Cette régulation des dépenses devrait pouvoir rassurer. Si, sur un mois, un parti d'extrême droite du Nord du pays a consacré 116.586 € pour quatre-vingt-une publicités, il n'y a pas de quoi s'inquiéter puisque la légalité est respectée. Et pourtant. Il ne s'agit pas d'affiches, mais de spots diffusés sur Facebook. Or, en la matière, des expériences récentes invitent à s'alarmer. Car la tristement célèbre société Cambridge Analytica, aujourd'hui dissoute, a déjà produit nombre d'avatars.

Ancien directeur de recherche dans cette entreprise et désormais lanceur d'alertes, Christopher Wylie vient de se confier dans un livre récent [1]. Il montre comment "en s'attaquant à nos données, nos cerveaux et nos bulletins de vote, cette société a déclaré une guerre silencieuse à la démocratie" [2].

Dès 2008, un jeune chercheur d'origine polonaise, Michal Kosinski a mis au jour l'impensable : à partir d'un minimum de soixante-huit likes, on peut prédire la couleur de peau d'un internaute, son orientation sexuelle, ses convictions politiques et, in fine, son profil psychologique complet. Le degré de certitude est très élevé.

Les fondations sont posées. Reste à dérober sur Facebook, par des subterfuges astucieux et pas nécessairement illégaux, les données de plus de quatre-vingt-sept millions d'utilisateurs de la plateforme. Ce sera fait avant 2014. L'adaptation au contexte électoral s'ensuit : cibler des profils de personnes clés considérées comme pouvant changer l'issue d'un scrutin, prévoir des spots vrais ou faux diffusés en ligne et visibles uniquement par les cibles. En faisant vibrer les cordes sensibles des candidats potentiels à la manipulation, la méthode - parfois appelée "psychographie" - pousse à aller voter celle ou celui qui ne se serait jamais déplacé sans cela et à donner sa voix au manipulateur en chef.

Ainsi le Brexit a-t-il pu obtenir une victoire de justesse qui lui aurait échappé dans les conditions normales d'un vote traditionnel. Ainsi Donald Trump, minoritaire au nombre global de voix des citoyens américains, a-t-il remporté l'élection de 2016, en exploitant la procédure des grands électeurs. Pour fabriquer cette majorité factice, la combine de Cambridge Analytica a fait basculer quelques États clés dans l'escarcelle du milliardaire. Et figurez-vous qu'en Grande-Bretagne, l'enquête menée par le Parlement a eu connaissance de documents prouvant la manoeuvre qui a faussé le référendum. Mais il n'a pas été question de revoter. Sans doute le résultat truqué convient-il mieux à une majorité des parlementaires que l'avis réel du peuple britannique.

"Les réseaux sociaux rendent-ils désormais impossible l'exercice d'un vote démocratique ?"

"Notre système est cassé, nos lois ne fonctionnent pas, nos régulateurs sont faibles, nos gouvernements ne comprennent pas ce qu'il se passe, et notre technologie est en train d'usurper la place de notre démocratie [3]", conclut Christopher Wylie. Toutefois, il ne désespère pas de voir apparaître des lois encadrant la liberté débridée d'Internet ni une charte de déontologie pour les ingénieurs informaticiens. Vivons d'espoir.

Ce détour nécessaire nous ramène à la question assez radicale : les réseaux sociaux rendent-ils désormais impossible l'exercice d'un vote démocratique ? L'internaute n'est-il pas inéluctablement téléguidé dans ses choix par des messages construits pour l'influencer en fonction de son profil psychologique et pour le déposséder de toute lucidité critique ? La dissolution de Cambridge Analytica n'a-t-elle pas été contrecarrée par la naissance d'un monstre protéiforme qui la surpasserait en subtilité et en toxicité ? Allez savoir...

Et si l'électeur belge, avec le capotage éventuel des esquisses de gouvernements, était appelé à retourner aux urnes, comment pourrait-il éviter que la démocratie ne se retrouve dans une impasse ? S'imposera-t-il un sevrage drastique des réseaux sociaux pour se prémunir de tout maléfice ? C'est hautement improbable. Par contre, il pourrait prendre comme repère l'usage des réseaux et se dire : plus un individu ou un parti investissent - au sens propre et au figuré - dans les réseaux sociaux, plus ils deviennent suspects. Car peut-être marchent-ils sur les traces des apprentis sorciers qui phagocytent le vote démocratique et ipso facto notre liberté de citoyen.

[1] Christopher Wylie, Mindfuck. Le complot Cambridge Analytica pour s'emparer de nos cerveaux, Verbena limited, 2019, Éditions Grasset & Fasquelle, 2020, pour la traduction française.

[2] Quatrième de couverture dans l'édition Grasset.

[3] Édition Grasset, p. 454.

Cette régulation des dépenses devrait pouvoir rassurer. Si, sur un mois, un parti d'extrême droite du Nord du pays a consacré 116.586 € pour quatre-vingt-une publicités, il n'y a pas de quoi s'inquiéter puisque la légalité est respectée. Et pourtant. Il ne s'agit pas d'affiches, mais de spots diffusés sur Facebook. Or, en la matière, des expériences récentes invitent à s'alarmer. Car la tristement célèbre société Cambridge Analytica, aujourd'hui dissoute, a déjà produit nombre d'avatars.Ancien directeur de recherche dans cette entreprise et désormais lanceur d'alertes, Christopher Wylie vient de se confier dans un livre récent [1]. Il montre comment "en s'attaquant à nos données, nos cerveaux et nos bulletins de vote, cette société a déclaré une guerre silencieuse à la démocratie" [2].Dès 2008, un jeune chercheur d'origine polonaise, Michal Kosinski a mis au jour l'impensable : à partir d'un minimum de soixante-huit likes, on peut prédire la couleur de peau d'un internaute, son orientation sexuelle, ses convictions politiques et, in fine, son profil psychologique complet. Le degré de certitude est très élevé.Les fondations sont posées. Reste à dérober sur Facebook, par des subterfuges astucieux et pas nécessairement illégaux, les données de plus de quatre-vingt-sept millions d'utilisateurs de la plateforme. Ce sera fait avant 2014. L'adaptation au contexte électoral s'ensuit : cibler des profils de personnes clés considérées comme pouvant changer l'issue d'un scrutin, prévoir des spots vrais ou faux diffusés en ligne et visibles uniquement par les cibles. En faisant vibrer les cordes sensibles des candidats potentiels à la manipulation, la méthode - parfois appelée "psychographie" - pousse à aller voter celle ou celui qui ne se serait jamais déplacé sans cela et à donner sa voix au manipulateur en chef.Ainsi le Brexit a-t-il pu obtenir une victoire de justesse qui lui aurait échappé dans les conditions normales d'un vote traditionnel. Ainsi Donald Trump, minoritaire au nombre global de voix des citoyens américains, a-t-il remporté l'élection de 2016, en exploitant la procédure des grands électeurs. Pour fabriquer cette majorité factice, la combine de Cambridge Analytica a fait basculer quelques États clés dans l'escarcelle du milliardaire. Et figurez-vous qu'en Grande-Bretagne, l'enquête menée par le Parlement a eu connaissance de documents prouvant la manoeuvre qui a faussé le référendum. Mais il n'a pas été question de revoter. Sans doute le résultat truqué convient-il mieux à une majorité des parlementaires que l'avis réel du peuple britannique."Notre système est cassé, nos lois ne fonctionnent pas, nos régulateurs sont faibles, nos gouvernements ne comprennent pas ce qu'il se passe, et notre technologie est en train d'usurper la place de notre démocratie [3]", conclut Christopher Wylie. Toutefois, il ne désespère pas de voir apparaître des lois encadrant la liberté débridée d'Internet ni une charte de déontologie pour les ingénieurs informaticiens. Vivons d'espoir.Ce détour nécessaire nous ramène à la question assez radicale : les réseaux sociaux rendent-ils désormais impossible l'exercice d'un vote démocratique ? L'internaute n'est-il pas inéluctablement téléguidé dans ses choix par des messages construits pour l'influencer en fonction de son profil psychologique et pour le déposséder de toute lucidité critique ? La dissolution de Cambridge Analytica n'a-t-elle pas été contrecarrée par la naissance d'un monstre protéiforme qui la surpasserait en subtilité et en toxicité ? Allez savoir...Et si l'électeur belge, avec le capotage éventuel des esquisses de gouvernements, était appelé à retourner aux urnes, comment pourrait-il éviter que la démocratie ne se retrouve dans une impasse ? S'imposera-t-il un sevrage drastique des réseaux sociaux pour se prémunir de tout maléfice ? C'est hautement improbable. Par contre, il pourrait prendre comme repère l'usage des réseaux et se dire : plus un individu ou un parti investissent - au sens propre et au figuré - dans les réseaux sociaux, plus ils deviennent suspects. Car peut-être marchent-ils sur les traces des apprentis sorciers qui phagocytent le vote démocratique et ipso facto notre liberté de citoyen.[1] Christopher Wylie, Mindfuck. Le complot Cambridge Analytica pour s'emparer de nos cerveaux, Verbena limited, 2019, Éditions Grasset & Fasquelle, 2020, pour la traduction française.[2] Quatrième de couverture dans l'édition Grasset.[3] Édition Grasset, p. 454.