La scène se déroule à la Chambre des représentants, jeudi 2 juin, alors qu'au sud du pays, les trains sont encore à l'arrêt pour quelques heures. L'instant est symboliquement fort : pour la première fois depuis le début de la législature, l'ancien Premier ministre Elio Di Rupo monte à la tribune pour interpeller son successeur, Charles Michel. "Monsieur le Premier ministre, entame-t-il en lisant méthodiquement ses fiches, face à toute situation de crise, il existe deux manières de répondre : soit se draper dans ses certitudes, soit se souvenir que notre pays s'est construit sur base d'une concertation sociale permanente..." Traduisez : vous avez choisi la première voie...
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La scène se déroule à la Chambre des représentants, jeudi 2 juin, alors qu'au sud du pays, les trains sont encore à l'arrêt pour quelques heures. L'instant est symboliquement fort : pour la première fois depuis le début de la législature, l'ancien Premier ministre Elio Di Rupo monte à la tribune pour interpeller son successeur, Charles Michel. "Monsieur le Premier ministre, entame-t-il en lisant méthodiquement ses fiches, face à toute situation de crise, il existe deux manières de répondre : soit se draper dans ses certitudes, soit se souvenir que notre pays s'est construit sur base d'une concertation sociale permanente..." Traduisez : vous avez choisi la première voie... Sa longue intervention ne provoque toutefois pas l'émoi attendu dans l'hémicycle où chacun a battu le rappel des troupes. Le MR y voit le signe de son déclin confirmé. Car en cette période de grogne sociale, les libéraux francophones comptent bien profiter des tensions internes à la gauche - et au PS en particulier."Nous avions reçu l'instruction d'être tous présents à la Chambre car nous nous attendions à un choc de titans entre notre Premier et son prédécesseur, raconte un député libéral. Tous les socialistes étaient là aussi. Mais au fur et à mesure que Di Rupo s'emmêlaient dans ses petits papiers, nous avons compris que son discours n'aurait pas d'impact. Même des collègues socialistes à qui j'en ai parlé ensuite à la buvette étaient consternés par sa prestation." "J'étais effaré, tant la faiblesse de Di Rupo était évidente, se souvient un autre MR. Nous nous sommes demandé ce qui se passait. Tour à tour, les députés de la majorité se sont ensuite succédé pour dénoncer les violences syndicales et affirmer que le PS court ventre à terre derrière le PTB. Cet après-midi-là, nous avons clairement eu le sentiment d'avoir remporté une victoire parlementaire." Pour les libéraux, la sensation de triomphe était d'autant plus grande que Paul Magnette, ministre-président wallon, a, selon eux, "coupé l'herbe sous le pied" de son président de parti en lançant au JT de 13 heures un "appel solennel" à la reprise de la concertation sociale. "Car l'intervention de Di Rupo était annoncée, c'est une nouvelle preuve des grosses tensions au sein du PS", appuie un ténor du MR. Voilà pour le discours libéral off the record : si les cadors libéraux refusent de tirer à visage découvert sur l'ancien Premier, ils n'en jubilent pas moins de le voir à la peine dans l'opposition. Dépassé sur sa gauche par les troupes de Raoul Hedebouw. Et bientôt contesté en interne ? "Après le débat parlementaire, nous pouvions pratiquement entendre Paul Magnette appeler des jeunes du parti pour leur dire : 'Il est temps de se poser des questions au sujet d'Elio', s'amuse une source libérale. Nous avons connu ça, nous aussi, du temps de la guerre entre Charles et Didier. Mais ce temps-là est révolu : notre cohérence est absolue !" Avec sa sortie, mardi, sur la régionalisation de la culture et de l'enseignement, Magnette en a remis une couche : les socialistes de la Fédération Wallonie-Bruxelles, le ministre président Rudy Demotte en tête, ont parlé de propos inacceptables. Clairement : l'ère et l'air ne sont pas à l'unisson côté PS.Après des semaines de grève, de blocages tous azimuts, de grogne concentrée en Wallonie et à Bruxelles, le MR n'esquisse pas l'ombre d'une remise en question. Au contraire, il renforce ses convictions dans l'adversité et raille "l'opposition PS/PTB", une riposte ironique au slogan du PS qui dénonce depuis le début la politique du "gouvernement MR/ N-VA". Cette nouvelle stratégie est nourrie par le rapprochement entre PS et PTB prôné par certains socialistes, ou encore par la porte laissée un temps ouverte par Elio Di Rupo à la gauche radicale pour remplacer le MR dans la majorité communale à Mons. "Nous devons rester offensifs, enjoint Jean-Luc Crucke, député wallon, régionaliste et reyndersien notoire. Des revendications sectorielles se sont muées en grèves politiques : cela saute aux yeux de tout le monde. Le PS a visiblement perdu le contrôle de ses militants : c'est la débandade face au PTB ! Bien sûr, nous savons de notre côté que les mesures prises au fédéral ne sont pas toujours faciles à faire accepter. Réformer ce pays, c'est difficile. Mais nous continuerons." "Je suis persuadé que l'opinion wallonne a identifié deux choses, prolonge Denis Ducarme, chef de groupe à la Chambre. D'une part, nous faisons face à un syndicat socialiste qui affirme désormais vouloir renverser le gouvernement pour des raisons idéologiques et politiques. Les masques sont tombés ! D'autre part, les gens en ont assez d'être pris en otage. Même quand des agents pénitentiaires ou des chauffeurs des TEC veulent reprendre le travail, on les en empêche. Nous dénonçons ces violences syndicales." Au MR, on se gausse de ces dérapages, quand on brûle l'effigie du Premier ministre sur la Grand-Place de Mons ou que l'on frappe un commissaire de police lors d'une manifestation. Des outrances soulignées à dessein par les troupes de Charles Michel, car elles éclipsent le fond des revendications sociales contre le relèvement de l'âge de la pension, le saut d'index, les économies dans les services publics, la refonte du temps de travail... En fait, cette radicalisation est du pain bénit même si, insiste Ducarme, "nous ne la souhaitons pas". Le MR ne se résigne pas à ce cavalier seul. Il se déclare aussi uni, convaincu du cap suivi par le gouvernement fédéral. La preuve avec ces premiers signes positifs, dont la création de 140 000 emplois annoncée par le Banque nationale - qui rappelle en même temps la nécessité de réaliser de 8 à 9 milliards d'économies supplémentaires. "Pour la première fois depuis des décennies, nous avons l'occasion d'accomplir une large partie de notre programme au sein d'une majorité inédite, sans les socialistes, signale Richard Miller, député fédéral MR et administrateur délégué du centre Jean Gol, le service d'études du parti. Regardez : Willy Borsus, notre ministre des PME, a déjà pu remplir pratiquement tout son contrat alors qu'avant lui, Sabine Laruelle devait sans cesse composer avec les réticences socialistes. Ce sentiment continue à susciter de l'enthousiasme chez nous. Quand Charles Michel affirme que des résultats sont déjà là, il dit ce que nous pensons tous. Cela fait vingt ans que nous sommes persuadés d'avoir les bonnes recettes. Je ne prétends pas que tout est gagné, mais l'enjeu pour les prochaines élections de 2019, c'est de démontrer que nous avons raison !"Fervent adepte du libéralisme social cher à Louis Michel, Richard Miller s'avoue certes "préoccupé" par l'impossibilité de renouer le fil avec les syndicats. "Enfoncer des portes avec des coups de bélier, ce n'est pas ma tasse de thé. Le problème, c'est que la FGTB est inféodée à un PS malade, qui a tout intérêt à remettre sa propre stratégie en question, et qu'elle est noyautée par le PTB qui excite le syndicalisme de gauche historique. Je suis loin d'être un antisyndicaliste primaire, mais il est vrai qu'avec des syndicats comme ceux des TEC, on n'y arrivera pas."La stratégie du MR n'est-elle pas toute trouvée, sous la forme d'un diviser pour régner qui lui permettrait de devenir le premier parti au sud du pays, le PTB taillant des croupières au PS ? "C'est vrai que le MR est la cible principale du côté francophone, mais cette gauche n'est pas du tout unifiée, elle se cherche", souligne Richard Miller. "Le PS court après le PTB, mais l'électeur préférera toujours l'original à la copie, clame Jean-Luc Crucke. C'est leur problème, pas le nôtre." Son "patron", le vice-Premier MR Didier Reynders, ne dit pas autre chose. Denis Ducarme est plus réservé sur le PTB : "La fébrilité du PS est palpable. On sent qu'ils sont prêts à mettre leur éthique en poche. Mais je préfère un PS fort à un PTB qui explose. Parce que sous ses allures sympathiques, cette extrême gauche est aussi dangereuse que l'extrême droite. Ce sont des communistes !" En attendant, tout affaiblissement du PS est profitable en vue du match de 2019 : la place de premier parti francophone sera décisive.Aux yeux du MR, c'est d'ailleurs toute l'opposition francophone qui en prend pour son grade. Le CDH en appelle à la trêve sociale ? "Franchement, leur drapeau blanc, c'est risible !", lâche Jean-Luc Crucke. Olivier Maingain, président de DéFI, affirme que ce gouvernement "tue la concertation sociale" ? "Défi est le devenu le suppôt du PS !", rétorque Denis Ducarme. Bref, c'est une politique de la terre brûlée, non dénuée d'arrogance par moments. "Beaucoup d'électeurs du MR sont fiers de voir que leur parti résiste aux grèves sauvages et réussit même à épuiser les syndicats, analyse Pierre Verjans, politologue à l'université de Liège. Cela étant, le parti n'est pas plus isolé qu'en début de législature : il était déjà seul contre tous du côté francophone. Et au vu des sondages, son attitude ne convainc pas nécessairement au-delà de son cercle habituel." Situé aux alentours des 20 % lors des derniers baromètres en date, le parti du Premier ministre ne décolle pas. Profiter d'une gauche éclatée, serait-ce sa seule planche de salut ?En matraquant de la sorte, le MR rompt avec la promesse faite voici un an d'enterrer la hache de guerre et de renouer le dialogue avec le PS - un appel lancé alors conjointement par Louis Michel et Jean-Pascal Labille. Ne s'isole-t-il pas à mort ? "Je fais la différence entre la stratégie du PS, que je ne comprends pas, et la position des hommes et des femmes qui composent ce parti, temporise Jean-Luc Crucke. Tout le monde n'est visiblement pas sur la même longueur d'ondes dans leurs rangs. Il y a de la marge entre Di Rupo et Magnette, mais c'est encore plus criant quand on descend dans les étages... Je ne m'inquiète pas : il y aura toujours quelqu'un à qui parler au PS." C'est clair : le MR espère diviser pour dominer.