoilée, garante du respect du règlement " relatif à la production biologique et à l'étiquetage des produits biologiques ". Toutes deux sont par ailleurs sévèrement contrôlées par l'un des trois organismes de certification agréés pour le secteur bio belge : Certisys, Tüv Nord Integra et Quality Partner. Dans les faits, elles se ressemblent pourtant si peu. D'un côté, une viande issue d'un producteur directement identifiable, dont les animaux sont connectés à la terre tout au long de leur vie et nourris avec des aliments locaux, en partie artisanaux. De l'autre, un produit anonyme de marketing, dont le mode de production, engagé dans une course au moindre coût, s'apparente presque au système industriel que les précurseurs du bio entendaient précisément combattre, dès les années 1970. Anecdotique avant 1990, l'agriculture biologique ne cesse depuis lors de conquérir les champs et les assiettes. Estimé aujourd'hui à plus de 80 milliards d'euros, dont 30 milliards en Europe, le marché mondial du bio pèse six fois plus lourd qu'en 2000, au lendemain de la crise de la contamination de poules à la dioxine qui a secoué la Belgique. Fin 2015, plus de 51 millions d'hectares dans le monde étaient cultivés en bio, d'après la Fédération internationale des mouvements d'agriculture biologique (Ifoam). C'est trois fois plus qu'en 2000. Sur la scène européenne, la Belgique, quatrième au niveau du taux de croissance du marché bio, apparaît comme l'un des pays les plus stricts et les plus contrôlés sur les normes qu'elle impose à ses producteurs. " Et nous sommes demandeurs ", souligne Dominique Jacques, le président de l'Unab, qui fédère un tiers d'entre eux et rêve d'une Wallonie 100 % bio. Le sud du pays se distingue singulièrement sur le plan de la production, comme le confirment les chiffres de l'asbl Biowallonie : fin 2016, 12 % de ses fermes (1 493 sites) et près d'un hectare agricole sur dix étaient dédiés au bio - contre un sur 100 seulement en Flandre. L'excellente trajectoire wallonne a d'ailleurs permis à la Région de revoir, en décembre dernier, ses ambitions à la hausse pour 2020 : - 18 % de la surface agricole utile cultivée en bio, au lieu de 14 % ; - 2 000 exploitations bio contre 1 750 initialement ; - 6 % de parts de marché des produits bio, soit le double de ce qui était convenu. " A mi-parcours, l'objectif initial est réalisé à 60 % pour les surfaces, à 75 % pour le nombre d'exploitations et à plus de 90 % pour la part de marché ", se réjouissait le ministre de l'Agriculture, René Collin (CDH), à l'occasion de la refonte du plan stratégique. D'après Marc Fichers, secrétaire général de Nature & progrès Belgique, la Wallonie dépassera même aisément les nouvelles ambitions. " Chez nous, le bio se développe avec une confiance continue de tous les partis politiques, insiste-t-il. Certains ministres l'ont davantage poussé que d'autres, mais personne n'a freiné. Et malgré cela, l'offre reste inférieure à la demande. " Si 11 % des ménages belges achètent bio chaque semaine, 90 % le font au moins une fois par an, selon les derniers chiffres du bureau d'études GfK. Principalement pour les fruits et légumes, puis les produits laitiers, le pain et les oeufs en ce qui concerne l'alimentaire. De 2008 à 2017, les dépenses en ce sens ont triplé à Bruxelles et plus que doublé en Flandre et en Wallonie. Un tel marché aiguise logiquement d'autres appétits. Après avoir largement contribué à doper les dépenses en produits bio, les géants tels que Carrefour, Colruyt et Delhaize perdent progressivement des parts de marché, essentiellement au profit de magasins spécialisés et du hard discount (Lidl et Aldi en tête), qui enregistre la plus forte progression ces dernières années. Protégé par un label commun, plébiscité par tous, le bio, tel que le conçoit l'Europe, se profilerait de plus en plus comme un produit dont certains tentent de s'accaparer la plus grande part. A l'image de ces oeufs bio, commercialisés au nom d'une ferme inexistante dans une célèbre enseigne de hard discount, et dont le numéro de production mène vers un grand couvoir aseptisé de Flandre occidentale, peu en phase avec l'image que véhicule leur emballage. " On se dirige droit vers un bio à deux vitesses, s'inquiète le président de l'Unab. L'un s'adresse à des personnes très attentives à leur acte d'achat, l'autre se contente de satisfaire le plus grand nombre en privilégiant le prix. " Pour le consommateur, cette trajectoire soulève deux questions. Mange-t-il vraiment bio, vu les critiques récurrentes sur les contrôles menés par l'Agence fédérale pour la sécurité de la chaîne alimentaire (Afsca) ? La filière bio tombera-t-elle en partie dans les mêmes travers que ceux qu'a connus le secteur conventionnel ? Chez nous, l'entreprise Veviba, accusée d'avoir commercialisé jusqu'au Kosovo de la viande impropre à la consommation, est récemment devenue le symbole d'un système alimentaire capable et coupable du pire. Le scandale n'a d'ailleurs pas épargné le secteur bio, après la découverte d'un procès-verbal datant de 2013, suspectant la société d'avoir commercialisé de la viande bio qui n'en était pas. A ce stade, aucun élément n'a toutefois permis de confirmer l'existence d'une telle fraude, comme l'a confirmé l'organisme de contrôle Certisys. Réglementée depuis 1992 au niveau européen, l'agriculture biologique garantit au départ une alimentation sans pesticides, sans produits chimiques de synthèse ni organismes génétiquement modifiés, tant au niveau des matières premières que des produits transformés. L'Europe a ensuite affiné le cahier des charges en y ajoutant d'autres critères liés à l'étiquetage, aux contrôles et ou aux normes d'élevage. Chaque pays est toutefois libre de fixer des normes plus contraignantes. De son côté, la Belgique s'illustre également par des contrôles bien plus fréquents, tout au long du parcours de ses produits bio : alors que l'Europe impose des prélèvements annuels auprès de 5 % des opérateurs, le seuil requis atteint 50 % en Flandre et 60 % en Wallonie. " En moyenne, nous effectuons 0,7 analyse et près de deux contrôles par opérateur chaque année ", commente Alison Hamoir, chargée de communication chez Certisys. Et les normes sont identiques pour tous. En 2016, Certisys a, pour sa part, identifié 927 situations de non-conformité parmi les agriculteurs et les préparateurs qu'elle supervise. Dans la grande majorité des cas (867), il s'agit toutefois de simples demandes d'amélioration - factures manquantes, retards d'envoi - ou de rappels. Quand un organisme de contrôle décèle une irrégularité plus importante, les sanctions sont potentiellement lourdes pour l'opérateur : déclassement de lot ou de parcelle, suspension partielle ou totale de la certification, remboursement des primes bio... Dans ces conditions, le consommateur est-il assuré de manger bio ? Oui, s'il se satisfait du respect des balises fixées par l'Europe. Non, s'il part du principe que le bio recouvre à son sens une définition plus stricte. " Certains sont devenus des spécialistes pour contourner le règlement européen, qui ouvre de petites portes d'interprétation ", regrette Dominique Jacques. A l'image de ces gigantesques poulaillers, subdivisés par de simples parois de quelques mètres de haut pour répondre à la norme théorique de 4 800 poulets par bâtiment avicole. " Il n'existe qu'un seul bio, c'est celui du logo de la feuille verte ", résume Noémie Dekoninck, chargée de missions à l'asbl Biowallonie, qui accompagne les producteurs et développe la filière depuis 2013. " Au départ, l'idée ne consistait pas tant à aboutir à un dénominateur commun pour tous les agriculteurs bio que de s'orienter vers une autre philosophie de production. C'est ce qui dérange beaucoup les gens aujourd'hui : la feuille verte ne répond pas à d'autres critères comme l'équité, la durabilité ou encore le respect accru du consommateur. " Pour éviter un dévoiement du bio, l'Unab compte anticiper le bouleversement du secteur, accentué par le nouveau règlement européen, jugé beaucoup trop laxiste par certains (lire ci-dessus). " Nos agriculteurs doivent reprendre le contrôle sur la commercialisation de leurs produits ", plaide Dominique Jacques. Du côté des transformateurs et distributeurs de produits bio, l'organisation professionnelle Unitrab tend aujourd'hui la main à l'Unab, après des années de dissensions. " Tout ce qui a été fait avant février 2018 était catastrophique, reconnaît l'entrepreneur Frédéric Bodart, l'un des onze administrateurs de la structure, entièrement renouvelée à cette date. Nous ne voulons pas que les producteurs soient victimes d'un système dans lequel les grandes surfaces prendraient le monopole du bio. Ce danger est bien réel, mais les choses vont changer. " Un signal d'autant plus fort qu'il émane des responsables d'une fédération regroupant notamment tous les noms de la grande distribution belge. Comment procéder ? Outre l'émergence exponentielle de points de vente alternatifs, Unitrab assure désormais vouloir faire cause commune avec l'Unab, pour créer un label bio 100 % belge, aussi prégnant que " AB " en France ou " Bio Suisse ". A l'heure actuelle, de nombreux produits issus des pays voisins peuvent revendiquer leur appartenance au label belge Biogarantie, omniprésent dans les rayons mais pourtant méconnu des consommateurs. " Si on n'en parle pas, c'est parce que rien n'a jamais été fait pour le promouvoir ", déplore Frédéric Bodart. Détenu à 50 % par Unitrab, à 25 % par l'Unab et à 25 % par Bioforum Vlaanderen, le centre de promotion flamand pour le bio, ce label n'a jamais pu évoluer, faute de consensus entre ses propriétaires. " La priorité sera de travailler sur la communication, même avec le peu de moyens qu'on a, poursuit l'entrepreneur. Je veux que, dans deux ans, tout le monde sache que le label belge offre des garanties supplémentaires aux consommateurs. " Reste à s'entendre sur le futur cahier des charges, dont la version actuelle est jugée " parfaite " par l'administrateur d'Unitrab, mais trop légère aux yeux de l'Unab. " Il serait en effet utile que la filière bio défende également une identité locale ", abonde Philippe Mattart, directeur de l'Agence wallonne pour la promotion d'une agriculture de qualité (Apaq-W), qui consacre 8 % de son budget à la promotion du bio, à côté du secteur conventionnel. Une stratégie d'autant plus cruciale pour protéger la filière des errements que laisse entrevoir le nouveau règlement européen dès 2021. Et pour permettre au futur consommateur, confronté à ce clivage d'un nouveau genre, de repérer le " vrai bio ", tel qu'envisagé par ses partisans de la première heure : une alimentation non seulement garantie sans pesticides, mais davantage connectée à ses producteurs, aux enjeux environnementaux, au bien-être animal et à la terre dont elle est issue.