Trois questions de lecteurs et les réponses de Marthe Nyssens, professeure d'économie sociale à l'UCLouvain

  • Serait-il possible d'interdire les délocalisations de productions ?
  • Nous sommes dans des économies qui reposent sur la liberté d'entreprendre pour autant que les lois et les traités internationaux soient respectés. Nous sommes d'ailleurs soumis aux règles de l'Union Européenne qui repose sur la libre circulation des personnes et des capitaux et aux règles de l'Organisation mondiale du commerce (OMC). On ne peut donc pas interdire les délocalisations. La situation de crise que nous connaissons aujourd'hui révèle cependant des fragilités dans le système et soulève des questions de fond qu'il est bon de se poser. La délocalisation à outrance que l'on connait a ses limites. Celles-ci étaient déjà bien présentes avant cette crise, plus particulièrement sur le plan social et écologique mais, aujourd'hui, elles prennent une ampleur particulière. Nous prenons conscience de la vulnérabilité de notre système. Il est indispensable de rééquilibrer les choses. A l'avenir, il faudra réfléchir aux incitants qui permettront de relocaliser certaines de nos activités de production sans tomber dans le mythe de l'auto-suffisance. Il s'agit de penser un équilibre qui intègre les objectifs d'un développement soutenable. L'explosion des circuits-courts dans l'alimentation est, à ce titre, très emblématique.
  • Serait-il possible de vraiment valoriser les métiers manuels et d'aide aux personnes ?
  • Cette crise braque les projecteurs sur des métiers essentiels pour notre vie au quotidien. Des métiers qui ne sont ni suffisamment reconnus socialement, ni valorisés financièrement. Je pense au personnel qui travaille dans le secteur de l'alimentation, dans les magasins, l'entretien et la propreté des voieries, les transports et bien sûr le personnel qui s'occupe des soins aux personnes. Beaucoup de ces métiers sont occupés par des femmes. Cette crise va nous permettre, je l'espère, de jeter un autre regard sur la valeur économique et sociale de ces métiers qui relèvent, à la fois du secteur marchand, mais aussi non-marchand. Toutes ces personnes sont en première ligne par rapport à nos besoins. Il faudra repenser la valeur que notre société souhaite donner à ces activités. Le salaire est un moyen et reflète la valeur que l'on donne à ce type d'actes : "le prix que l'on est prêt à payer".
  • 3. Serait-il possible de ne plus envisager la croissance comme critère économique performant ?
  • Cette question de la croissance économique, qu'on le veuille ou non, reste la boussole de nos économies. Beaucoup de voix s'élèvent aujourd'hui, et même avant que cette crise du Covid-19 ne survienne, pour changer de 'logiciel'. Cette vision est déjà bien présente dans le discours, mais sa mise en oeuvre au quotidien reste difficile. La question n'est pas 'croissance ou décroissance', la question est de prendre en considération d'autres indicateurs qui remettront la croissance à sa juste place. Ces mécanismes sont cependant très complexes : il est plus facile de se partager le gâteau lorsqu'il s'agrandit. Ce qui sera loin d'être le cas dans les années qui viennent avec des taux de croissance faible. Nous devrons faire des choix avec moins de moyens. C'est une situation inédite. Nous pensions que l'économie dictait sa loi et voilà qu'en quelques jours à peine, tout peut s'arrêter sur décision politique ! Cela donne à réfléchir.
Trois questions de lecteurs et les réponses de Marthe Nyssens, professeure d'économie sociale à l'UCLouvain