"Le pouvoir est une drogue, selon Bertrand Russell, dont la soif s'accroît avec l'habitude". Parfois, elle est si addictive que le sujet frappé déraisonne, au sens propre, et vit dans un autre univers. La récente interview de la ministre Maggie De Block (Le Vif, 11.6.2020) en fournit une illustration frappante.

En résumant, pour elle, la Belgique était remarquablement préparée pour le coronavirus, inspirée par une remarquable ministre de la santé. Elle est très fière du résultat, et elle au moins a mouillé sa chemise. Sainte Maggie, la nouvelle martyre expiatrice de la bêtise de ses concitoyens. Son interview constitue un bel exemple de manipulation médiatique, à laquelle il convient de répondre.

Commençons par ses multiples dénis de responsabilité. Si les masques ne relèvent pas de "son devoir", pourquoi gérait-elle donc la réserve, puis l'a-t-elle détruite, et justifie-t-elle maintenant son non renouvellement ? Sur le report de responsabilité sur l'administration, voilà un classique. Toute décision populaire relève de la ministre, toute autre négative relève des fonctionnaires. (Jambon faisait exactement de même lorsque la Belgique se ridiculisait mois après mois dans la chasse aux terroristes). Certains virologues, toujours traités de "drama queen" ont souligné la nécessité de prendre des mesures - dès le début février. La date importe. Entre le 31 janvier (proclamation d'une urgence mondiale par l'OMS) et le 13 mars (proclamation du lockdown par la Belgique), il y a exactement six semaines d'inertie, qui expliquent la forte montée des morts. Les virologues avaient donc raison, et Sainte Maggie tout à fait tort.

Les maisons de repos ne relèvent pas de sa compétence juridique, de fait. En revanche, une ministre de la Santé qui répète longtemps "ceci n'est qu'une grippe", "il ne faut pas porter de masques" incite de façon délibérée les gens à ne prendre aucune précaution. Dans les maisons de repos, cette incitation précisément provoque des morts. Affirmer que les hôpitaux étaient prêts constitue un mensonge délibéré, quand on sait combien le personnel a dû chercher sans cesse du matériel de protection insuffisant, ainsi que régulièrement des médicaments épuisés (on estime maintenant qu'un tiers des médecins a travaillé sans les protections adéquates). Pour Sainte Maggie, les appels répétés à l'aide du personnel de santé dans la presse n'existent pas. Là aussi, cela fait des morts.

Son affirmation selon laquelle le contrôle aux frontières ne sert à rien fascine. Si c'est vrai, pourquoi donc l'a-t-elle défendu? Et pourquoi en revanche a-t-elle affirmé catégoriquement qu'il ne servait à rien de contrôler les gens rentrant de pays à risques, alors que même les personnes en cause réalisaient le problème (comme les pays à bonne performance)?

Revenons sur sa fixation au sujet des masques. La ministre sent le terrain très mouvant, car elle n'a cessé de changer d'explication. Parfois, les masques sont inutiles. Parfois, ils sont si utiles qu'ils doivent être réservés au personnel soignant. Parfois, ils seraient utiles, mais le public va mal les utiliser. Parfois, ils seraient indirectement dangereux, car ils procureraient une fausse sécurité. Cette multitude de mauvaises raisons en camouflent en réalité une bonne : reconnaître l'utilité des masques aggraverait sa responsabilité dans leur mauvaise gestion.

Or, face à une réédition de l'épidémie du SARS, provoquant des troubles pulmonaires, c'est le premier réflexe. Dans un article très rapide (Lancet, 24 janvier), un groupe de médecins chinois indiquent déjà les masques, avec l'isolation des infectés, comme la première mesure de précaution. Le 7 février déjà, le gouvernement australien distribue des masques pour le personnel soignant et les personnes suspectées d'infections (en Belgique, on attend des mois). Le centre européen des pandémies indique, dès le 10 février, que les masques protègent au moins de certaines projections. Il revient sur leur utilité dans un rapport sur la crise italienne le 23 février. La ministre indique pourtant avoir toujours suivi ses recommandations, et celles de l'OMS. Or, celle-ci a toujours indiqué que, pour les personnes suspectes, le masque était recommandé. Or, avec un virus asymptomatique, l'éventail des personnes suspectes est très large. Par ailleurs, depuis 2014, au moins, l'OMS rappelle sans cesse la nécessité de protéger le personnel soignant... qui va souvent en manquer en Belgique.

Cette carence va être aggravée par le refus sec de la ministre de contingenter les ventes des masques qu'elle sait manquants... au motif qu'on n'est pas en France. En revanche, elle ne verra plus tard aucun obstacle idéologique à prendre un arrêté pour réquisitionner ... le personnel lui-même (sans même le consulter, bien sûr). Fascinante suprématie des intérêts des entreprises sur ceux des humains. La ministre réussit ainsi aussi l'exploit mondial de provoquer un préavis de grève du personnel soignant au milieu de la plus grande pandémie depuis un siècle.

La saga des masques ne s'arrête pas là. Malgré toutes ces erreurs, la première ministre, pareille à son mentor Charles Michel, n'agit pas. Elle ne remplace pas Mme De Block (la France, pour d'autres raisons, fera l'inverse et s'en trouvera fort bien). Pire, ayant refusé de réduire le nombre de ses ministres, elle partage entre eux la gestion des masques. Cela provoque d'autres calamités, dont la sidérante histoire belge de masques qui n'ont pas de filtres et de filtres qui n'ont pas de masques, mais qui sont incompatibles entre eux. Viendra après celle des masques non lavables à 60°. L'impréparation sous Mme De Block provoque ainsi, en plus, de coûteux gaspillages d'argent public.

Dans une crise aussi soudaine, en dehors de l'impréparation générale, les hésitations et changements des gouvernements sont tout à fait justifiables, en raison de nos faibles connaissances médicales. Les fautes de Mme De Block se situent cependant à un tout autre niveau, par leur nombre, leur évidence, leur coût, et leur arrogance. Elles constituent dès lors un danger pour notre système politique. Beaucoup de ministres ont démissionné naguère pour bien moins. N'importe quel directeur du personnel d'une grande entreprise ou administration dans pareille situation aurait déjà été sanctionné.

Au contraire, confrontée à plusieurs études qui décernent la médaille d'or de l'incompétence, Mme De Block répond: "les chiffres ne disent pas tou" (sic). Pourtant, encore renforcés par le spectacle répété des incohérences et de la cacophonie, ils dressent un réquisitoire irréfutable. Au moins, Mme Wilmes reconnaît certaines faiblesses (prudemment non identifiées). M. Goffin présente des excuses sur sa gestion des frontières. Mme De Block, elle, nie toute erreur. C'est la planète entière qui a tort dans son diagnostic, et Sainte Maggie a raison. Mieux : elle insulte le personnel soignant, qui travaille dans des conditions très difficiles : "les infirmières ont le temps de se plaindre". Sans doute devrait-on la renvoyer (comme Mme Marghem) une semaine dans un hôpital pour traiter sans protection les malades. Pour une fois, elle saurait de quoi elle parle.

Mme De Block continue même à donner régulièrement des leçons de "responsabilité" (sic) au public à la télévision. Elle est ainsi devenue le symbole de l'impunité totale de la classe politique belge. Curieusement, beaucoup de ses collègues évitent la question. La première ministre n'a pas, comme certains prédécesseurs, forcé la décision. Les partis d'opposition ne l'ont pas réclamée avant de soutenir le gouvernement. Tous négligent que la veulerie mollassonne d'aujourd'hui prépare les élections brutales de demain.

Franklin DEHOUSSE

Professeur à l'Université de Liège,

Ancien représentant de la Belgique dans les négociations européennes,

Ancien juge à la Cour de justice de l'Union européenne

"Le pouvoir est une drogue, selon Bertrand Russell, dont la soif s'accroît avec l'habitude". Parfois, elle est si addictive que le sujet frappé déraisonne, au sens propre, et vit dans un autre univers. La récente interview de la ministre Maggie De Block (Le Vif, 11.6.2020) en fournit une illustration frappante. En résumant, pour elle, la Belgique était remarquablement préparée pour le coronavirus, inspirée par une remarquable ministre de la santé. Elle est très fière du résultat, et elle au moins a mouillé sa chemise. Sainte Maggie, la nouvelle martyre expiatrice de la bêtise de ses concitoyens. Son interview constitue un bel exemple de manipulation médiatique, à laquelle il convient de répondre.Commençons par ses multiples dénis de responsabilité. Si les masques ne relèvent pas de "son devoir", pourquoi gérait-elle donc la réserve, puis l'a-t-elle détruite, et justifie-t-elle maintenant son non renouvellement ? Sur le report de responsabilité sur l'administration, voilà un classique. Toute décision populaire relève de la ministre, toute autre négative relève des fonctionnaires. (Jambon faisait exactement de même lorsque la Belgique se ridiculisait mois après mois dans la chasse aux terroristes). Certains virologues, toujours traités de "drama queen" ont souligné la nécessité de prendre des mesures - dès le début février. La date importe. Entre le 31 janvier (proclamation d'une urgence mondiale par l'OMS) et le 13 mars (proclamation du lockdown par la Belgique), il y a exactement six semaines d'inertie, qui expliquent la forte montée des morts. Les virologues avaient donc raison, et Sainte Maggie tout à fait tort. Les maisons de repos ne relèvent pas de sa compétence juridique, de fait. En revanche, une ministre de la Santé qui répète longtemps "ceci n'est qu'une grippe", "il ne faut pas porter de masques" incite de façon délibérée les gens à ne prendre aucune précaution. Dans les maisons de repos, cette incitation précisément provoque des morts. Affirmer que les hôpitaux étaient prêts constitue un mensonge délibéré, quand on sait combien le personnel a dû chercher sans cesse du matériel de protection insuffisant, ainsi que régulièrement des médicaments épuisés (on estime maintenant qu'un tiers des médecins a travaillé sans les protections adéquates). Pour Sainte Maggie, les appels répétés à l'aide du personnel de santé dans la presse n'existent pas. Là aussi, cela fait des morts. Son affirmation selon laquelle le contrôle aux frontières ne sert à rien fascine. Si c'est vrai, pourquoi donc l'a-t-elle défendu? Et pourquoi en revanche a-t-elle affirmé catégoriquement qu'il ne servait à rien de contrôler les gens rentrant de pays à risques, alors que même les personnes en cause réalisaient le problème (comme les pays à bonne performance)?Revenons sur sa fixation au sujet des masques. La ministre sent le terrain très mouvant, car elle n'a cessé de changer d'explication. Parfois, les masques sont inutiles. Parfois, ils sont si utiles qu'ils doivent être réservés au personnel soignant. Parfois, ils seraient utiles, mais le public va mal les utiliser. Parfois, ils seraient indirectement dangereux, car ils procureraient une fausse sécurité. Cette multitude de mauvaises raisons en camouflent en réalité une bonne : reconnaître l'utilité des masques aggraverait sa responsabilité dans leur mauvaise gestion. Or, face à une réédition de l'épidémie du SARS, provoquant des troubles pulmonaires, c'est le premier réflexe. Dans un article très rapide (Lancet, 24 janvier), un groupe de médecins chinois indiquent déjà les masques, avec l'isolation des infectés, comme la première mesure de précaution. Le 7 février déjà, le gouvernement australien distribue des masques pour le personnel soignant et les personnes suspectées d'infections (en Belgique, on attend des mois). Le centre européen des pandémies indique, dès le 10 février, que les masques protègent au moins de certaines projections. Il revient sur leur utilité dans un rapport sur la crise italienne le 23 février. La ministre indique pourtant avoir toujours suivi ses recommandations, et celles de l'OMS. Or, celle-ci a toujours indiqué que, pour les personnes suspectes, le masque était recommandé. Or, avec un virus asymptomatique, l'éventail des personnes suspectes est très large. Par ailleurs, depuis 2014, au moins, l'OMS rappelle sans cesse la nécessité de protéger le personnel soignant... qui va souvent en manquer en Belgique. Cette carence va être aggravée par le refus sec de la ministre de contingenter les ventes des masques qu'elle sait manquants... au motif qu'on n'est pas en France. En revanche, elle ne verra plus tard aucun obstacle idéologique à prendre un arrêté pour réquisitionner ... le personnel lui-même (sans même le consulter, bien sûr). Fascinante suprématie des intérêts des entreprises sur ceux des humains. La ministre réussit ainsi aussi l'exploit mondial de provoquer un préavis de grève du personnel soignant au milieu de la plus grande pandémie depuis un siècle. La saga des masques ne s'arrête pas là. Malgré toutes ces erreurs, la première ministre, pareille à son mentor Charles Michel, n'agit pas. Elle ne remplace pas Mme De Block (la France, pour d'autres raisons, fera l'inverse et s'en trouvera fort bien). Pire, ayant refusé de réduire le nombre de ses ministres, elle partage entre eux la gestion des masques. Cela provoque d'autres calamités, dont la sidérante histoire belge de masques qui n'ont pas de filtres et de filtres qui n'ont pas de masques, mais qui sont incompatibles entre eux. Viendra après celle des masques non lavables à 60°. L'impréparation sous Mme De Block provoque ainsi, en plus, de coûteux gaspillages d'argent public. Dans une crise aussi soudaine, en dehors de l'impréparation générale, les hésitations et changements des gouvernements sont tout à fait justifiables, en raison de nos faibles connaissances médicales. Les fautes de Mme De Block se situent cependant à un tout autre niveau, par leur nombre, leur évidence, leur coût, et leur arrogance. Elles constituent dès lors un danger pour notre système politique. Beaucoup de ministres ont démissionné naguère pour bien moins. N'importe quel directeur du personnel d'une grande entreprise ou administration dans pareille situation aurait déjà été sanctionné. Au contraire, confrontée à plusieurs études qui décernent la médaille d'or de l'incompétence, Mme De Block répond: "les chiffres ne disent pas tou" (sic). Pourtant, encore renforcés par le spectacle répété des incohérences et de la cacophonie, ils dressent un réquisitoire irréfutable. Au moins, Mme Wilmes reconnaît certaines faiblesses (prudemment non identifiées). M. Goffin présente des excuses sur sa gestion des frontières. Mme De Block, elle, nie toute erreur. C'est la planète entière qui a tort dans son diagnostic, et Sainte Maggie a raison. Mieux : elle insulte le personnel soignant, qui travaille dans des conditions très difficiles : "les infirmières ont le temps de se plaindre". Sans doute devrait-on la renvoyer (comme Mme Marghem) une semaine dans un hôpital pour traiter sans protection les malades. Pour une fois, elle saurait de quoi elle parle. Mme De Block continue même à donner régulièrement des leçons de "responsabilité" (sic) au public à la télévision. Elle est ainsi devenue le symbole de l'impunité totale de la classe politique belge. Curieusement, beaucoup de ses collègues évitent la question. La première ministre n'a pas, comme certains prédécesseurs, forcé la décision. Les partis d'opposition ne l'ont pas réclamée avant de soutenir le gouvernement. Tous négligent que la veulerie mollassonne d'aujourd'hui prépare les élections brutales de demain. Franklin DEHOUSSEProfesseur à l'Université de Liège,Ancien représentant de la Belgique dans les négociations européennes,Ancien juge à la Cour de justice de l'Union européenne