Depuis l'Antiquité, le port du costume a fait l'objet de commentaires et d'interdits en tout genre. Le vêtement, l'accoutrement, distingue la personne. La catalogue. L'identifie souvent à une communauté religieuse. Voire politique. Source de curiosité. Parfois de discrimination. Voire de véritable aversion. Même à notre époque, en Occident. Qui a pourtant vu émerger l'esprit de tolérance et la liberté d'expression.

Le droit de tout dire? D'exprimer sa foi? Même dans les apparences? Un vent frais est venu des Provinces-Unies (les Pays-Bas d'aujourd'hui) et d'Angleterre à la fin du XVIIème siècle. Hommage à l'Anglais John Locke et à sa Lettre sur la tolérance (1689). Place aux croyances dissidentes. Mais droit d'intervention des autorités civiles et politiques - et pas aux pouvoirs religieux - pour préserver la paix publique. Peu de temps après, le huguenot exilé en Hollande, Pierre Bayle, approfondit la question. Il affirme explicitement la liberté de conscience ainsi que le principe de libre expression de sa conviction. Sans restriction. Pour les athées, et pour les catholiques, suspectés de vouloir renverser les régimes politiques condamnés par Rome.

La pensée libérale vient d'effectuer un bond prodigieux. Le célèbre Traité sur la tolérance (1763) de Voltaire n'est qu'une adaptation du texte de Bayle. Le compelle intrare (contrains-les d'entrer), moteur des conversions forcées dans la tradition catholique, est définitvement mis à mal. Parallèlement, l'éclosion des principes de la liberté politique dans un marché ouvert, donne sa consistance au libéralisme. Son émergence est donc intimement liée à la question religieuse et à celle du pluralisme. Penser la coexistence devient une nécessité. La neutralité est donc inhérente au libéralisme.

Dès le XIXème siècle, il va de soi que la neutralité scolaire implique que l'enseignement ne doit favoriser aucune confession religieuse. Aucune conception philosophique dans le établissements publics.

Mais la question est lancinante. Que faut-il entendre exactement par neutralité religieuse ? Pour rappel, l'actuel article 9 de la Convention européenne des Droits de l'Homme stipule sans ambiguïté le droit de manifester sa religion. Penchons-nous sur l'exemple français, tant vanté par les milieux laïcs belges.

La loi française de 1905 est considérée comme le fondement de la laïcité. Même si le terme n'y figure pas. Elle implique la liberté de conscience et du culte. Elle autorise le port de vêtements particuliers tout autant que l'expression de convictions antireligieuses au travers de caricatures, par exemple. On l'a oublié, mais les plus anticléricaux parmi les promoteurs de la loi prétendirent interdire dans l'espace public, mais sans succès, la soutane et la cornette! En revanche, l'affichage des signes religieux est banni pour les activités et les employés des services publics.

La philosophe Monique Canto-Sperber, ancienne directrice de l'Ecole normale supérieure, directrice de recherche au CNRS (Centre Raymond Aron) et membre associée de l'Académie royale de Belgique, le rappelle excellement: l'Etat ne se prononce pas "sur la manière de s'habiller et de pratiquer une religion au sein d'une même communauté politique". (1)

Un constat fascinant. Depuis trois décennies, le débat est essentiellement circonscrit autour du vêtement féminin. Comme le précise la philosophe : "en particulier quand celui-ci couvre le corps plutôt que lorsqu'il le découvre " ! Ainsi l'"affaire burkini" éclate en France en 2016. Des maires zélés en interdisent l'usage sur les plages ou les bains publics. Le Conseil d'Etat y mettra rapidement bon ordre. Bref, l'Etat n'a pas à sortir de sa neutralité. Choquer n'est pas un motif d'interdiction. Un rappel. Après bien des années d'hésitations, les tenues de bains minimales - le bikini était encore proscrit en Belgique, en France, en Italie à la fin des années 40 et le restera en Allemagne jusque dans les années 70 ! - ne seront plus considérées comme atteintes aux bonnes moeurs. N'est-il pas paradoxal de ne pas pouvoir "supporter" les tenues maximales? Faut-il en conclure qu'une femme ne peut être libre que d'une façon qui convienne à l'idée de liberté du moment?

Attention les hommes! Qu'adviendra-t-il si la nouvelle Inquisition s'attaque aux Barbus? Tous ne sont pas Frères musulmans, salafistes, imams ... Comment les distinguer? La longueur? La couleur? L'épaisseur? Le bouclé ? Prudence et méfiance de rigueur ... Quel guêpier ! Vive la liberté !

(1) Ses deux derniers livres : La fin des libertés ou comment refonder le libéralisme (Paris, 2019) et Sauver la liberté d'expression (Paris, 2021).

Hervé Hasquin

Depuis l'Antiquité, le port du costume a fait l'objet de commentaires et d'interdits en tout genre. Le vêtement, l'accoutrement, distingue la personne. La catalogue. L'identifie souvent à une communauté religieuse. Voire politique. Source de curiosité. Parfois de discrimination. Voire de véritable aversion. Même à notre époque, en Occident. Qui a pourtant vu émerger l'esprit de tolérance et la liberté d'expression.Le droit de tout dire? D'exprimer sa foi? Même dans les apparences? Un vent frais est venu des Provinces-Unies (les Pays-Bas d'aujourd'hui) et d'Angleterre à la fin du XVIIème siècle. Hommage à l'Anglais John Locke et à sa Lettre sur la tolérance (1689). Place aux croyances dissidentes. Mais droit d'intervention des autorités civiles et politiques - et pas aux pouvoirs religieux - pour préserver la paix publique. Peu de temps après, le huguenot exilé en Hollande, Pierre Bayle, approfondit la question. Il affirme explicitement la liberté de conscience ainsi que le principe de libre expression de sa conviction. Sans restriction. Pour les athées, et pour les catholiques, suspectés de vouloir renverser les régimes politiques condamnés par Rome.La pensée libérale vient d'effectuer un bond prodigieux. Le célèbre Traité sur la tolérance (1763) de Voltaire n'est qu'une adaptation du texte de Bayle. Le compelle intrare (contrains-les d'entrer), moteur des conversions forcées dans la tradition catholique, est définitvement mis à mal. Parallèlement, l'éclosion des principes de la liberté politique dans un marché ouvert, donne sa consistance au libéralisme. Son émergence est donc intimement liée à la question religieuse et à celle du pluralisme. Penser la coexistence devient une nécessité. La neutralité est donc inhérente au libéralisme. Dès le XIXème siècle, il va de soi que la neutralité scolaire implique que l'enseignement ne doit favoriser aucune confession religieuse. Aucune conception philosophique dans le établissements publics. Mais la question est lancinante. Que faut-il entendre exactement par neutralité religieuse ? Pour rappel, l'actuel article 9 de la Convention européenne des Droits de l'Homme stipule sans ambiguïté le droit de manifester sa religion. Penchons-nous sur l'exemple français, tant vanté par les milieux laïcs belges.La loi française de 1905 est considérée comme le fondement de la laïcité. Même si le terme n'y figure pas. Elle implique la liberté de conscience et du culte. Elle autorise le port de vêtements particuliers tout autant que l'expression de convictions antireligieuses au travers de caricatures, par exemple. On l'a oublié, mais les plus anticléricaux parmi les promoteurs de la loi prétendirent interdire dans l'espace public, mais sans succès, la soutane et la cornette! En revanche, l'affichage des signes religieux est banni pour les activités et les employés des services publics. La philosophe Monique Canto-Sperber, ancienne directrice de l'Ecole normale supérieure, directrice de recherche au CNRS (Centre Raymond Aron) et membre associée de l'Académie royale de Belgique, le rappelle excellement: l'Etat ne se prononce pas "sur la manière de s'habiller et de pratiquer une religion au sein d'une même communauté politique". (1)Un constat fascinant. Depuis trois décennies, le débat est essentiellement circonscrit autour du vêtement féminin. Comme le précise la philosophe : "en particulier quand celui-ci couvre le corps plutôt que lorsqu'il le découvre " ! Ainsi l'"affaire burkini" éclate en France en 2016. Des maires zélés en interdisent l'usage sur les plages ou les bains publics. Le Conseil d'Etat y mettra rapidement bon ordre. Bref, l'Etat n'a pas à sortir de sa neutralité. Choquer n'est pas un motif d'interdiction. Un rappel. Après bien des années d'hésitations, les tenues de bains minimales - le bikini était encore proscrit en Belgique, en France, en Italie à la fin des années 40 et le restera en Allemagne jusque dans les années 70 ! - ne seront plus considérées comme atteintes aux bonnes moeurs. N'est-il pas paradoxal de ne pas pouvoir "supporter" les tenues maximales? Faut-il en conclure qu'une femme ne peut être libre que d'une façon qui convienne à l'idée de liberté du moment?Attention les hommes! Qu'adviendra-t-il si la nouvelle Inquisition s'attaque aux Barbus? Tous ne sont pas Frères musulmans, salafistes, imams ... Comment les distinguer? La longueur? La couleur? L'épaisseur? Le bouclé ? Prudence et méfiance de rigueur ... Quel guêpier ! Vive la liberté !(1) Ses deux derniers livres : La fin des libertés ou comment refonder le libéralisme (Paris, 2019) et Sauver la liberté d'expression (Paris, 2021). Hervé Hasquin