La transmission du coronavirus peut-elle être favorisée par les systèmes de traitement de l'air ? C'est la question que de nombreux travailleurs inquiets se posent alors qu'un retour progressif dans les open spaces et autres bâtiments professionnels se profile à l'horizon dans certains secteurs.
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La transmission du coronavirus peut-elle être favorisée par les systèmes de traitement de l'air ? C'est la question que de nombreux travailleurs inquiets se posent alors qu'un retour progressif dans les open spaces et autres bâtiments professionnels se profile à l'horizon dans certains secteurs. On connaît à ce jour les principales formes de transmission du coronavirus: via des gouttelettes chargées de virus émises lors de toux ou d'éternuement ou en parlant, lors de contact direct avec une surface contaminée, probablement aussi par les "aérosols", ces micro goutellettes émises lors de l'expiration. Une troisième voie de transmission, qui retient également l'attention de la communauté scientifique, est une voie fécale orale. Des scientifiques finlandais ont créé une animation 3D montrant de façon très visuelles comment se propagent les germes du virus lorsqu'une personne infectée tousse dans un supermarché, sans porter de masque et sans respecter les gestes barrières. La modélisation montre clairement comment le nuage de gouttelettes se répand et se disperse dans l'espace durant quelques minutes. Avec une seule toux, des particules peuvent même atteindre la personne qui se trouve dans le rayon à côté. "Une personne infectée par le Covid-19 peut tousser et ensuite continuer son chemin en laissant dans l'air d'extrêmement petites particules transportant le virus. Ces particules peuvent ensuite se retrouver dans les voies respiratoires d'autres personnes se trouvant à proximité", explique l'un des auteurs de l'étude. Une simulation très parlante qui pourrait être transposée à un environnement de travail. D'où l'importance dans des bureaux, en open space ou dans des pièces séparées, de respecter au maximum la distanciation sociale d'1,5 mètre entre les travailleurs. Une autre question se pose : qu'en est-il de l'air brassé par un système de ventilation ? Le virus peut-il se propager par cet air ambiant que les employés respirent à longueur de journée ? David Alsteens, professeur au Louvain Institute of Biomolecular Science and Technology de l'UCLouvain commente les possibles risques des systèmes de traitement de l'air dans les bureaux: "À partir du moment où il y a des mouvements d'air qui sont dirigés et que le virus reste dans l'air pendant un certain laps de temps, il pourrait y avoir un risque. Mais cela dépend d'un système à l'autre : si les circuits sont longs, s'il y a des filtres... Cela dépend aussi de la qualité de ces filtres. S'ils sont vieux ou de mauvaise qualité, cela peut devenir un problème", explique-t-il. "Mais jusqu'ici, rien ne prouve que la climatisation favorise la propagation du virus, et donc l'infection", rassure-t-il. Il faut néanmoins être prudents vis-à-vis des mouvements d'air, surtout lorsque celui-ci est partagé. "Les mouvements d'air dans une pièce sont multidirectionnels. Quand il y a des flux d'air, qu'il y a une ventilation, des mouvements d'air forcés - ce qui est le cas même sans air conditionné -, il y a toujours une incertitude : quand quelqu'un tousse, il va émettre de grosses particules avec plus de virus dans ses postillons et ses expectorations. On peut aussi craindre que ces particules s'associent à des particules fines et puissent donc voyager davantage. Mais c'est encore indéterminé à ce stade", ajoute le professeur. Comment les entreprises peuvent-elles, dans cette incertitude, protéger leurs travailleurs? Pour David Alsteens, un recours prolongé au télétravail peut être une solution : "Une approche rationnelle serait de retourner au travail en permettant de continuer à faire du télétravail quand c'est possible et quand ça ne perturbe pas les tâches à faire. Cela pourrait aussi contribuer à un déconfinement par phases." Anne Goffard, virologue au CHU de Lille a, elle, une autre hypothèse, moins rassurante, suite au confinement des passagers du paquebot de croisière Diamond Princess. Elle tire son hypothèse de l'observation du mode de transmission d'un autre coronavirus, le Sras, en 2002-2003. "On a observé que le coronavirus se transmet via les gouttelettes respiratoires expulsées lorsqu'un porteur du virus éternue ou tousse. Ces gouttelettes restent en suspension dans l'air et voyagent via les conduits d'aération pour aller de pièce en pièce. Même si les voyageurs ne sont pas en contact, ils se contaminent", explique-t-elle. En effet, au sein de leur cabine, les passagers ne portaient pas de masque et le système d'aération n'était pas pourvu de filtre comme ceux prévus, par exemple, dans les hôpitaux. Ce schéma s'est déjà vu par deux fois lors de l'épidémie de Sras en 2002-2003 à Hong Kong. Selon le Financial Times, un homme s'était rendu au mariage de l'un de ses amis hongkongais et a séjourné dans un hôtel, au neuvième étage. Il est tombé gravement malade et est décédé peu de temps après. Entre temps, il a transmis le Sras à seize autres personnes séjournant au même étage de l'hôtel que lui. D'autres études démontrent que l'augmentation de la ventilation (notamment par le biais de systèmes de ventilation mécanique) peut réduire l'incidence de maladies respiratoires en atténuant les concentrations d'agents pathogènes (tels les virus) présents dans l'air intérieur. L'ATIC, l'Association Royale de la Technique du chauffage, de la ventilation et de la climatisation, admet qu'il est difficile de répondre avec précision à la question de la transmission du virus par les systèmes de traitement de l'air, la connaissance fondamentale du virus étant encore limitée. L'Association belge présume "que la transmission du virus ne se fait que par des projections de gouttelettes et par contact et non par l'air ou par voie sanitaire (rejets des eaux grises et fécales)". Elle préconise cependant de prendre des "mesures préventives raisonnables", à travers une série de recommandations publiées sur son site. Ces recommandations pour la gestion des installations sanitaires et de traitement de l'air dans les zones infectées par le coronavirus ont été couchées sur papier par REHVA, la Fédération européenne des associations de chauffage, ventilation et climatisation.Le document, daté du 3 avril, devrait, selon nos sources, bientôt être mis à jour et complété par de nouvelles preuves en raison de l'évolution constante des informations sur la maladie. Le document à destination des professionnels du secteur se base sur plusieurs références et études scientifiques à l'échelle mondiale. Sa portée est limitée aux bâtiments commerciaux et publics (bureaux, écoles, magasins ou bâtiments de sport) où seule une occupation occasionnelle des personnes infectées est prévue. Les hôpitaux et les établissements de santé (généralement avec une grande concentration de personnes infectées) sont exclus."Notre document traite du risque de transmission dans l'air par de petites particules (<5 microns), qui peuvent rester en suspension pendant des heures et peuvent être transportées sur de longues distances", explique Jarek Kurnitski, professeur à l'université de technologie de Tallinn et président du comité de recherche et de technologie de REHVA. "De l'avis général, il convient d'introduire le plus d'air possible dans les locaux, afin de fournir le maximum d'air frais par personne. Si, du fait des mesures de télétravail, les effectifs en personnels se trouvent réduits, il importe de ne pas rassembler le personnel présent dans des espaces réduits, mais de conserver ou même d'augmenter la distance entre les occupants tout en renforçant l'effet d'assainissement de la ventilation", peut-on y lire. Dans les bâtiments non équipés d'un système mécanique de ventilation, il est vivement recommandé de recourir plus souvent que d'habitude à l'ouverture des fenêtres, pendant 15 minutes, à différents moments de la journée. Lorsque les bureaux disposent d'installations de ventilation, une augmentation de leur durée de fonctionnement est recommandée, voire une ventilation permanente 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7. "Ces pratiques permettront d'évacuer les particules virales du bâtiment et de les éliminer des surfaces où elles auraient pu se déposer", avance REHVA.La transmission de certains virus dans un bâtiment peut aussi être limitée en modifiant la température de l'air et l'humidité relative. "Ce n'est toutefois pas le cas du COVID-19 qui est plutôt résistant aux conditions de son environnement. Seules une humidité relative supérieure à 80% et une température de plus de 30°C peuvent avoir un effet sensible. Cependant, de telles conditions ne peuvent être atteintes et ne sont pas souhaitables dans un bâtiment", avance la Fédération. Dans certaines conditions, les systèmes de récupération de chaleur peuvent réintroduire des particules chargées en virus dans le circuit d'amenée d'air en présence de fuites. Il est recommandé aux gestionnaires de bâtiment de mettre à l'arrêt ce dispositif pendant les épisodes épidémiques liés au Coronavirus, conseille REHVA. Le guide de REHVA recommande également de fermer les ventilo-convecteurs locaux pour éviter la remise en suspension des particules dans une pièce. Les petites particules (<5 microns), générées par la toux et les éternuements, peuvent en effet rester en suspension dans l'air pendant des heures selon les directives de REHVA, et peuvent parcourir de longues distances. Sur son blog, un architecte américain tire la sonnette d'alarme après avoir lu cette recommandation spécifique: "Si les ingénieurs suivent ce conseil en Amérique du Nord, ils auront un sérieux problème avec à peu près tous les bâtiments existants. Les systèmes peuvent fonctionner au printemps ou à l'automne lorsque l'air extérieur est proche de la même température que l'air intérieur, mais je ne pense pas qu'un système soit conçu pour fonctionner avec de l'air frais à 100 %.". Il ajoute : "Dans nos maisons, cela signifie qu'en cas de personne en quarantaine, il faut éteindre le système à air pulsé ou la climatisation centrale." Selon l'avis de cet architecte, la plupart des immeubles de bureaux devraient fermer en Amérique du Nord car "on ne peut pas se contenter d'installer un filtre HEPA, il bloque trop la circulation de l'air". Par ailleurs, la Fédération ne préconise pas le changement des filtres de l'air extérieur dans des cas "très rares de contamination de l'air extérieur par le virus". "Par exemple, lorsque les sorties d'air extrait sont trop proches des prises d'entrée d'air". Pour l'association, ces filtres sont très performants pour filtrer les particules fines de l'air extérieur. REHVA précise par ailleurs que "la taille des particules du coronavirus (de 80 à 160 nm), est plus petite que la maille de passage des filtres." Une autre recommandation importante est émise concernant l'usage des toilettes partagées dans les entreprises. La voie de transmission fécale orale des infections par coronavirus ayant été implicitement reconnue par les responsables de l'OMS. Il est conseillé de tirer la chasse d'eau, le couvercle de la cuvette bien fermé pour minimiser l'émission de gouttelettes et de résidus de gouttelettes contenus dans les projections d'eau dans l'air. Dans les bâtiments professionnels, les systèmes de ventilation des toilettes devraient toujours être en service 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, préconise REHVA. Lorsqu'il n'existe pas de dispositifs spécifiques de ventilation, l'ouverture de la fenêtre des toilettes doit être accompagnée de l'ouverture de fenêtres dans d'autres pièces, de façon à créer un courant d'air traversant dans le bâtiment. Cependant, l'ouverture des fenêtres, lorsque celles-ci sont présentes dans des w.c. équipés de conduit à tirage naturel ou d'une extraction mécanique, peut être à l'origine d'une circulation inversée de l'air. L'ouverture des fenêtres doit dans ces conditions être évitée, précise encore la Fédération européenne des associations de chauffage, ventilation et climatisation.