Rue de la Casquette, extérieur jour. Ce qui était encore il y a quelques années un coin qu'on évitait à la nuit tombée a été réinvesti par une série de boutiques branchées et de maisons de bouche gourmandes. Il fait bon se balader dans ce piétonnier aux allures de fleuron de la redynamisation du centre-ville. Une vitrine qui prend toutefois d'autres reflets quand les boutiques ferment en fin de journée. Extérieur nuit : la rue vibre d'une activité fébrile, entre ceux qui se rendent dans l'un des restaurants ou bars à vin disséminés sur les pavés et les autres, venus passer la soirée dans l'un de ses cafés.
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Rue de la Casquette, extérieur jour. Ce qui était encore il y a quelques années un coin qu'on évitait à la nuit tombée a été réinvesti par une série de boutiques branchées et de maisons de bouche gourmandes. Il fait bon se balader dans ce piétonnier aux allures de fleuron de la redynamisation du centre-ville. Une vitrine qui prend toutefois d'autres reflets quand les boutiques ferment en fin de journée. Extérieur nuit : la rue vibre d'une activité fébrile, entre ceux qui se rendent dans l'un des restaurants ou bars à vin disséminés sur les pavés et les autres, venus passer la soirée dans l'un de ses cafés. Que la météo soit clémente et ça devient vite insupportable pour les riverains. Fêtards manifestant bruyamment leur joie en terrasse, bribes de vacarme et de chansons à chaque ouverture de porte, attroupements d'ados assis pour boire à même la rue du côté de l'embranchement avec le boulevard de la Sauvenière : si cette joyeuse cacophonie témoigne elle aussi, à sa manière, de la résurrection épatante de la rue de la Casquette, tout le monde ne l'accueille pas pour autant avec plaisir, au contraire. A l'été 2015, excédés par ce tohu-bohu venu envahir leur rue jusqu'ici relativement abandonnée, nombre de riverains avaient multiplié pétitions et plaintes pour tapage, à l'initiative d'un habitant de longue date du quartier, Raymond Volon. Qui, loin de saluer les changements, avait à l'époque prédit que la rue serait bientôt impropre à toute vie résidentielle. Cinq ans plus tard, si la rue de la Casquette est loin d'avoir été désertée, de nouveaux commerçants et habitants étant venus s'y installer, certains, ainsi que Raymond Volon l'avait prédit, ont choisi de la quitter pour retrouver un certain calme. Hélène Grailet, elle, est restée : c'est que dans la famille, on habite ici depuis quarante ans, et la jeune joaillière, installée rue de la Casquette depuis huit ans, est bien consciente des changements positifs que le piétonnier a amenés. " On a retrouvé une sensation de "village dans la ville", mais quelques établissements de nuit se sont installés aussi. Ça a fait fuir plusieurs voisins, dégoûtés du centre-ville. De manière générale, ceux qui habitent la partie de la rue concernée par les nuisances sonores nocturnes se sentent complètement abandonnés par les autorités. " Pourtant, ces dernières sont bien au fait de la problématique, qui ne concerne d'ailleurs pas que la rue de la Casquette. En Roture, quartier connu comme étant l'un des épicentres festifs de Liège, les voisins du KulturA voient d'un mauvais oeil ce lieu culturel hybride, au croisement de la salle de concert et de l'incubateur de projets artistiques. Ouvert il y a trois ans, l'endroit a pourtant récemment décroché le label Quality Nights, qui récompense les acteurs de la nuit responsables. Une distinction que Clément Maquet, responsable Horeca pour KulturA, présente comme une évidence : " Les gens s'imaginent parfois que la nuit est un espace de non-droit, alors qu'on est des professionnels. C'est important pour nous de faire notre travail dans les meilleures conditions et que ça se passe le mieux possible pour ceux qui viennent faire la fête chez nous. " Et si cela implique notamment de fournir des bouchons d'oreille au public des concerts, la distribution ne s'étend visiblement pas aux voisins, selon lesquels l'endroit est source de tapage. " C'est un sujet assez épineux, reconnaît Clément Maquet. On essaie d'être le plus réglo possible, on a des portes coupe-feu qui coupent aussi le son, mais c'est plutôt le bruit de la rue qui dérange les riverains. " Et de faire appel au bon sens des mécontents : " En Roture et le Carré sont des lieux festifs... Si quelqu'un faisait exploser la sono à Beaufays, je pourrais comprendre, mais ici, quand vous prenez un appart juste au-dessus d'un café, vous pouvez raisonnablement imaginer qu'il y aura parfois du bruit jusque tard le soir. " Une piste de solution : spécialiser les quartiers. " On pourrait envisager d'en avoir certains dédiés uniquement à la fête, et d'autres, entièrement au logement ", avance le Liégeois de 38 ans, dont plusieurs passés dans le monde de la nuit. Simpliste ? L'approche a en tout cas les faveurs du bourgmestre Willy Demeyer lui-même. Doté d'un tempérament au moins aussi festif que ses habitants et connu pour faire des apparitions remarquées au 15 août, entre autres festivités, le mayeur PS voit l'ambiance ardente de sa cité comme une lame à double tranchant. " D'un côté, c'est une vraie bénédiction d'avoir une ville aussi animée, où les jeunes sont présents, c'est important et ça participe aussi à la vie économique. Mais cela peut être une malédiction aussi, ajoute-t-il prudemment, parce que cela implique d'être attentif aux nuisances. " Dont acte : en 2014, après des affrontements entre des jeunes et la police dans le Carré, l'initiative " Pour un Carré qui tourne rond " a été mise en place, avec notamment interdiction de sortir d'un café verre à la main. Dans la foulée, en 2018, Liège a constitué son Conseil de la nuit, marchant ainsi dans les traces de métropoles telles que Paris. Depuis les échauffourées de 2014, des séances d'information sont également organisées dans les écoles afin de sensibiliser les jeunes à une vie festive responsable. Autant d'initiatives louables, mais qui ne suffisent pas toujours à apaiser les rapports entre les Liégeois partis pour festoyer jusqu'au lever du soleil et ceux pour qui ce lever est rendu extrêmement pénible par une nuit entrecoupée de nuisances. Alors le bourgmestre voit plus grand et se prend à imaginer les fameux quartiers spécialisés évoqués au KulturA. " Je pense qu'on devrait pouvoir mieux spécialiser les quartiers, observe Willy Demeyer. On devrait disposer de cette possibilité, mais ce n'est pas le cas maintenant. Tant le droit à la propriété que le droit d'entreprendre sont tous les deux très protégés, ce qui permet à certains types de commerces d'ouvrir dans certaines rues alors que ce n'est pas forcément souhaitable. " Et de regretter de n'avoir aucun moyen de s'y opposer. " On ne peut que constater les troubles a posteriori, avec comme seul recours de fermer l'établissement pour une période définie si le trouble subsiste. Il faudrait qu'on dote les bourgmestres du pouvoir de dire "telle rue est dédiée à tel type d'activité, telle rue est prévue uniquement pour du logement". On a besoin qu'une réglementation soit prise en ce sens au niveau régional ou au fédéral, et j'ai d'ailleurs déjà tiré la sonnette d'alarme auprès des deux instances. A l'heure actuelle, les assemblées législatives continuent de privilégier le droit à la propriété et le droit d'entreprendre au bon agencement des métropoles. " En attendant, à l'ombre de la rue de la Casquette, place Xavier-Neujean, le Reflektor offre un exemple réussi de collaboration relativement harmonieuse entre résidents et noctambules. Ouvert en 2015 comme alternative aux salles de concert liégeoises existantes, le Reflektor, nommé en hommage à une chanson d'Arcade Fire, s'est rapidement créé une place de choix, devenant un tremplin incontournable pour les jeunes artistes, parmi lesquels Angèle, Clara Luciani ou Roméo Elvis. Des noms qui attirent une foule enthousiaste, sans trop s'attirer les foudres des riverains : " On a eu quelques discussions avec eux au moment de l'ouverture, plus par rapport aux personnes qui restaient sur la place qu'aux clients du Reflektor. La salle est bien insonorisée, on respecte les horaires d'ouverture et de fermeture, les gens ne peuvent pas sortir avec leurs boissons... On est très prudents ", souligne Jean-Yves Reumont, chargé de la programmation et de la communication de la salle. Même s'il concède que " quelqu'un qui s'installe à proximité du Carré puis qui se plaint de l'activité et du bruit, c'est un peu curieux. Il me semble logique d'être au courant de l'activité d'un quartier avant de s'y installer. " Sauf quand celle-ci vit un véritable revirement, à l'image du piétonnier de la Casquette, devenu subitement festif la nuit. Si Hélène Grailet se dit attachée à ses racines, elle avoue se sentir parfois coincée entre les nuisances et confie que l'idée de déménager a germé. En attendant que la Ville ait le pouvoir d'affecter les établissements nocturnes à certains quartiers ciblés, Willy Demeyer concède qu'à Liège, il ne sera jamais vraiment possible de compartimenter le milieu de la fête. " Liège est une métropole sportive, culturelle, festive, étudiante... On ne peut pas cloisonner les secteurs : si l'équipe du Tour de France vient à Liège, par exemple, ça veut dire que les gens sortent, qu'ils vont au resto... La ville est vivante, et ça fait partie de son attrait, c'est pareil pour ceux qui viennent y voir des matchs de foot. L'activité nourrit l'activité. " Et d'ajouter, l'air rieur, qu'à Liège, tout événement a le potentiel de devenir festif : " On peut aller à une conférence, qui se prolonge par un souper, puis un dernier verre... Et on finit à 4 heures du matin. Ça m'est arrivé des dizaines de fois de partir pour une heure maximum, parce que j'avais promis d'aller quelque part, puis finalement de m'amuser tellement bien que j'y reste. " Après tout, Benoît Poelvoorde n'affirmait-il pas avec enthousiasme que si les gens voulaient être heureux et bien accueillis, c'est à Liège qu'il leur fallait se rendre ? Par Kathleen Wuyard et Clément Jadot.