Enseigner par Zoom, c'est comme jouer au tennis avec des Moonboots, c'est une vraie souffrance", déclare Luc de Brabandere en acceptant notre interview, deux jours plus tôt. Pire encore, c'est cette année qu'aurait dû commencer son cours à la prestigieuse ETH à Zurich (polytechnique), qui l'avait repéré lors d'une conférence donnée à Davos. Pas de chance, donc, mais cela lui laisse plus de temps pour nous recevoir dans son pied-à-terre bruxellois, un dernier étage où le soleil tape dans les marquises de la terrasse. Son physique a quelque chose de l'écrivain Philippe Labro, en moins dandy, en moins Rive droite ou Rive gauche - aujourd'hui, c'est pareil - et, surtout, en nettement plus écolo. D'ailleurs, il ne s'en cache pas puisqu' aux dernières élections européennes, il était quatrième sur la liste des verts. C'était la seconde fois qu'il se présentait. "Ce qui est incroyable, expose-t-il en préparant un café, c'est que j'ai repris des pans entiers de mon programme d'il y a trente-cinq ans. C'est dire l'avancée des verts depuis..."
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Enseigner par Zoom, c'est comme jouer au tennis avec des Moonboots, c'est une vraie souffrance", déclare Luc de Brabandere en acceptant notre interview, deux jours plus tôt. Pire encore, c'est cette année qu'aurait dû commencer son cours à la prestigieuse ETH à Zurich (polytechnique), qui l'avait repéré lors d'une conférence donnée à Davos. Pas de chance, donc, mais cela lui laisse plus de temps pour nous recevoir dans son pied-à-terre bruxellois, un dernier étage où le soleil tape dans les marquises de la terrasse. Son physique a quelque chose de l'écrivain Philippe Labro, en moins dandy, en moins Rive droite ou Rive gauche - aujourd'hui, c'est pareil - et, surtout, en nettement plus écolo. D'ailleurs, il ne s'en cache pas puisqu' aux dernières élections européennes, il était quatrième sur la liste des verts. C'était la seconde fois qu'il se présentait. "Ce qui est incroyable, expose-t-il en préparant un café, c'est que j'ai repris des pans entiers de mon programme d'il y a trente-cinq ans. C'est dire l'avancée des verts depuis..." Aujourd'hui âgé de 72 ans, Luc de Brabandere a été confronté à une crise de la quarantaine, ce moment où l'on se demande comment jouer la seconde mi-temps. L'ingénieur en mathématiques de formation entame alors une psychanalyse et, dans la foulée, se réinscrit à l'université pour y étudier la philosophie et faire sienne l'antienne nietzschéenne: "Deviens ce que tu es." Avant? Il a été banquier, ensuite directeur à la Générale de Banque puis de la Bourse de Bruxelles. Durant ses études de philo, il exercera comme consultant indépendant, pour nourrir ses trois enfants, sera nommé partner du Boston Consulting Group , un cabinet international de conseil en stratégie, et enseignera à l'UCLouvain, à la Solvay Brussels School et à l'Ecole centrale Paris. Depuis quatre décennies, il écrit également des chroniques pour divers quotidiens et peut s'enorgueillir de la publication d'une vingtaine de livres, dont le dernier vient de paraître. Intitulé Petite Philosophie des arguments fallacieux (1), il dénonce la résurgence des sophismes dans la société actuelle. Luc de Brabandere fut par ailleurs le premier Belge à installer une éolienne dans son jardin, en 1977, et l'un des seuls, sans doute, à avoir entrepris de se rendre à Rome, Compostelle, Kiev, Jérusalem ou encore Bergen... à vélo. Alors que la polio, contractée à 10 ans à la suite d'un vaccin, l'a laissé paralysé durant de longues années. C'est peu dire que l'homme a eu un riche parcours et que lorsqu'il parle de quelque chose, il sait de quoi il cause. Pourtant, il l'assure, tout sa vie on n'a cessé de lui répéter qu'il n'était pas "un vrai". Pas un vrai ingénieur, pas un vrai philosophe, pas un vrai écrivain, pas un vrai politicien, pas un vrai banquier, pas un vrai professeur, pas un vrai patron ou pas un vrai consultant. Cela l'a affecté pendant des années et ce n'est que depuis trois ans qu'il en rit vraiment. A la demande de ses étudiants, il a même tenu récemment une conférence internationale au cours de laquelle, durant douze minutes, il a expliqué en mode comique que, sa vie durant, il fut considéré comme un misfit, soit "celui qui ne cadre pas", qui ne s'emboîte pas parfaitement avec son environnement et ne s'épanouit qu'en dehors des lignes. Or, si la différence et la créativité sont aujourd'hui valorisées, il y a trente ans les outsiders peinaient à trouver leur place.En caricaturant, on pourrait dire qu'avant ses 40 ans, Luc de Brabandere s'était vaguement trompé de chemin. La vérité est plus nuancée: pour lui, la philosophie s'apparente à des mathématiques où les mots remplacent les chiffres. Sous cet angle-là, il serait plus juste de considérer qu'à la quarantaine, l'auteur n'a pas changé de vie mais lui a plutôt apporté une dimension plus vaste "parce que les mots sont tellement plus importants que les chiffres". Dans son dernier ouvrage, il avance que ce sont les mots qui non seulement permettent la créativité mais entretiennent le rapport aux autres. Il résume: "Quand on pense tout seul, c'est les maths ; si l'on pense tout seul sans les maths, c'est de la logique. Si l'on parle avec quelqu'un qui est d'accord avec soi, c'est de l'explication, s'il n'est pas d'accord, on est dans l'argumentation. Et c'est là qu'il faut faire attention car, aujourd'hui, on mélange trop souvent les arguments vrais et les fallacieux, typiquement ceux d'un Donald Trump, par exemple." Passionné par son propos, et en manque d'auditoire pour cause de Covid, Luc de Brabandere se révèle intarissable sur les sujets qu'il traite depuis des années, comme l'apport capital de la philosophie aux entreprises ou l'importance de l'humour dans notre quotidien. Se resservant une tasse de café, notre hôte affirme que, taxé "d'original de service" depuis l'enfance, il a toujours su passer sous les fourches caudines de la normalité une fois arrivé dans le monde du travail. Même dans le secteur bancaire, ses facéties étaient excusées. Comme lorsqu'il a créé une revue pirate, G-margarine, pour se moquer de l'officiel G-magazine, ou fait fabriquer de fausses cartes de tram qu'il distribua à tout-venant pour circuler gratuitement sur le réseau de la Stib, "un acte politique" pour manifester contre la hausse du prix des trajets. Globalement, donc, on le laissait mener ses doubles vies - quitte à ce qu'il y ait de temps à autre "un certain malaise". Jusqu'à ce moment où, arrivé depuis une année et demi à la Bourse de Bruxelles, c'est le clash généralisé. "Bref, j'ai été viré et c'était super!" Le banquier a alors 40 ans et entreprend cette fameuse thérapie au cours de laquelle la psychologue l'invite à mettre fin à la schizophrénie et à réunir enfin "toutes ses vies pour vivre". "Avant, j'étais bien mais je n'étais jamais à 100% dans quoi que ce soit", lui qui cloisonnait ses activités comme autant de petits morceaux d'existence étanches. Désormais, il ne sera plus trois ou quatre Luc mais un seul, qui se déclinera en diverses facettes. Devenu indépendant, il sera consultant pour de grosses boîtes à qui il apprend "comment la créativité est indispensable aux entreprises si elles veulent accompagner le changement au lieu de le subir". En parallèle, il poursuit son cursus en philo à l'UCLouvain ; un examen par semestre, huit années au total pour finir diplômé à 51 ans. Un an plus tard, il intègre le Boston Consulting Group avant d'en devenir partner, tout en lançant Cartoonbase, sorte de base de données non pas d'images mais de dessins humoristiques. Une société qui, après avoir affronté vents et marées, a glissé du cartoon à la vidéo d'entreprise. Il vient de céder 60% de ses parts à ses deux jeunes associés "parce qu'il faut savoir lâcher pour vraiment donner et ce sont eux, désormais, qui représentent l'avenir". Concilier toutes ses vies, encore faut-il en avoir la force. Luc de Brabandere affirme que c'est de sa prime jeunesse qu'elle lui vient. Une conséquence de ce vaccin contre la polio - en réalité, un "raté" de la production, dont on savait pourtant qu'il avait déjà fait des morts à Chicago - qui l'a frappé "comme la foudre". "On flambe pendant deux jours et on se réveille en mille morceaux", détaille-t-il. Il en perd l'usage de tout le côté droit de son corps et devra subir plusieurs opérations avant d'enchaîner avec au moins "10 000 heures de rééducation" pour parvenir à remarcher, des années plus tard. Une enfance et une adolescence gâchées, un océan de solitude et de harcèlement scolaire. De tout cela, il en est certain, il a tiré une immense résilience, dans laquelle il a puisé son énergie. La même énergie qui l'a amené à faire Enghien - Jérusalem à vélo pour ses 60 ans, où chaque coup de pédale se révélait moins une revanche sur l'existence qu'une extraordinaire prise de conscience de la chance de vivre. Non sans humour, il ajoute que, là aussi, il s'est trouvé quelqu'un pour lui dire qu'il n'était pas à sa place. Lors d'un autre périple, le menant cette fois-là à Compostelle, on lui refusera également l'accès à un gîte au coeur des Pyrénées au motif qu'il ne serait "pas un vrai pèlerin" puisqu'il cheminait à deux roues. "Je vous l'avais dit, c'est vraiment l'histoire de ma vie", conclut-il alors en riant. Rétrospectivement, on pourrait considérer qu'en réalité Luc de Brabandere a vécu sa vie à l'envers. D'ailleurs, il aime beaucoup cette phrase de Paul Nizan: "J'avais 20 ans. Je ne laisserai personne dire que c'est le plus bel âge de la vie." Lui a vraiment vécu la sienne à partir de la quarantaine. Entre les deux, une fierté, celle d'être toujours resté lui-même, d'avoir tenu bon, malgré les remarques ou les reproches, pour être enfin reconnu pour ce qu'il est réellement, un philosophe d'entreprise, dont la vocation n'est pas d'avoir raison mais d'être "utile" aux autres. "Un peu comme les maths, finalement. Il y la théorie pure et les mathématiques appliquées ; moi, j'ai choisi de faire de la philosophie appliquée."