Avec un taux d'abstention de presque 70%, dont 87% chez les 18-24 ans, la France enregistre un record lors de ces dernières régionales. Un taux jusqu'à présent inégalé dans un pays dont le vote est un droit et un devoir, sans pour autant être obligatoire. Le phénomène relance les débats sur l'obligation de voter. Comment expliquer ces taux anormalement élevés ? En Belgique, comme dans quelques autres pays d'Europe, la question ne se pose pas puisque le vote est obligatoire. Cependant, ce système de vote instauré il y a 128 ans est-il toujours en phase avec la réalité de la société belge ?

Un taux d'abstention record en France

Comment expliquer cette abstention record? Tout d'abord, il y a une absence d'intérêt pour la campagne électorale. La crise sanitaire a éclipsé cette campagne. Pendant que les politiciens présentaient leurs programmes, les citoyens se concentraient sur la réouverture du pays et un été prometteur. Mais au-delà de l'attention détournée par la Covid, on observe aussi une perte d'intérêt plus générale, ainsi qu'une perte de confiance dans la politique et les politiciens. La campagne électorale, extrêmement dure, a été émaillée de nombreux incidents qui ont détourné les électeurs des enjeux de fond.

Selon Pierre Verjans, politologue et professeur à l'Université de Liège, il y a trois raisons principales qui expliquent ce taux record. Tout d'abord, "les lieux de socialisation à la politique et aux utopies politiques qui sont en train de se dissoudre". Nous sommes passés d'une socialisation politique physique qui se faisait surtout au travail à une socialisation politique plus virtuelle : "À l'époque industrielle,comme une grande partie de la population travaillait dans les mêmes usines, il y avait des débats, des échanges, des discussions, etc, explique le politologue. Avec la dispersion des lieux de travail, les gens s'informent ailleurs, la socialisation se fait par toute une série de voies qui n'existaient pas avant, notamment les réseaux sociaux, l'attention est dispersée.".

A cette explication s'ajoute une montée de l'individualisme. Pierre Verjans explique que cette montée provoque le phénomène du free rider. Explication : "avec l'individualisme de plus en plus présent, on assiste à un effet du passager clandestin, le "free rider", c'est-à-dire le chevalier isolé qui profite de l'effet de masse sans y participer. Ceux qui ne font pas grève, mais qui bénéficient quand même des accords et des avantages que les grévistes ont obtenus. Ce phénomène, avec un individualisme croissant, prend de plus en plus de place.". En d'autres termes, l'électeur individualiste profite des effets de la démocratie, mais refuse désormais d'y participer.

La dernière explication concerne plutôt les politiques. On assiste à une perte de confiance de plus en plus massive des électeurs en leurs représentants car ils pratiquent une politique qui n'est, justement, pas représentative. Pierre Verjans explique que cette perte de confiance est due à "des partis de gauche qui pratiquent des politiques de droite, des partis de droite qui ne font pas augmenter l'emploi non plus."

Face à ces explications, le vote obligatoire serait peut être une solution intéressante. Déjà adopté par plusieurs pays européens comme la Grèce, le Luxembourg ou encore le Liechtenstein, il l'est aussi en Belgique.

Le vote obligatoire en Belgique

Depuis 128 ans, il est obligatoire"de prendre part au vote" en Belgique. C'est en 1893 qu'a été inscrit dans l'article 62 de la Constitution que "le vote est obligatoire et secret". Pionnier dans ce domaine, la Belgique est l'un des premier pays en Europe avec le Liechtenstein a avoir rendu le vote obligatoire. De plus, la Belgique est aussi souvent présentée comme le premier pays du monde à avoir imposé cela au niveau national. Cette mesure a depuis été débattue maintes fois, cependant elle est restée en vigueur et permet des taux d'abstention assez faibles. En effet, la Belgique compte pour le moment des taux de participation qui avoisinent les 90 %. En ce qui concerne les sanctions prévues pour les citoyens qui ne votent pas, elles ne sont pas systématiquement appliquées mais elles existent. Une première absence au vote non justifiée est punie, selon les cas, d'une réprimande ou d'une amende de 40 à 80 €. En cas de récidive, le montant de l'amende peut aller de 80 à 200 €. Dans le cas où l'absence injustifiée se produit au moins 4 fois en moins de 15 ans, le citoyen est rayé de la liste des électeurs pour une durée de dix ans.

Le vote obligatoire, fausse bonne idée ?

Joelle Milquet, ancienne ministre de l'Intérieur (cdH), a twitté lundi "Le vote obligatoire est pour moi non une mesure du passé mais de l'avenir si on veut assurer à nos démocraties une représentativité réelle et à la chose publique au moins 5 minutes d'attention citoyenne tous les 4 ou 5 ans.Cette mesure permet en fait le libre choix de tous:)". Cependant, on peut se demander si l'obligation de voter permet une vraie représentativité.

Selon Pierre Verjans, "le vote obligatoire en Belgique est un vote qui n'empêche pas les votes nuls, les absents au vote et les votes blancs". En effet, en 2020, c'était 17 % des électeurs qui n'avaient pas choisi de parti, soit en ne votant pas, soit en votant blanc ou nul. Pour le politologue, "1 électeur sur 5 qui ne va pas voter ou qui vote nul, ou blanc, c'est quand même significatif. Pour la Flandre on est à 1 électeur sur 7 pratiquement." Ces chiffres, certes moins élevés qu'en France, ont tout de même inquiété le pays. De plus, comment être sûr que les personnes qui votent se sentent réellement représentées par les choix de partis qu'ils ont devant eux ? Cette question de la représentativité est centrale dans une démocratie comme la Belgique. Le politologue explique son importance en parlant du cas du parti d'extrême droite "une partie des électeurs du Vlaams Belang à l'époque votaient peut être pour ce parti parce qu'ils étaient obligés d'aller voter et que c'était un parti qui leur semblait suffisamment anti-système pour leur donner la liberté de ne pas aller voter. On n'était pas très certains de ces sondages-là, mais il y avait quand même quelques sondages qui montraient ça. Et puis ça apparaissait quand même comme un abandon assez lâche de la démocratie de rendre le vote facultatif pour que les électeurs fâchés d'extrême droite ne votent plus."

Finalement, quelle est la meilleure option ? Un vote obligatoire garantit un taux d'abstention bas, sans pour autant garantir une représentativité exacte. Un vote non obligatoire permet un taux d'abstention élevé, cependant il démontre aussi les failles d'une société qui n'a pas réussi à donner à ces citoyens l'envie de voter. Ce qu'expose le taux d'abstention en France, c'est qu'après une crise sanitaire mondiale qui a maintenant duré un an et demi, il serait peut-être temps de repenser un système dont les failles ont été révélées.

Angèle Bilégué.

Avec un taux d'abstention de presque 70%, dont 87% chez les 18-24 ans, la France enregistre un record lors de ces dernières régionales. Un taux jusqu'à présent inégalé dans un pays dont le vote est un droit et un devoir, sans pour autant être obligatoire. Le phénomène relance les débats sur l'obligation de voter. Comment expliquer ces taux anormalement élevés ? En Belgique, comme dans quelques autres pays d'Europe, la question ne se pose pas puisque le vote est obligatoire. Cependant, ce système de vote instauré il y a 128 ans est-il toujours en phase avec la réalité de la société belge ?Un taux d'abstention record en FranceComment expliquer cette abstention record? Tout d'abord, il y a une absence d'intérêt pour la campagne électorale. La crise sanitaire a éclipsé cette campagne. Pendant que les politiciens présentaient leurs programmes, les citoyens se concentraient sur la réouverture du pays et un été prometteur. Mais au-delà de l'attention détournée par la Covid, on observe aussi une perte d'intérêt plus générale, ainsi qu'une perte de confiance dans la politique et les politiciens. La campagne électorale, extrêmement dure, a été émaillée de nombreux incidents qui ont détourné les électeurs des enjeux de fond.Selon Pierre Verjans, politologue et professeur à l'Université de Liège, il y a trois raisons principales qui expliquent ce taux record. Tout d'abord, "les lieux de socialisation à la politique et aux utopies politiques qui sont en train de se dissoudre". Nous sommes passés d'une socialisation politique physique qui se faisait surtout au travail à une socialisation politique plus virtuelle : "À l'époque industrielle,comme une grande partie de la population travaillait dans les mêmes usines, il y avait des débats, des échanges, des discussions, etc, explique le politologue. Avec la dispersion des lieux de travail, les gens s'informent ailleurs, la socialisation se fait par toute une série de voies qui n'existaient pas avant, notamment les réseaux sociaux, l'attention est dispersée.".A cette explication s'ajoute une montée de l'individualisme. Pierre Verjans explique que cette montée provoque le phénomène du free rider. Explication : "avec l'individualisme de plus en plus présent, on assiste à un effet du passager clandestin, le "free rider", c'est-à-dire le chevalier isolé qui profite de l'effet de masse sans y participer. Ceux qui ne font pas grève, mais qui bénéficient quand même des accords et des avantages que les grévistes ont obtenus. Ce phénomène, avec un individualisme croissant, prend de plus en plus de place.". En d'autres termes, l'électeur individualiste profite des effets de la démocratie, mais refuse désormais d'y participer.La dernière explication concerne plutôt les politiques. On assiste à une perte de confiance de plus en plus massive des électeurs en leurs représentants car ils pratiquent une politique qui n'est, justement, pas représentative. Pierre Verjans explique que cette perte de confiance est due à "des partis de gauche qui pratiquent des politiques de droite, des partis de droite qui ne font pas augmenter l'emploi non plus."Face à ces explications, le vote obligatoire serait peut être une solution intéressante. Déjà adopté par plusieurs pays européens comme la Grèce, le Luxembourg ou encore le Liechtenstein, il l'est aussi en Belgique.Le vote obligatoire en Belgique Depuis 128 ans, il est obligatoire"de prendre part au vote" en Belgique. C'est en 1893 qu'a été inscrit dans l'article 62 de la Constitution que "le vote est obligatoire et secret". Pionnier dans ce domaine, la Belgique est l'un des premier pays en Europe avec le Liechtenstein a avoir rendu le vote obligatoire. De plus, la Belgique est aussi souvent présentée comme le premier pays du monde à avoir imposé cela au niveau national. Cette mesure a depuis été débattue maintes fois, cependant elle est restée en vigueur et permet des taux d'abstention assez faibles. En effet, la Belgique compte pour le moment des taux de participation qui avoisinent les 90 %. En ce qui concerne les sanctions prévues pour les citoyens qui ne votent pas, elles ne sont pas systématiquement appliquées mais elles existent. Une première absence au vote non justifiée est punie, selon les cas, d'une réprimande ou d'une amende de 40 à 80 €. En cas de récidive, le montant de l'amende peut aller de 80 à 200 €. Dans le cas où l'absence injustifiée se produit au moins 4 fois en moins de 15 ans, le citoyen est rayé de la liste des électeurs pour une durée de dix ans. Le vote obligatoire, fausse bonne idée ?Joelle Milquet, ancienne ministre de l'Intérieur (cdH), a twitté lundi "Le vote obligatoire est pour moi non une mesure du passé mais de l'avenir si on veut assurer à nos démocraties une représentativité réelle et à la chose publique au moins 5 minutes d'attention citoyenne tous les 4 ou 5 ans.Cette mesure permet en fait le libre choix de tous:)". Cependant, on peut se demander si l'obligation de voter permet une vraie représentativité. Selon Pierre Verjans, "le vote obligatoire en Belgique est un vote qui n'empêche pas les votes nuls, les absents au vote et les votes blancs". En effet, en 2020, c'était 17 % des électeurs qui n'avaient pas choisi de parti, soit en ne votant pas, soit en votant blanc ou nul. Pour le politologue, "1 électeur sur 5 qui ne va pas voter ou qui vote nul, ou blanc, c'est quand même significatif. Pour la Flandre on est à 1 électeur sur 7 pratiquement." Ces chiffres, certes moins élevés qu'en France, ont tout de même inquiété le pays. De plus, comment être sûr que les personnes qui votent se sentent réellement représentées par les choix de partis qu'ils ont devant eux ? Cette question de la représentativité est centrale dans une démocratie comme la Belgique. Le politologue explique son importance en parlant du cas du parti d'extrême droite "une partie des électeurs du Vlaams Belang à l'époque votaient peut être pour ce parti parce qu'ils étaient obligés d'aller voter et que c'était un parti qui leur semblait suffisamment anti-système pour leur donner la liberté de ne pas aller voter. On n'était pas très certains de ces sondages-là, mais il y avait quand même quelques sondages qui montraient ça. Et puis ça apparaissait quand même comme un abandon assez lâche de la démocratie de rendre le vote facultatif pour que les électeurs fâchés d'extrême droite ne votent plus."Finalement, quelle est la meilleure option ? Un vote obligatoire garantit un taux d'abstention bas, sans pour autant garantir une représentativité exacte. Un vote non obligatoire permet un taux d'abstention élevé, cependant il démontre aussi les failles d'une société qui n'a pas réussi à donner à ces citoyens l'envie de voter. Ce qu'expose le taux d'abstention en France, c'est qu'après une crise sanitaire mondiale qui a maintenant duré un an et demi, il serait peut-être temps de repenser un système dont les failles ont été révélées.Angèle Bilégué.