Quel est l'état de la démocratie dans le monde?
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Quel est l'état de la démocratie dans le monde? Raf Geenens: Je suis surtout frappé par le fait que la confiance en les institutions collectives s'affaiblit suite à de nombreux processus sociologiques. C'est très problématique. Les gens croient de plus en plus en de petites initiatives privées alors qu'une démocratie est portée par la foi en les actions et les institutions collectives. Quels sont les processus sociologiques qui minent la confiance en la démocratie ? Ces dernières décennies, la politique a cédé énormément de pouvoir aux institutions technocratiques, ce qui l'a rendue en partie hors de propos. Les partis politiques ont réagi trop lentement aux nouvelles tendances de la société. L'individualisation et la mondialisation ont également amené les gens à se montrer moins loyaux à l'égard des communautés politiques auxquelles ils appartiennent.Les limites politiques et culturelles à l'intérieur desquelles les gens peuvent se considérer comme membres d'une communauté cohérente ne coïncident plus. Autrefois oui, et c'était une situation extrêmement confortable pour la démocratie. La globalisation et la société multiculturelle nous ont sortis de cette situation, même si on ne pouvait contrecarrer cette tendance. Nous n'avons pas encore trouvé de bonne réponse.Avons-nous le droit de lui attribuer le succès d'un discours populiste ? C'est une réaction au fait que la politique a de moins en moins de pouvoir pour guider la société. C'est surtout visible au sein de l'Union européenne. De plus en plus de décisions sont prises à l'insu du citoyen européen au sein d'institutions technocratiques et par le biais de processus économiques qui jouent un rôle important bien au-delà de l'État-nation. C'est pourquoi nous avons l'impression d'avoir de moins en moins d'emprise sur notre sort. Le populisme est une réaction désespérée, mais compréhensible. Il n'est évidemment pas faisable de refermer les frontières, de recommencer à tout organiser au niveau local et à s'isoler du marché mondial. Cependant, nous devons prendre les signaux au sérieux et trouver des façons de protéger les communautés locales. Existe-t-il des façons de guider politiquement la globalisation? Depuis longtemps, il y a des organisations mondiales telles que les Nations Unies, le Fonds monétaire international et l'Organisation mondiale du commerce qui exercent une influence considérable sur nos vies. Peu à peu, il est temps qu'il y ait là aussi des homologues politiques démocratiques qui ne représentent pas les états membres, mais le citoyen comme une sorte de Seconde Chambre globale. Cela peut sembler utopique, mais je ne vois pas d'alternative. Les forces de l'économie, du marché et de la communication sont globales. Elles permettent le développement d'une sphère et d'une opinion publique et mondiale. Tôt ou tard, elles seront suivies d'institutions qui représentent cette sphère et qui - nous l'espérons - peuvent aider à maîtriser les forces énormes du marché. Étudions un peu l'état de la démocratie belge. Dans l'index Démocratie de The Economist, la Belgique est étiquetée comme une 'flawed democracy' : une démocratie stable, mais défaillante. C'est surtout en matière de participation politique que notre pays obtient de mauvais scores. D'abord et avant tout, la Belgique s'en sort plutôt pas mal comparée à d'autres démocraties défaillantes. Je ne suis pas persuadé que notre démocratie présente tant de défaillances. La confiance dans les institutions publiques est toujours très grande. Aux États-Unis, plusieurs millions de personnes sont persuadés que leurs leaders politiques sont au fond des reptiles venus d'une autre planète. Comparés à ce genre d'errements, il me semble un peu hâtif de nous considérer comme défaillants. Tout est-il rose en Belgique? Non, les Belges ont une mentalité très individualiste et la complexité de nos institutions effraie. En plus, je trouve très dommage qu'il n'y ait pas de référendums en Belgique pour impliquer les citoyens directement dans la démocratie. Sur le plan national, il n'y a pas de référendums contraignants, et à d'autres niveaux, il est très rare qu'ils soient significatifs. C'est une des plus grandes faiblesses de notre système démocratique belge.Les référendums ne sont pas forcément l'idéal. Comment un simple oui ou non peut-il suffire en réponse à un problème politique complexe ? Effectivement. Je ne pense pas qu'ils soient adaptés pour résoudre chaque question politique. Cependant, quand il s'agit de grandes questions de société, il n'y a aucun processus qui offre une alternative et génère autant d'implications. Évidemment, tout dépend de l'organisation du référendum. Il faut le précéder d'un débat public long et solide de sorte que les citoyens aient le temps de s'informer. Pour beaucoup, celui du Brexit s'est pourtant mal passé. C'est un exemple de ce qu'il ne faut absolument pas faire. Il a eu lieu de manière beaucoup trop précipitée et les citoyens n'étaient pas suffisamment informés de ce que signifie une telle sortie. Cependant, il y a également de bons exemples. Vous parlez de citoyens bien informés. Les médias en Belgique exercent-ils suffisamment leur tâche de quatrième pouvoir ? Il y a évidemment toujours moyen de faire mieux, mais là aussi j'ai le sentiment qu'en Belgique, ça se passe bien. Je peux difficilement m'imaginer que des médias de fake news extrêmes ont beaucoup de succès, même si c'est évidemment dangereux que de plus en plus de citoyens utilisent les réseaux sociaux comme seule source d'informations. Cela leur donne une image très partiale de la réalité. Vous parlez souvent de la problématique communautaire en Belgique. Celle-ci exerce-t-elle une influence sur le fonctionnement de la démocratie ? Tôt ou tard, nous allons poursuivre la réforme de l'État. Je trouve très menaçant qu'à l'heure actuelle, la réforme de l'état semble associée à la formation du gouvernement. Aujourd'hui aussi, c'est la raison pour laquelle il faut la mettre au placard. Au fond, tout système fédéral devrait avoir un forum séparé pour réfléchir à son architecture institutionnelle. La Belgique n'a absolument rien de tel. On ne réfléchit qu'au niveau national politique et surtout avant de former un gouvernement, ce qui se révèle souvent paralysant. Au Canada, on l'a expérimenté avec des succès inégaux. Quand au début des années nonante, on a voulu réfléchir à une réforme institutionnelle, on a créé de grands forums indépendamment du niveau national et régional. Dans ces forums, on a réuni un nombre élevé d'acteurs de la politique, de membres de la société civile et de peuples indigènes pour réfléchir sereinement à d'éventuelles modifications à la structure fédérale. Comme on a pu travailler à l'abri et indépendamment des élections, les résultats se sont révélés bien meilleurs et plus matures.Vous plaidez donc en faveur d'une démocratie plus délibérative? Vous pouvez l'appeler ainsi. Cela signifie qu'il faut de l'espace pour réfléchir collectivement aux problèmes existentiels qui dépassent le court terme. Les référendums peuvent également s'adapter parfaitement à ce genre de processus délibératif. Tant que la démocratie délibérative ne soit pas rétrécie à des initiatives à la G-1000.La politologue belge Chantal Mouffe trouve que c'est le passionnel politique, et non le rationnel, qui forme le noyau d'une démocratie saine. Vous n'êtes pas d'accord avec elle ? Je ne pense pas qu'il faille un équilibre sain entre les deux. Si on accorde trop de foi à l'approche rationnelle, on obtient des excès comme la Commission européenne qui travaille de façon technocratique et qui estime qu'elle a toujours les bonnes idées économiques. Et on a effectivement besoin aussi d'un conflit politique mis en scène qui permet d'impliquer les citoyens dans la politique. Mais pour les questions fondamentales, une démocratie qui fonctionne bien doit également laisser de l'espace à une concertation sereine et intelligente. Mouffe ose parfois la sous-estimer. Dans le cas du Brexit, il y a eu trop de passions et trop peu de raison. L'art consiste à éveiller suffisamment de passions en laissant l'espace à la concertation.