Depuis le début la crise sanitaire actuelle, la pénurie d'infirmières actives est un élément fort présent dans les médias, même si cette situation est loin d'être nouvelle. Cela fait de nombreuses années que la profession infirmière demande des mesures pour anticiper ce manque criant de personnel soignant en Belgique.

Selon un cadastre infirmier réalisé en 2017, nous avons 210.000 infirmières diplômées en Belgique. Cependant, de nombreuses infirmières quittent précocement la profession et le temps moyen de travail est de 0,82 ETP. Au total, nous n'avons donc plus qu'environ 120.000 ETP d'infirmières actives en Belgique (1). Malheureusement, les politiques n'ont pas entendu les revendications des représentants de la profession malgré les preuves scientifiques, présentées à plusieurs reprises, que nous allons résumer dans ces quelques lignes.

Charge de travail et mortalité

Une vaste étude européenne publiée en 2014 dans la prestigieuse revue "The Lancet" a démontré qu'en augmentant de 10% les infirmiers présents au chevet des patients, la mortalité diminue de 7% chez les patients de moins 50 ans (2). Il est à noter que plusieurs auteurs de cette étude sont de nationalité belge. Cette augmentation de mortalité s'explique, entre autres, par une augmentation d'actes manquants lorsque la charge de travail infirmière augmente, entrainant plus de complications (infections nosocomiales, escarres, ...) (3). Cette association entre la charge de travail infirmière et la mortalité des patients a été confirmée par de nombreuses autres études quel que soit le modèle statistique utilisé (4).

En janvier 2020, juste avant l'explosion de l'épidémie du COVID-19, le centre d'expertise belge (KCE) publie un rapport demandant d'investir de manière urgente dans la profession (5). En effet, les infirmières belges prennent en charge en moyenne 9,4 patients alors que les recommandations internationales préconisent un maximum de 8 patients par infirmière. La ministre De Block, en mandat à cette époque, a refusé de prendre en compte ce rapport en prétextant que le principal problème était l'organisation des infirmières (6), niant par là même les compétences de notre profession. Parallèlement à ce rapport du KCE, l'OMS demande également d'investir dans la profession infirmière et de prendre des mesures urgentes pour pallier la pénurie infirmière. OMS qui déclare d'ailleurs l'année 2020 comme l'année des infirmières (7).

Soins intensifs

En juin 2019, une étude belge réalisée aux soins intensifs dans 16 hôpitaux francophones et chez 3400 patients a démontré que les normes en permanence infirmière datant de 1998 sont dépassées (8). En effet, au vu des résultats de la charge de travail moyenne par infirmière, il faudrait augmenter de 1,5 fois le nombre d'infirmières aux soins intensifs. Les auteurs ont tenté d'envoyer les résultats à la ministre fédérale mais ils n'ont obtenu aucune réponse.

Une autre étude réalisée pendant la première vague dans trois hôpitaux wallons démontre une augmentation de la charge de travail infirmière de 20% chez les patients COVID-19 (9). Enfin une étude belge récente trouve une association entre l'augmentation du nombre de lits de soins intensifs et la mortalité des patients (10). Le lien entre ces deux dernières études est évident, la charge de travail et la formation des infirmières en soins intensifs ont augmenté la mortalité des patients avec le COVID-19.

Étudiants en soins infirmiers

En 2013, une directive européenne oblige les états membres de passer de 3 à 4 ans pour la formation de bachelier en soins infirmiers, s'appuyant, à juste titre, sur des preuves scientifiques (2) (11). En effet, un infirmier bien formé permet également de diminuer la mortalité. Cependant, aucune mesure n'est prise pour compenser cette année supplémentaire. Le salaire et le niveau académique eux, restent identiques (à l'opposé d'autres formations qui passent également en 4 ans avec revalorisation salariale et académique). Enfin, nous constatons également une diminution des inscriptions dans les écoles infirmières depuis 3 ans (12) et un burnout académique élevé (50%) chez les étudiants en soins infirmiers ainsi qu'une volonté importante (70%) d'arrêter leur formation (13).

Burnout chez les infirmiers

Concernant l'état psychologique des infirmières, une étude publiée en mai 2020, avait démontré que 7 infirmières sur 10 étaient à risque de Burnout. Une prévalence ayant doublé par rapport à 2019 (14) ! De plus, on constate une association significative entre le ratio infirmier par patient et le risque de Burnout. Enfin, l'université d'Anvers publie une étude montrant que 20% des infirmières veulent quitter leur travail (15) et une enquête de Sciensano a obtenu les mêmes résultats (16).

L'aspect économique

Pour terminer, l'aspect économique est souvent un prétexte pour ne pas prendre des mesures dans la profession infirmière. Mais si on regarde à long terme, une étude suisse démontre qu'augmenter le nombre d'infirmières est économiquement rentable à long terme grâce à la diminution des complications infectieuses, à la durée de séjour et à la réadmission à l'hôpital (17). Une autre étude américaine démontre que les hôpitaux disposant de meilleures ressources infirmières ont obtenu des résultats plus favorables sur la qualité des soins et sur l'absentéisme des infirmières sans pratiquement aucune différence de coût (18).

Conclusions

Vu l'impact sur les complications et sur la mortalité des patients, la pénurie infirmière est un véritable problème de santé publique. Nous sommes malheureusement dans un cercle vicieux, les infirmières quittent précocement la profession à cause de la charge de travail, l'attractivité du métier, les conditions de travail, ... Ce turnover entraine une diminution d'infirmières au chevet du patient ce qui augmente la charge de travail et la volonté de quitter prématurément la profession.

A cout terme, nous demandons aux politiques de mettre en place des mesures d'urgences positives pour pallier la pénurie de personnel soignant. Et à long terme, d'investir dans la profession infirmier conformément aux demandes de l'OMS et du KCE, ainsi que de consulter systématiquement, non pas les syndicats, mais les représentants infirmiers dans les débats de santé publique.

Depuis cette pandémie, les femmes et les hommes politiques n'ont eu cesse d'exprimer qu'ils écoutent les experts pour influencer leurs décisions Il est temps de faire de même pour la profession infirmière.

Toutes ces demandes sont conformes à celles présentes dans le Mémorandum UGIB, présenté lors de la campagne politique de 2019. Ce Mémorandum reprend la méthodologie nécessaire afin de résoudre les présentes demandes (19).

Arnaud Bruyneel, Vice-président de la SIZ Nursing et doctorant en santé publique à l'ULB

Adrien Dufour, président de la Fédération Nationale des infirmiers de Belgique (FNIB)

Bibliographie :

  • Aiken LH, Sloane DM, Bruyneel L, Van den Heede K, Griffiths P, Busse R, ... & McHugh MD (2014). Nurse staffing and education and hospital mortality in nine European countries: a retrospective observational study. The lancet, 383(9931), 1824-1830. https://doi.org/10.1016/S0140-6736(13)62631-8
  • Griffiths P, Recio?Saucedo A, Dall'Ora C, Briggs J, Maruotti A, Meredith, P, ... & Missed Care Study Group. (2018). The association between nurse staffing and omissions in nursing care: a systematic review. Journal of advanced nursing, 74(7), 1474-1487. https://doi.org/10.1111/jan.13564
  • 4. Needleman J, Liu J, Shang J, Larson EL, & Stone PW (2020). Association of registered nurse and nursing support staffing with inpatient hospital mortality. BMJ Quality & Safety, 29(1), 10-18. http://dx.doi.org/10.1136/bmjqs-2018-009219
  • Van den Heede K, Bruyneel L, Beeckmans D, Boon N, Bouckaert N, Cornelis J, Dossche D, Van de Voorde C, Sermeus W. Safe nurse staffing levels in acute hospitals. Health Services Research (HSR) Brussels: Belgian Health Care Knowledge Centre (KCE). 2019. KCE Reports 325. D/2019/10.273/75.
  • Bruyneel A, Tack J, Droguet M, Maes J, Wittebole X, Miranda DR, & Di Pierdomenico L (2019). Measuring the nursing workload in intensive care with the Nursing Activities Score (NAS): A prospective study in 16 hospitals in Belgium. Journal of critical care, 54, 205-211. https://doi.org/10.1016/j.jcrc.2019.08.032
  • Bruyneel A, Gallani MC, Tack J, d'Hondt A, Canipel S, Franck S., ... & Pirson M (2021). Impact of COVID-19 on nursing time in intensive care units in Belgium. Intensive and Critical Care Nursing, 62, 102967. https://doi.org/10.1016/j.iccn.2020.102967
  • Taccone FS, Vangoethem N, Depauw R, Wittebole X, Blot K Vanoyen H, & Vanbeckhoven D (2020). The role of organizational characteristics on the outcome of COVID-19 patients admitted to the ICU in Belgium. The Lancet Regional Health-Europe, 100019. https://doi.org/10.1016/j.lanepe.2020.100019
  • 11. Haegdorens F, Van Bogaert P, De Meester K, & Monsieurs KG (2019). The impact of nurse staffing levels and nurse's education on patient mortality in medical and surgical wards: an observational multicentre study. BMC health services research, 19(1), 1-9. https://doi.org/10.1186/s12913-019-4688-7
  • https://www.lesoir.be/317023/article/2020-08-04/les-metiers-infirmiers-nattirent-plus-les-etudiants
  • https://www.rtbf.be/info/belgique/detail_coronavirus-la-moitie-des-etudiants-de-soins-infirmiers-et-sage-femme-risquent-l-epuisement?id=10653865
  • Muench U, Simon M, Guerbaai RA, De Pietro C, Zeller A, Kressig RW, & Zúñiga F (2019). Preventable hospitalizations from ambulatory care sensitive conditions in nursing homes: evidence from Switzerland. International journal of public health, 64(9), 1273-1281. https://doi.org/10.1007/s00038-019-01294-1
  • Lasater KB, McHugh MD, Rosenbaum PR, Aiken LH., Smith, HL, Reiter JG., ... & Silber JH. (2020). Evaluating the costs and outcomes of hospital nursing resources: a matched cohort study of patients with common medical conditions. Journal of general internal medicine, 1-8. https://doi.org/10.1007/s11606-020-06151-z
  • https://www.auvb.be/fr/a-propos-de-nous/memorandum-2019/
Depuis le début la crise sanitaire actuelle, la pénurie d'infirmières actives est un élément fort présent dans les médias, même si cette situation est loin d'être nouvelle. Cela fait de nombreuses années que la profession infirmière demande des mesures pour anticiper ce manque criant de personnel soignant en Belgique. Selon un cadastre infirmier réalisé en 2017, nous avons 210.000 infirmières diplômées en Belgique. Cependant, de nombreuses infirmières quittent précocement la profession et le temps moyen de travail est de 0,82 ETP. Au total, nous n'avons donc plus qu'environ 120.000 ETP d'infirmières actives en Belgique (1). Malheureusement, les politiques n'ont pas entendu les revendications des représentants de la profession malgré les preuves scientifiques, présentées à plusieurs reprises, que nous allons résumer dans ces quelques lignes.Charge de travail et mortalité Une vaste étude européenne publiée en 2014 dans la prestigieuse revue "The Lancet" a démontré qu'en augmentant de 10% les infirmiers présents au chevet des patients, la mortalité diminue de 7% chez les patients de moins 50 ans (2). Il est à noter que plusieurs auteurs de cette étude sont de nationalité belge. Cette augmentation de mortalité s'explique, entre autres, par une augmentation d'actes manquants lorsque la charge de travail infirmière augmente, entrainant plus de complications (infections nosocomiales, escarres, ...) (3). Cette association entre la charge de travail infirmière et la mortalité des patients a été confirmée par de nombreuses autres études quel que soit le modèle statistique utilisé (4). En janvier 2020, juste avant l'explosion de l'épidémie du COVID-19, le centre d'expertise belge (KCE) publie un rapport demandant d'investir de manière urgente dans la profession (5). En effet, les infirmières belges prennent en charge en moyenne 9,4 patients alors que les recommandations internationales préconisent un maximum de 8 patients par infirmière. La ministre De Block, en mandat à cette époque, a refusé de prendre en compte ce rapport en prétextant que le principal problème était l'organisation des infirmières (6), niant par là même les compétences de notre profession. Parallèlement à ce rapport du KCE, l'OMS demande également d'investir dans la profession infirmière et de prendre des mesures urgentes pour pallier la pénurie infirmière. OMS qui déclare d'ailleurs l'année 2020 comme l'année des infirmières (7). Soins intensifsEn juin 2019, une étude belge réalisée aux soins intensifs dans 16 hôpitaux francophones et chez 3400 patients a démontré que les normes en permanence infirmière datant de 1998 sont dépassées (8). En effet, au vu des résultats de la charge de travail moyenne par infirmière, il faudrait augmenter de 1,5 fois le nombre d'infirmières aux soins intensifs. Les auteurs ont tenté d'envoyer les résultats à la ministre fédérale mais ils n'ont obtenu aucune réponse. Une autre étude réalisée pendant la première vague dans trois hôpitaux wallons démontre une augmentation de la charge de travail infirmière de 20% chez les patients COVID-19 (9). Enfin une étude belge récente trouve une association entre l'augmentation du nombre de lits de soins intensifs et la mortalité des patients (10). Le lien entre ces deux dernières études est évident, la charge de travail et la formation des infirmières en soins intensifs ont augmenté la mortalité des patients avec le COVID-19. Étudiants en soins infirmiers En 2013, une directive européenne oblige les états membres de passer de 3 à 4 ans pour la formation de bachelier en soins infirmiers, s'appuyant, à juste titre, sur des preuves scientifiques (2) (11). En effet, un infirmier bien formé permet également de diminuer la mortalité. Cependant, aucune mesure n'est prise pour compenser cette année supplémentaire. Le salaire et le niveau académique eux, restent identiques (à l'opposé d'autres formations qui passent également en 4 ans avec revalorisation salariale et académique). Enfin, nous constatons également une diminution des inscriptions dans les écoles infirmières depuis 3 ans (12) et un burnout académique élevé (50%) chez les étudiants en soins infirmiers ainsi qu'une volonté importante (70%) d'arrêter leur formation (13).Burnout chez les infirmiers Concernant l'état psychologique des infirmières, une étude publiée en mai 2020, avait démontré que 7 infirmières sur 10 étaient à risque de Burnout. Une prévalence ayant doublé par rapport à 2019 (14) ! De plus, on constate une association significative entre le ratio infirmier par patient et le risque de Burnout. Enfin, l'université d'Anvers publie une étude montrant que 20% des infirmières veulent quitter leur travail (15) et une enquête de Sciensano a obtenu les mêmes résultats (16).L'aspect économiquePour terminer, l'aspect économique est souvent un prétexte pour ne pas prendre des mesures dans la profession infirmière. Mais si on regarde à long terme, une étude suisse démontre qu'augmenter le nombre d'infirmières est économiquement rentable à long terme grâce à la diminution des complications infectieuses, à la durée de séjour et à la réadmission à l'hôpital (17). Une autre étude américaine démontre que les hôpitaux disposant de meilleures ressources infirmières ont obtenu des résultats plus favorables sur la qualité des soins et sur l'absentéisme des infirmières sans pratiquement aucune différence de coût (18). Conclusions Vu l'impact sur les complications et sur la mortalité des patients, la pénurie infirmière est un véritable problème de santé publique. Nous sommes malheureusement dans un cercle vicieux, les infirmières quittent précocement la profession à cause de la charge de travail, l'attractivité du métier, les conditions de travail, ... Ce turnover entraine une diminution d'infirmières au chevet du patient ce qui augmente la charge de travail et la volonté de quitter prématurément la profession. A cout terme, nous demandons aux politiques de mettre en place des mesures d'urgences positives pour pallier la pénurie de personnel soignant. Et à long terme, d'investir dans la profession infirmier conformément aux demandes de l'OMS et du KCE, ainsi que de consulter systématiquement, non pas les syndicats, mais les représentants infirmiers dans les débats de santé publique. Depuis cette pandémie, les femmes et les hommes politiques n'ont eu cesse d'exprimer qu'ils écoutent les experts pour influencer leurs décisions Il est temps de faire de même pour la profession infirmière. Toutes ces demandes sont conformes à celles présentes dans le Mémorandum UGIB, présenté lors de la campagne politique de 2019. Ce Mémorandum reprend la méthodologie nécessaire afin de résoudre les présentes demandes (19).Arnaud Bruyneel, Vice-président de la SIZ Nursing et doctorant en santé publique à l'ULBAdrien Dufour, président de la Fédération Nationale des infirmiers de Belgique (FNIB)Bibliographie :