Kuthambakkam est un village de l'Inde du Sud qui a connu une expérience démocratique tout à fait significative. Son maître d'oeuvre, Elango Rangaswamy, est né au nombre des intouchables, ces individus exclus des castes et donc marginalisés. Devenu ingénieur chimiste, il est élu maire de son village en 1996. Les assemblées participatives qu'il met en place lui permettent de bâtir un projet avec la population tout entière. Dès lors, celle-ci s'investit sans aucune réticence ni réserve dans la réalisation de ce plan qui est devenu le sien : sécurité face à la violence, assainissement, relocalisation de l'économie. Seront même créées des maisons jumelées où intouchables et hautes castes cohabitent et apprennent à vivre ensemble.

Pareil aboutissement - quasi impensable étant donné la hiérarchie des castes en Inde - montre à quel point le modèle démocratique est puissant quand il reste fidèle à sa logique. Si un élu, au lieu de songer d'abord à sa réélection, décide que la meilleure manière de représenter ses électeurs est de créer les conditions où ils pourront "se représenter eux-mêmes", le mécanisme démocratique joue à plein. Les mesures se discutent, se complètent, s'affinent. Chacun y met son grain de sel. Des décisions sont ainsi prises dans un mouvement permanent d'adhésion. Faut-il passer à leur exécution ? Chacun met la main à la pâte résolument, voire avec enthousiasme. Le bien commun est pris en charge par une action commune concertée.

Cet exemple fulgurant m'a rappelé a contrario pourquoi et comment des réformes successives dans l'enseignement non seulement n'ont pas produit les effets escomptés, mais ont plutôt déréglé et enroué la machine. Il y a eu erreur sur la personne des réformateurs. Se sont présentés comme tels des politiciens se disant éclairés par des experts, alors que les vrais réformateurs auraient dû être les acteurs de terrain, dont les enseignants.

Il aurait fallu créer les conditions dans lesquelles construire patiemment un projet de réforme discuté, complété, affiné par "la base". Plus ou moins confusément, les enseignants se sont ressentis "intouchables", marginalisés par rapport aux castes privilégiées des décideurs politico-pédagogiques. Lorsqu'un projet de réforme débarquait, combien d'auteurs-concepteurs se trouvaient en action pour le concrétiser ? Une infime proportion de l'ensemble des gens de terrain. Et très peu représentative.

Sans doute conscients de ce handicap majeur, les initiateurs du Pacte pour un enseignement d'excellence ont affirmé d'emblée leur volonté de ne pas lancer "une réforme ponctuelle, mais un processus de qualité pour l'avenir". Comme le proclame son document de lancement, "il propose une approche personnalisée et souhaite investir et miser sur les personnes, les acteurs de l'enseignement et les élèves et non avant tout dans les structures", en déployant "l'autonomie et l'innovation pédagogique des acteurs".

À entendre cette déclaration d'intentions, on pourrait croire que le "pilotage" de l'enseignement en Fédération Wallonie-Bruxelles a trouvé son Elango Rangaswamy. Et de fait, la collecte des données qui ont permis la rédaction du Pacte s'est ouverte de façon large et inédite à un maximum d'intervenants. Le texte repose sur une assise bien plus collective que les "réformes ponctuelles" précédentes. Comment, au-delà de l'imposante synthèse - le projet d'avis du groupe central ne compte pas moins de 111 pages -, garder à la mise en oeuvre une dimension intégralement collective ? Comment le Pacte restera-t-il conséquent par rapport à ses intentions ? Comment 130.000 "acteurs de l'éducation" pourront-ils adopter ce pacte comme leur projet personnel au point de le concrétiser avec élan ? Cela relève de la quadrature du cercle.

Car la démocratie vivante ne se conçoit qu'à une certaine échelle. Quand le nombre s'accroît, la difficulté croît. Les à-coups de la construction européenne révèlent à l'évidence à quel point il est utopique d'espérer qu'un vaste projet politique soit coopté par tous les citoyens. Au royaume de l'enseignement, la circonscription démocratique de base n'est autre que l'école. À l'échelle d'une école, la participation et la concertation s'avèrent plausibles et possibles.

Toute école qui l'a compris s'est dotée d'un conseil permanent délibératif où les représentants des enseignants et la direction entretiennent leur complicité commune avec le projet commun qui est le leur. La plupart des décisions importantes pour la vie quotidienne peuvent se prendre là d'un commun accord. Là aussi - là seulement ? - pourrait s'opérer une réelle appropriation du Pacte. À condition que le pouvoir politique qui chapeaute l'école ne rende pas impraticable la voie de l'autonomie responsable.

Une autre séquence du film Demain constate que l'autorité politique, en Finlande, a voulu rendre l'enseignement efficace en limitant à l'extrême la bureaucratie et en faisant confiance à l'initiative locale. Chaque école détermine les meilleurs moyens d'atteindre les objectifs fixés par l'État après concertation. Pourquoi les amateurs d'"efficacité PISA" ne deviendraient-ils pas les supporters de l'école qui respire en toute liberté ?

Pour réussir, l'action pédagogique requiert absolument cet espace ouvert où bouillonne l'énergie démocratique. C'est par son absence que les tentatives de réformes précédentes ont souligné sa nécessité. Mais que la contagion s'étende à toute action politique. La désaffection est aiguë vis-à-vis du politique, ressenti comme loin de tout et loin de tous. Faudra-t-il aller chercher en dehors de la classe politique celles ou ceux qui (ré)inventeront l'habitat groupé où se côtoieront, en bonne intelligence, les castes politiques et les citoyens intouchables ?

[1] Bénédicte Manier, Un million de révolutions tranquilles. Travail / argent / habitat / santé / environnement... Comment les citoyens changent le monde, Paris, Éditions Les Liens qui Libèrent, 2012.

Kuthambakkam est un village de l'Inde du Sud qui a connu une expérience démocratique tout à fait significative. Son maître d'oeuvre, Elango Rangaswamy, est né au nombre des intouchables, ces individus exclus des castes et donc marginalisés. Devenu ingénieur chimiste, il est élu maire de son village en 1996. Les assemblées participatives qu'il met en place lui permettent de bâtir un projet avec la population tout entière. Dès lors, celle-ci s'investit sans aucune réticence ni réserve dans la réalisation de ce plan qui est devenu le sien : sécurité face à la violence, assainissement, relocalisation de l'économie. Seront même créées des maisons jumelées où intouchables et hautes castes cohabitent et apprennent à vivre ensemble.Pareil aboutissement - quasi impensable étant donné la hiérarchie des castes en Inde - montre à quel point le modèle démocratique est puissant quand il reste fidèle à sa logique. Si un élu, au lieu de songer d'abord à sa réélection, décide que la meilleure manière de représenter ses électeurs est de créer les conditions où ils pourront "se représenter eux-mêmes", le mécanisme démocratique joue à plein. Les mesures se discutent, se complètent, s'affinent. Chacun y met son grain de sel. Des décisions sont ainsi prises dans un mouvement permanent d'adhésion. Faut-il passer à leur exécution ? Chacun met la main à la pâte résolument, voire avec enthousiasme. Le bien commun est pris en charge par une action commune concertée.Cet exemple fulgurant m'a rappelé a contrario pourquoi et comment des réformes successives dans l'enseignement non seulement n'ont pas produit les effets escomptés, mais ont plutôt déréglé et enroué la machine. Il y a eu erreur sur la personne des réformateurs. Se sont présentés comme tels des politiciens se disant éclairés par des experts, alors que les vrais réformateurs auraient dû être les acteurs de terrain, dont les enseignants.Il aurait fallu créer les conditions dans lesquelles construire patiemment un projet de réforme discuté, complété, affiné par "la base". Plus ou moins confusément, les enseignants se sont ressentis "intouchables", marginalisés par rapport aux castes privilégiées des décideurs politico-pédagogiques. Lorsqu'un projet de réforme débarquait, combien d'auteurs-concepteurs se trouvaient en action pour le concrétiser ? Une infime proportion de l'ensemble des gens de terrain. Et très peu représentative.Sans doute conscients de ce handicap majeur, les initiateurs du Pacte pour un enseignement d'excellence ont affirmé d'emblée leur volonté de ne pas lancer "une réforme ponctuelle, mais un processus de qualité pour l'avenir". Comme le proclame son document de lancement, "il propose une approche personnalisée et souhaite investir et miser sur les personnes, les acteurs de l'enseignement et les élèves et non avant tout dans les structures", en déployant "l'autonomie et l'innovation pédagogique des acteurs".À entendre cette déclaration d'intentions, on pourrait croire que le "pilotage" de l'enseignement en Fédération Wallonie-Bruxelles a trouvé son Elango Rangaswamy. Et de fait, la collecte des données qui ont permis la rédaction du Pacte s'est ouverte de façon large et inédite à un maximum d'intervenants. Le texte repose sur une assise bien plus collective que les "réformes ponctuelles" précédentes. Comment, au-delà de l'imposante synthèse - le projet d'avis du groupe central ne compte pas moins de 111 pages -, garder à la mise en oeuvre une dimension intégralement collective ? Comment le Pacte restera-t-il conséquent par rapport à ses intentions ? Comment 130.000 "acteurs de l'éducation" pourront-ils adopter ce pacte comme leur projet personnel au point de le concrétiser avec élan ? Cela relève de la quadrature du cercle.Car la démocratie vivante ne se conçoit qu'à une certaine échelle. Quand le nombre s'accroît, la difficulté croît. Les à-coups de la construction européenne révèlent à l'évidence à quel point il est utopique d'espérer qu'un vaste projet politique soit coopté par tous les citoyens. Au royaume de l'enseignement, la circonscription démocratique de base n'est autre que l'école. À l'échelle d'une école, la participation et la concertation s'avèrent plausibles et possibles.Toute école qui l'a compris s'est dotée d'un conseil permanent délibératif où les représentants des enseignants et la direction entretiennent leur complicité commune avec le projet commun qui est le leur. La plupart des décisions importantes pour la vie quotidienne peuvent se prendre là d'un commun accord. Là aussi - là seulement ? - pourrait s'opérer une réelle appropriation du Pacte. À condition que le pouvoir politique qui chapeaute l'école ne rende pas impraticable la voie de l'autonomie responsable.Une autre séquence du film Demain constate que l'autorité politique, en Finlande, a voulu rendre l'enseignement efficace en limitant à l'extrême la bureaucratie et en faisant confiance à l'initiative locale. Chaque école détermine les meilleurs moyens d'atteindre les objectifs fixés par l'État après concertation. Pourquoi les amateurs d'"efficacité PISA" ne deviendraient-ils pas les supporters de l'école qui respire en toute liberté ?Pour réussir, l'action pédagogique requiert absolument cet espace ouvert où bouillonne l'énergie démocratique. C'est par son absence que les tentatives de réformes précédentes ont souligné sa nécessité. Mais que la contagion s'étende à toute action politique. La désaffection est aiguë vis-à-vis du politique, ressenti comme loin de tout et loin de tous. Faudra-t-il aller chercher en dehors de la classe politique celles ou ceux qui (ré)inventeront l'habitat groupé où se côtoieront, en bonne intelligence, les castes politiques et les citoyens intouchables ?[1] Bénédicte Manier, Un million de révolutions tranquilles. Travail / argent / habitat / santé / environnement... Comment les citoyens changent le monde, Paris, Éditions Les Liens qui Libèrent, 2012.