Un véritable " outing général ". Ce long et chaud été l'a révélé, spectaculairement : le monde n'est plus qu'un éventail de tatouages. C'est le mollet d'un collègue sur lequel grimpe un serpent, c'est le bras d'une serveuse qui apparaît totalement couvert de symboles plus ou moins ethniques jusqu'à la frontière du poignet, c'est un alphabet exotique qui dégringole sur l'avant-bras d'un père donnant la main à son fils... La géographie du tattoo couvre tous les continents. La demande est exponentielle. Les tatoueurs les plus connus ont des carnets de rendez-vous remplis pour des mois. Les autres, de plus en plus nombreux, trouvent des clients sans difficulté. Bref, le tatouage " s'est complétement banalisé, il ne recèle rien de subversif. On constate une forme d'intégration sociale ", analyse David Le Breton, sociologue à l'université de Strasbourg et auteur d'une enquête très fouillée : Le tatouage ou la signature de soi (éd. Casimiro, 2014). A tel point que, d'après les sociologues, il n'est même plus aujourd'hui une mode acceptable et cool, mais un phénomène de société. " On a vraiment affaire à monsieur Tout-le-Monde ", affirme Jean-Pierre Mottin, tatoueur au Grizzly Inc. Tattoo, à Liège, et premier prix au Mondial du tatouage organisé au printemps dernier à Paris. La pratique, longtemps considérée comme underground, s'est ancrée en quelques décennies dans le mainstream. Tous ces tatoués se recrutent désormais parmi les " vous-et-moi ". Ils ne forment pas pour autant une communauté homogène, mais autant de courants. Petit passage en revue, avec une pointe de caricature.
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Un véritable " outing général ". Ce long et chaud été l'a révélé, spectaculairement : le monde n'est plus qu'un éventail de tatouages. C'est le mollet d'un collègue sur lequel grimpe un serpent, c'est le bras d'une serveuse qui apparaît totalement couvert de symboles plus ou moins ethniques jusqu'à la frontière du poignet, c'est un alphabet exotique qui dégringole sur l'avant-bras d'un père donnant la main à son fils... La géographie du tattoo couvre tous les continents. La demande est exponentielle. Les tatoueurs les plus connus ont des carnets de rendez-vous remplis pour des mois. Les autres, de plus en plus nombreux, trouvent des clients sans difficulté. Bref, le tatouage " s'est complétement banalisé, il ne recèle rien de subversif. On constate une forme d'intégration sociale ", analyse David Le Breton, sociologue à l'université de Strasbourg et auteur d'une enquête très fouillée : Le tatouage ou la signature de soi (éd. Casimiro, 2014). A tel point que, d'après les sociologues, il n'est même plus aujourd'hui une mode acceptable et cool, mais un phénomène de société. " On a vraiment affaire à monsieur Tout-le-Monde ", affirme Jean-Pierre Mottin, tatoueur au Grizzly Inc. Tattoo, à Liège, et premier prix au Mondial du tatouage organisé au printemps dernier à Paris. La pratique, longtemps considérée comme underground, s'est ancrée en quelques décennies dans le mainstream. Tous ces tatoués se recrutent désormais parmi les " vous-et-moi ". Ils ne forment pas pour autant une communauté homogène, mais autant de courants. Petit passage en revue, avec une pointe de caricature. On ne peut pas vraiment parler de tribu mais plutôt d'un peuple, voire d'une génération entière : ce sont les nouveaux " inscrits ", une majorité de jeunes, autant de femmes que d'hommes, beaucoup de quadras, en voie de prolifération. Chez eux, les " parures cutanées " correspondent à une volonté d'embellir le corps ou à un désir de se singulariser, quand le vêtement ne sert plus à se distinguer. " Pour les jeunes, dans une société individualiste où le look prime, il s'agit de trouver sa marque pour se démarquer des autres : mon tatouage, c'est mon logo. Ils recherchent un supplément d'attraction dans le regard des autres ", poursuit David Le Breton. Sous le règne de l'image, il convient donc de se rendre visible, ou du moins s'en donner le sentiment. Du coup, les zones tatouées sont de plus en plus voyantes et les motifs, plus imposants. Les surfaces les plus demandées sont le bras entier (une " manche intégrale "), la jambe et le dos. De plus en plus de jeunes exigeraient des motifs sur le cou, les mains, les poignets pour sortir du lot : une demande aujourd'hui courante et qui, autrefois, aurait relevé du suicide social. Certains veulent aussi se faire tatouer le visage, mais les professionnels demeurent réticents. La peau, de plus en plus exposée, serait le dernier espace en friche, la dernière aire de liberté. Le propos revient souvent : " Mon corps est à moi, j'en fais ce que je veux ", avance une jeune femme qui attend son tour pour se faire tatouer un mandala sur la cuisse par Jean-Pierre Mottin. " On nous fait manger des cochonneries, on nous taxe sans qu'on sache pourquoi. La dernière chose sur laquelle on a encore une emprise, c'est notre corps. " Il n'y a donc plus de code. Le tatouage n'est plus une manière d'afficher une revendication, une appartenance à un groupe. Aucun symbole de résistance ni de valeur politique. " Nous sommes aux antipodes des attitudes rebelles des années 1980 et à l'inverse dans une attitude consumériste qui s'ignore ", note le sociologue. Les jeunes " modeux " afficheraient presque une espèce d'" uniforme ", piochant dans un répertoire limité et banal. " De Sydney à Durban en passant par Paris, ils sont tatoués de la même façon ", souligne Jérôme Pierrat, rédacteur en chef du mensuel Tatouage Magazine. " Je ne juge pas leurs motivations purement esthétiques. Mais je refuse les mineurs et ceux qui me demandent un tribal (NDLR : motif abstrait maori, mis à la mode par les surfeurs). Chaque tatouage doit être unique ", ajoute Jean-Pierre Mottin. Mais ils ont quand même fini par énerver un peu, ces " consuméristes " du tatouage. Qui ? Les vrais de vrai, tiens, qui n'apprécient guère ce qu'ils qualifient de " tatouages H&M ". On pourrait les confondre avec les premiers. Parmi eux, il y a les pudiques - ça ne doit pas se voir - et, bien plus nombreux, les démonstratifs - ça se voit. C'est une clientèle plus mûre, qui conçoit le passage sous l'aiguille comme un moyen d'inscrire une transition. Chez ceux-là, le tatouage ne correspond pas uniquement à un acte narcissique qui ne ramènerait qu'à soi. Il est surtout un acte éminemment relationnel, avec la douleur comme rite de passage - ça fait mal et, au bout de deux heures, il faut arrêter. Ce sont des " cicatrices choisies ", souvent liées à un moment marquant de la vie. Agréable ou douloureux : voyage, amour, enfant, décès... y laissent leurs traces. " J'ai attendu d'avoir 35 ans pour faire ce premier tatouage ", raconte Robert, 42 ans, avocat, habillé sobrement. Et sept tatouages à présent. Sa première tâche fut de trouver le bon tatoueur. Le choix était vaste : il existe une quarantaine de tatoueurs à Bruxelles, près de trois cents en Wallonie et environ quatre cents en Flandre. Robert s'est présenté à La Boucherie moderne, un tattoo shop bruxellois réputé pour ses pièces graphiques. " Chacun de mes tatouages renvoie à une étape de ma vie, un peu comme mes rides. Il s'agit d'une démarche personnelle, une rébellion pour moi seul. " Aucun ne se voit lorsqu'il est en costume. Son cou et ses bras sont intacts. Il peut se balader en tee-shirt sans qu'on n'aperçoive quoi que ce soit. Ce sont les initiés, devenus accros. Ils sont recouverts d'encre par pans entiers. Ils commencent par un petit tatouage sur l'épaule et finissent avec un dos complet et une manchette. Leurs pièces sont uniques, véritables tableaux sur un support vivant. Ces adeptes du body art parcourent le monde pour se faire tatouer par les plus grands artistes de la discipline. Les prix se chiffrent alors à au moins 250 euros l'heure (ils démarrent à 50 euros l'heure chez un tatoueur de quartier) et le temps d'attente s'élève à trois, voire quatre ans. Les différents courants de tatoués se croisent en tout cas lors des rassemblements de professionnels et passionnés. Ainsi Bruxelles accueille, le week-end du 11 novembre, à Tour & Taxis, l'International Brussels Tattoo Convention. Une grand-messe où se réunissent plus deux cents artistes tatoueurs venus du monde entier, défilent des individus très fiers de leurs tattoos, et se produisent des groupes rock. Reste que le tatouage peut encore entraîner des réserves sociales et professionnelles. Ainsi Fanny Gillard, 34 ans, tatouée sur les avant-bras, journaliste à la radio publique et présentatrice de l'émission Juste à temps, cet été sur La Deux : son premier passage télé a provoqué des mails indignés, et inondés d'insultes. Clairement : même en plein boom, le tatouage visible semble peu compatible avec certaines fonctions. Un ministre dévoilant un nénuphar, au-dessus de son col-cravate, ce n'est pas pour tout de suite. En attendant, le monde du tattoo connaît une explosion de créativité. L'équipement, le savoir-faire, la richesse des dessins et des coloris - plus vifs, plus variés - se sont spectaculairement améliorés. Une nouvelle génération de tatoueurs, qui a réinventé le genre, a éclos : la trentaine aujourd'hui, ils ont fait les beaux-arts ou sont issus du milieu de l'illustration et du graphisme. Le monde du tattoo a désormais ses écoles et ses disciples, ses " faussaires " - des scratcheurs qui tatouent à domicile à l'aide de machines bas de gamme - et ses génies, comme Félix et Filip Leu, Lyle Tuttle, Mark Mahoney, Ed Hardy, Scott Campbell ou Tin-Tin. On pense alors à la valeur marchande de ces " Picasso " du tatouage. Leurs oeuvres n'en auraient pourtant aucune. Elles ne sont ni changées, ni vendues, ni exposées. Et en pièce détachée ? Jusqu'ici, la vente d'une peau humaine ornée par un artiste pour être tannée post mortem reste un cas unique. Jusqu'ici.