Oui, il a senti que le spleen pouvait envahir son esprit. Lui qui a passé plus de trente-cinq ans à faire de la politique a vu le vide se faire autour de lui. "J'ai modifié mon abonnement. Le téléphone sonne beaucoup moins et c'est bien normal", confie Richard Miller. Le trouble pointe encore quand resurgit un dossier dans lequel il s'était investi. Une sorte de reflux tant l'engagement a été fort. "On se dit: "Ah, si j'étais encore là." Mais on doit admettre que les choses avancent sans vous. Pour autant, je n'éprouve aucun regret de ma vie passée." Des petites choses sans importance mais qui, mises bout à bout, bouleversent le quotidien. Il a géré ça en se lançant dans l'écriture, un ouvrage sur Le Tintoret, peintre vénitien de la Renaissance. D'abord retraité, puis confiné avec sa compagne, artiste peintre, il s'est plongé avec gourmandise dans les chefs-d'oeuvre chatoyants et mouvants du maître. Il se dit impatient de pouvoir très bientôt décoller pour la Sérénissime, où sont encore conservées une cinquantaine de toiles sur les quelque 112 peintes à Venise.
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Oui, il a senti que le spleen pouvait envahir son esprit. Lui qui a passé plus de trente-cinq ans à faire de la politique a vu le vide se faire autour de lui. "J'ai modifié mon abonnement. Le téléphone sonne beaucoup moins et c'est bien normal", confie Richard Miller. Le trouble pointe encore quand resurgit un dossier dans lequel il s'était investi. Une sorte de reflux tant l'engagement a été fort. "On se dit: "Ah, si j'étais encore là." Mais on doit admettre que les choses avancent sans vous. Pour autant, je n'éprouve aucun regret de ma vie passée." Des petites choses sans importance mais qui, mises bout à bout, bouleversent le quotidien. Il a géré ça en se lançant dans l'écriture, un ouvrage sur Le Tintoret, peintre vénitien de la Renaissance. D'abord retraité, puis confiné avec sa compagne, artiste peintre, il s'est plongé avec gourmandise dans les chefs-d'oeuvre chatoyants et mouvants du maître. Il se dit impatient de pouvoir très bientôt décoller pour la Sérénissime, où sont encore conservées une cinquantaine de toiles sur les quelque 112 peintes à Venise. La page est donc tout à fait tournée. Comme le permet la Constitution, Richard Miller a demandé ses indemnités de sortie de parlementaire. De son action politique, il a conservé un rôle d'expert auprès du ministre-président de la Fédération Wallonie-Bruxelles, Pierre-Yves Jeholet. "Je suis chargé des dossiers relatifs à la francophonie et à l'audiovisuel européen. En temps, j'y consacre une journée par semaine." Aucun regret, aucune nostalgie qui rend triste, vraiment? "S'il y a quelque chose qui me manque, c'est l'enthousiasme des combats, des campagnes. On vit de grandes satisfactions, de grandes déceptions aussi. Vous savez, contrairement à ce que beaucoup pensent, oeuvrer au sein d'un parti est une vraie chance. Au fond, tous les politiques visent la même chose, entrent dans le même mécanisme: chercher des solutions aux difficultés des citoyens. On a le goût des autres, on aime les gens. On ne s'ennuie jamais. C'est une vie intense, puissante, alors quand tout, ou presque, s'arrête..." L'ancien ministre de la Culture et de l'Audiovisuel n'entend pas prendre de retraite. On le retrouve, à sa demande, à la galerie d'art L'Atelier des capucins, installée dans l'ancien couvent des capucins, à l'ombre de la collégiale Sainte-Waudru, à Mons. Le lieu, ouvert en février 2020, se veut un espace voué aux artistes, "surtout ceux qui ont continué à travailler sans obtenir la reconnaissance qu'ils auraient dû avoir", aux expositions, aux événements culturels, aux échanges littéraires, aux débats philosophiques. Richard Miller devance d'emblée la question: "La galerie Miller vaut-elle la peine?" "Non, je n'en vis pas." Mais il y a des acheteurs, des clients qui carburent au coup de coeur. Le galeriste précise qu'il ne reçoit aucun subside et tout ce qui entre est directement réinvesti. "Je suis profondément heureux aujourd'hui. Je me consacre à plein temps à la philosophie, à la culture, aux arts plastiques. Je découvre le métier de galeriste. L'environnement est quand même plus serein, plus sain. Il y a peu de disputes dans ma galerie!" Nul n'ignore, en effet, que la politique peut se montrer cynique et cruelle, qu'y soufflent les vents les plus vifs. Cela se résume par un dicton, que Richard Miller livre lui-même: "Tes ennemis sont dans ton parti, tes adversaires sont dans les autres partis ." "On y rencontre de très nombreuses rivalités. Malgré tout, la mentalité de frères d'armes et l'unité ne s'étiolent jamais." Ça n'empêche ni les claques, ni les croche-pieds. Il pourrait en raconter. Ainsi, en 2003, Daniel Ducarme, alors président du MR, l'évince de but en blanc de son ministère fétiche des Arts et des Lettres à la Communauté française. Ou encore, en 2009, Louis Michel tente, vainement, de lui barrer la première place de la liste MR aux régionales, à Mons, au profit de sa protégée, Jacqueline Galant. Il ne nous en dira rien, juste qu'il est resté "très ami" avec Louis Michel. Oui, heureusement, qu'il y a l'amitié. "La politique, c'est un engagement de chaque instant. C'est une passion pour la vie. Mais vous y consacrez tout votre temps." Une passion qui bouffe tout, abîme, détruit? "Je connais peu de vies heureuses en politique. Il y a tant de difficultés, d'absences, de renoncements. C'est un tribut très élevé pour beaucoup de gens." A 66 ans, Richard Miller a eu le temps de préparer son plan B. Il y a sept ans, en 2014, quand son parti le place premier suppléant à la Chambre, il décide de planifier l'après. L'Atelier des capucins est aussi le siège d'une petite maison d'édition, Créations Europe Perspectives, qu'il a fondée avec son ami d'enfance, Jean Meurice. L'homme s'estime chanceux parce que, à l'inverse de nombreux politiques, il n'a jamais eu pour seule passion la politique. A côté, il a conservé cet appétit pour la philosophie, dont il ne s'est jamais coupé, qu'il n'a jamais cessé de lire: "Chaque matin, c'est mon rituel." A 55 ans, l'élu-écrivain a défendu sa thèse de doctorat en philosophie et lettres. C'était une "nécessité": "Depuis l'âge de 25 ans, je portais cette douleur d'avoir dû y renoncer parce qu'il fallait bien travailler, gagner son pain." Cette double casquette, résume-t-il, lui a permis de tenir quand sa vie politique s'est arrêtée. Sinon, il aurait été "malheureux". Un sentiment de déception qui a suivi les élections législatives de mai 2019 l'aura paradoxalement aidé à quitter la scène. Un pari perdu d'avance, ce scrutin, puisque le MR lui avait assigné une place non éligible, une deuxième place sur la liste régionale, une position de "combat" qu'il disait être le "seul à avoir pu mener". Il encaisse et, seul, fait un retour sur la défaite, chaque jour un peu plus approfondi pour, finalement, toucher le point sensible, cette lassitude qui avait fini par le cueillir. "C'est vrai, le feu sacré n'y était plus. J'ai adoré ça, j'ai donné beaucoup à la politique. Mais j'ai voulu me retrouver, trouver un autre sens à ma vie. J'ai vieilli, j'ai fait mon temps et le monde d'avant a changé. Les mécanismes politiques ont beaucoup évolué. Je suis devenu trop vieux." Après plusieurs mandats accomplis, il affirme s'être senti plus "valorisé" lorsqu'il était au service de ses concitoyens montois. La politique locale offre plus d'"avantages": "Du concret ; on voit se réaliser ce que l'on souhaite, ce que l'on fait." "Ce sont aussi des relations horizontales, alors qu'à la Région, les rapports se situent à un niveau plus vertical." Posé sur un bureau encombré de livres et de revues, un téléphone portable a sonné. Richard Miller a pris l'appel. "Bonjour, président. Comment allez-vous?"... "Je suis avec une journaliste et, cette fois, je dirai tout!"... "Oui... Oui, je vous rappelle." Etait-ce Georges-Louis Bouchez, à la tête du parti? On sait Richard Miller jamais loin de l'épicentre du MR. "J'ai la particularité d'avoir toujours été apprécié par les présidents et d'avoir eu un contact privilégié avec eux", assure-t-il. Non, ce n'était pas Georges-Louis Bouchez. Son "président", c'est Louis Michel, qu'il vouvoie, l'ami de quarante ans, un "ex" comme lui. Un homme rencontré en 1982, quand il entre comme attaché de presse au cabinet de Louis Michel, alors jeune président des libéraux. Depuis, il aura participé à l'élaboration de tous les programmes électoraux des réformateurs. Mais le libéralisme qu'il a toujours défendu, souligne-t-il, c'est un "libéralisme humain", ce concept qu'il a lui-même théorisé, en 1995, avec Louis Michel et qu'on a appelé le "libéralisme social", plaçant ainsi son parti très au centre et favorisant le dialogue avec la gauche. La socialiste Laurette Onkelinx, à l'époque, a carrément parlé d'escroquerie mais l'affaire a plutôt bien fonctionné, débouchant sur des coalitions "arc-en-ciel" et "violette". C'est le moment où Richard Miller évoque ses parents, son enfance. Un grand-père mineur, un père sergent, une mère au foyer, deux soeurs: ce "lumpenprolétariat dont même Karl Marx ne voulait pas entendre parler". Surtout, l'enfance de Richard est habitée par la maladie. La polio le laisse paralysé d'un bras, avec de longs séjours à l'hôpital et de nombreux traitements. "C'est à partir de là que s'est ancrée en moi la nécessité d'un Etat qui doit mettre les services publics à la disposition de tous." Ce libéralisme social ne semble plus être la référence aujourd'hui. En tout cas, il ne va pas de soi pour Richard Miller. Sans jamais citer de noms, il s'excite sur ceux qui "s'imaginent que l'on puisse être libéral et conservateur". "Cette droite conservatrice et étriquée a échoué et nous a fait du tort." L'évolution de la vie politique l'effraie aussi: "A la pression s'ajoute maintenant cette espèce de suspicion permanente à l'égard des politiques." Dans un soupir, il lâche: "Ce qui m'étonne, c'est le nombre de personnes qui se rallient aux partis extrémistes. La Belgique, ce n'est pas le Zimbabwe. Notre pays se classe 17e sur 200 en matière de qualité de vie. Il offre une certaine forme d'égalité, des lois qui protègent..." Le sourire revient vite et le revoilà qui nous parle, avec passion, du Tintoret.