On a voulu les réunir tous les trois, autour d'une table avec des plats dessus, pour parler de leur rapport, comme hommes politiques, à la nourriture pour prolonger notre dossier " Notre assiette : enjeu politique " (Le Vif/L'Express du 22 mars dernier). Alors on a invité Hassan Bousetta, Christos Doulkeridis et Alain Destexhe à casser la graine. Hassan Bousetta, conseiller communal socialiste à Liège, parce qu'il est professeur de sociologie à l'université de Liège, et qu'il publie des bouquins en anglais chez Routledge sur les migrations. Christos Doulkeridis, écologiste ixellois, parce qu'il est fasciné par la cuisine, pionnier du slow food, et qu'il prépare deux livres culinaires, un sur les recettes grecques de sa maman et l'autre sur l'histoire du mezze, cette apéritive tradition levantine que chacun, désormais, connaît. Et Alain Destexhe, libéral ixellois, parce qu'il fait des vidéos avec Drieu Godefridi, qu'il y explique que notre culture traditionnelle est menacée. Et il n'y a rien de plus culturel que ce que l'on mange.
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On a voulu les réunir tous les trois, autour d'une table avec des plats dessus, pour parler de leur rapport, comme hommes politiques, à la nourriture pour prolonger notre dossier " Notre assiette : enjeu politique " (Le Vif/L'Express du 22 mars dernier). Alors on a invité Hassan Bousetta, Christos Doulkeridis et Alain Destexhe à casser la graine. Hassan Bousetta, conseiller communal socialiste à Liège, parce qu'il est professeur de sociologie à l'université de Liège, et qu'il publie des bouquins en anglais chez Routledge sur les migrations. Christos Doulkeridis, écologiste ixellois, parce qu'il est fasciné par la cuisine, pionnier du slow food, et qu'il prépare deux livres culinaires, un sur les recettes grecques de sa maman et l'autre sur l'histoire du mezze, cette apéritive tradition levantine que chacun, désormais, connaît. Et Alain Destexhe, libéral ixellois, parce qu'il fait des vidéos avec Drieu Godefridi, qu'il y explique que notre culture traditionnelle est menacée. Et il n'y a rien de plus culturel que ce que l'on mange. On était certain qu'ils avaient des choses à dire, et on avait, au départ, voulu leur faire partager un dürüm, parce que celui-ci est devenu comme une bannière pour ceux qui, à droite, dénoncent la perte de notre identité plutôt blanche - mais pas comme la sauce - et forcément chrétienne, celle des fritkots et des chicons au gratin. Mais comme, au fond, on est sympa, on a préféré les inviter dans une petite merveille de restaurant, place de la Liberté, au coeur de la capitale, De Bruxelles et d'ailleurs. Jean-Louis, ancien ouvrier de l'automobile devenu restaurateur après la délocalisation de son usine, y fait composer par Benjamin, son chef, des mets mélangés de partout sous un grand portrait de Barack Obama et à côté d'un fier buste de Thomas Sankara. " Ce qu'on prépare, ici, c'est le meilleur de la mondialisation. Le dürüm, c'est le pire ", résume d'ailleurs assez bien Jean-Louis. Avec les autres commerçants du quartier, il a obtenu de la Ville de Bruxelles de pouvoir disposer, le premier week-end de juin, du Cirque royal, pour y tenir un festival de la diversité, avec Saule, le Grand Jojo, du hip-hop, du reggae et des djembés. Etrangement, De Bruxelles et d'ailleurs est aussi le restaurant favori de Theo Francken, populaire apôtre de cette droite dürüm qu'étrangle un sentiment d'insécurité culturelle. Ce jeudi-là, donc, Alain Destexhe est arrivé pile à l'heure convenue. Il avait déjà dîné, et ne pouvait rester qu'une heure. Alors, dès que Christos Doulkeridis a débarqué, on a essayé de lui faire dire si, chez lui, positionnement politique et habitudes alimentaires étaient liés. " Je vais vous répondre tout de suite, comme ça on pourra passer à autre chose : non ! Je ne vois pas en quoi il y aurait des mets liés au libéralisme conservateur. On peut être conservateur et ouvert sur le monde. Moi, je suis cosmopolite et ouvert à toutes les nourritures. Je ne vois pas de problème à bouffer du couscous, des merguez... Mais pour moi, le multiculturalisme ce n'est pas lié à la bouffe, c'est un détail ça. Ce qui est en jeu, c'est l'adhésion à des valeurs et à une histoire communes ", a déclaré Alain Destexhe, dont le fils aime beaucoup les dürüms. Mais, " pour nous faire plaisir et parce qu'on n'était pas là pour être gentil ", il avait " cherché une occasion où la nourriture a eu une influence sur la politique belge ", et il a trouvé un exemple qui lui a permis de se disputer avec Christos Doulkeridis en attendant la venue d'Hassan Bousetta qui était en retard : la crise de la dioxine. - En 1999, elle a eu comme conséquence de faire venir les écolos au pouvoir, ce qui n'était pas prévu puisqu'il y avait un accord entre les libéraux et les socialistes, et l'arithmétique a fait qu'on a été obligé de constituer un gouvernement avec les écolos. Et alors, permettez-moi d'être méchant une seconde, mais ça a eu deux conséquences néfastes. La politique d'immigration a été déplacée vers la gauche, et Isabelle Durant a ouvert la boîte de Pandore du survol de Bruxelles, a lâché Destexhe. - Mais ca c'est plutôt chouette. On a fait passer le droit de vote, la régularisation..., l'a interrompu Doulkeridis. - Voilà, le droit de vote, le regroupement familial, l'accès à la nationalité..., a continué Destexhe. - ...et les droits pour les homosexuels, a ajouté Doulkeridis. - Ne mélangeons pas tout ! a soufflé Destexhe. Et c'est là que la bagarre a commencé. - Ce n'est pas un mélange ! s'est énervé Doulkeridis en se servant un verre de Spa Reine, c'est une série d'enjeux que je considère comme assez libéraux, mais pas dans le sens économique, dans celui d'une plus grande ouverture des droits. C'est l'héritage d'un libéralisme des Lumières par lequel on essaie de s'adapter à l'époque et à la société. Pour moi, augmenter le nombre des gens qui peuvent bénéficier du droit de vote, la régularisation des sans-papiers, l'accès à des droits égaux pour des gens qui appartiennent à des minorités sexuelles, c'est l'héritage d'un libéralisme auquel je peux m'identifier sans aucune difficulté comme écologiste. - Tu mélanges deux problématiques qui n'ont rien à voir, a coupé Destexhe, qui avait terminé son café. Les débats éthiques, droits des homosexuels, etc., qui étaient bloqués depuis des décennies par la famille sociale chrétienne. L'ouverture se serait produite, avec ou sans les écolos. Ces avancées auraient eu lieu. Par contre, la politique d'immigration n'est pas liée à une politique libérale, c'est un choix de société qui a été fait parce que le rapport de force au sein de cette coalition était celui-là. Donc, je ne mélange pas les deux ! A ce moment est arrivé Hassan Bousetta, et Alain Destexhe a dit " bonjour monsieur Bousetta, alors la droite arrive à l'heure, la gauche est en retard, hum hum ? ". Le Liégeois s'est assis et a souri en avançant sa " circonstance atténuante : je viens de Liège ", et il a pris la bouteille de San Pellegrino que Jean-Louis venait de poser sur la table. On s'est alors senti autorisé à poser la question qui tue, celle pour laquelle on avait composé cette cène de ménage à trois : faut-il lutter contre le dürüm ? - Non, pas contre le dürüm en lui-même, a tout de suite informé Destexhe, mais, par contre, on doit lutter contre le type de commerces et de restaurants qu'on ouvre dans certains endroits de la ville. Par exemple ici à Bruxelles, dans le centre-ville, autour de l'hôtel de ville et de la Bourse, n'avoir que, ou avoir beaucoup d'établissements de type " dürüm ", c'est regrettable. On doit veiller à une certaine diversité et à une certaine qualité. - Encore une fois c'est marrant de jouer le libéral de service là-dessus, mais quand il y a une ouverture de commerce, généralement, c'est une rencontre entre une offre et une demande. Les pouvoirs publics doivent un peu planifier ça. Autour de la Grand-Place, il y a surtout de fausses chocolateries belges qui sont tenues par des Chinois qui tiennent tout le marché, et des fausses boutiques touristiques, comme dans beaucoup d'autres coins des grandes villes, ce n'est pas un phénomène typiquement belge, l'a repris Doulkeridis. - Ce n'est pas un phénomène bruxellois, c'est un phénomène aujourd'hui qui touche tout le monde. Tu vas à Bastogne, à Eupen..., a commencé Bousetta. - A Verviers..., a ajouté Doulkeridis. - Verviers, c'est plus compréhensible, car elle est marquée par pas mal de migrations depuis les deux dernières décennies. Le problème n'est pas, me semble-t-il, de se battre contre le dürüm, qui est un phénomène lié au marché, qu'il faut sans doute réguler et encadrer. Mais il y a des gens qui se battent contre le dürüm pour d'autres raisons, vous l'évoquez dans votre récent dossier du Vif, a relevé Bousetta. - Il y a une bataille idéologique engagée par une certaine droite, a opiné Doulkeridis. - Elle est plus encore identitaire qu'idéologique... S'il y a des gens qui se mobilisent, d'une manière hostile, contre la consommation de pitas, de dürüms ou de viande halal, contre une diversification culturelle qu'on ne veut pas voir, ça ne veut pas dire pour autant que les acteurs de cette pratique en font un étendard culturel. Il n'y a aucune raison de faire du dürüm une sorte d'étendard gastronomique ou de modèle de l'identité des minorisés. Ce n'est pas l'enjeu. Ce qui est intéressant dans ce débat, c'est que l'alimentation c'est un phénomène social total. Il ouvre toutes les perspectives de la société. Il y a les gens qui veulent résister à des changements de manière assez paradoxale, parce que souvent ce sont les mêmes qui veulent la globalisation, le cosmopolitisme, mais qui, en même temps, ne veulent pas en assumer les conséquences... Et si c'est un fait social total, ça renvoie aussi à toutes les difficultés économiques, sociales, culturelles, de l'immigration, a suggéré Hassan Bousetta. Et tout le monde a regardé Alain Destexhe. - Qui ça en Belgique ?, a-t-il interrogé les autres. - Si des gens combattent sur le plan identitaire contre le dürüm, c'est parce que le dürüm présente une visibilité, a précisé Bousetta. - Mais est-ce qu'il y en a ? a insisté Destexhe. Puis Jean-Louis est arrivé avec un succulent sashimi de bar avec de la mangue et toutes sortes d'épices à se partager, et ça a un peu détendu l'ambiance, mais Alain Destexhe n'en a pas pris parce qu'il n'avait pas faim. - Ah, le dürüm si je le prends de manière large, comme un établissement qui vend de l'alimentation différenciée, le halal aussi en fait partie. Je viens de Liège. Sur l'île d'Outremeuse, la presse a récemment fait des papiers pour déplorer qu'il n'y ait plus de boucherie traditionnelle... Pendant tout un temps, tu as eu des débats. Donc, il y a des gens qui sont mobilisés là-dessus, oui ! a posé Hassan Bousetta. Et on a lu à Alain Destexhe l'extrait d'un article paru sur le site du Peuple, intitulé " La guerre du chicon au gratin est déclarée ", qui affirmait qu'" au travers de la disparition du chicon au gratin apparaît le remplacement de populations ". - Je n'entre pas dans ce jeu-là, s'est défendu le libéral. Mais on a expliqué que le fritkot traditionnel disparaissait, que c'était une réalité factuelle, et qu'il était remplacé par des snacks à dürüm et à pitas... - Ouais, mais je me souviens qu'enfant, à Bruxelles, énormément de fritkots étaient tenus par des Grecs. Ils ont perpétué la tradition du fritkot en Belgique, parce que c'étaient des métiers auxquels ils pouvaient accéder, et que quand ils sont venus la plupart pour travailler dans les mines et dans la sidérurgie et qu'ils ont perdu leur job là-bas, beaucoup se sont retrouvés dans le secteur de l'alimentation, qui n'exigeait pas de qualifications spéciales, a rappelé Christos Doulkeridis. - Ce qui a tué le fritkot, ce n'est pas le dürüm, c'est l'américanisation, cette forme de bouffe rapide qui, elle, ne fait pas l'objet d'un combat identitaire, a souligné Bousetta. Et, bizarrement, Alain Destexhe était d'accord, mais en partie. - Je regrette une certaine disparition d'un patrimoine, les fritkots bien sûr, mais aussi, dans certains quartiers, les fromageries, les boucheries non halal, mais est-ce que ça disparaît parce que l'offre et la demande changent, ou bien est-ce un changement culturel ? Personnellement, je suis plus peiné par la multiplication des McDonald's, et des Burger King et, pire encore, des KFC, que par les dürüms. C'est un phénomène de société, mais je n'aime pas cette américanisation de la bouffe. Le KFC, c'est horrible ! Cette américanisation me pose un plus grand problème que la " dürümisation ", a-t-il confié. Alors on a fait semblant, naïvement, de demander à Alain Destexhe si, quand même, par le plus grand des hasards, le halal n'était pas une thématique qui le préoccupait... - L'halalisation pose en effet des problèmes que je voudrais évoquer. C'est un phénomène assez récent, cette obsession autour du halal et du haram. Pendant très longtemps, les populations immigrées musulmanes n'avaient pas cette préoccupation de la nourriture, a-t-il commencé. - C'est mal les connaître..., a essayé de dire Hassan Bousetta. - C'est moi qui parle ! - Quelle conception autoritaire du débat... C'est pas très libéral, ça ! - Vous pourrez répondre après. C'est la fameuse formule, " à Rome, fais comme les Romains ". Et même dans le Coran, il est dit que quand le croyant est en pays étranger, il a le droit de ne pas suivre les règles qu'il serait autrement obligé de suivre dans un pays musulman. Je constate qu'il y a une radicalisation autour de la nourriture... Pour moi, l'aspect le plus grave, c'est ça. Le ramadan, ça fait partie des tabous dont personne ne veut parler. Dans les écoles où se trouvent beaucoup de musulmans, il y a de plus en plus de jeunes qui font le ramadan de plus en plus tôt. Faire le ramadan en été, pour des gosses de 12, 13, 14 ans, je ne crois pas que ça soit franchement bon pour leur santé. Et pourtant, ils le font ! Je ne pense pas qu'ils le faisaient il y a dix, quinze ou vingt ans. Les jeunes n'avaient pas une telle conscience religieuse, a-t-il terminé. Et comme on commençait à parler religion, Jean-Louis est arrivé avec un ris de veau à la sauce aux champignons qui valait bien les rivières de miel et de lait de tous les paradis monothéistes. - Et tu dis ça pour toutes les religions ?, a demandé Christos Doulkeridis à Alain Destexhe, en bénissant déjà le fait qu'il ne veuille pas manger. - Ça traduit une islamisation, a répondu celui qui jeûnait devant le diabolique ris de veau. - Vous manquez un peu d'ambition, là : vous devriez lutter contre tous les communautarismes, et pas seulement contre un seul... Et vous jouez avec la réalité, a dit Hassan Bousetta à Alain Destexhe en reprenant de la sauce aux champignons. L'Exécutif des musulmans de Belgique, l'an dernier, a conseillé aux jeunes et aux étudiants de ne pas hésiter à manger pendant le ramadan en période d'examens... - Je suis très heureux de l'apprendre, a répliqué Alain Destexhe sans un regard pour la sauce ni pour le ris. - Allez, a alors commencé Doulkerdis une fois qu'il ne restait plus de ris, ni de pain, ni de sauce. Derrière ceux qui disent que l'islam menace de plus en plus la société, notre patrimoine historique belge est menacé à cause de ça, ce que tu dis quand même, Alain... - Oui, oui, jusque-là ça va... - Eh bien ils utilisent de plus en plus l'alimentation, c'est pourquoi cet article est totalement justifié. Effectivement, on entend tout le temps ces histoires, que les boucheries traditionnelles disparaissent au profit de boucheries halal, pendant qu'on ne parle jamais des poissonneries qui disparaissent tout autant, ou que les cantines deviendraient halal, combien d'écoles le sont devenues ? Allez quoi ! - Le porc fait partie de notre alimentation ! a martelé Destexhe. Alors, on lui a demandé s'il fallait lutter pour le droit au porc. - Oui, a-t-il rétorqué, pour maintenir le porc, qui fait partie de notre alimentation traditionnelle, dans les menus. - Mais tu as une liste des trucs qui figurent dans notre patrimoine belge ? lui a lancé Doulkeridis. Le produit qui a le plus envahi la cuisine belge, c'est l'huile d'olive... - C'est très bon pour la santé..., a acquiescé Destexhe. - Et ça, c'est les Grecs. Ma mère, quand elle cuisinait à l'huile d'olive, qu'est-ce qu'on ne lui disait pas ? Les Belges, entre guillemets, nous disaient " ça pue ! ", " rentrez chez vous avec votre huile d'olive ! ". Ça fait partie de l'évolution ! a conclu Christos Doulkeridis. Enfin, " conclu ", pour ce qui concernait Alain Destexhe, qui s'est levé en disant qu'il nous aimait beaucoup mais qu'il devait absolument partir car on l'avait mis en retard. C'est là que Jean-Louis est venu avec du porc croquant et du poulpe laqué. " Ça va être plus détendu maintenant. On sent la différence entre vos sensibilités, et bien sûr que tout ça est lié à la bouffe ! " il a dit tout rigolard. Christos Doulkeridis, doctement, s'est alors pris un morceau avec sa fourchette. Il l'a posé sur sa langue, il a fermé la bouche, il a avalé sa bouchée de cochon croquant, il a levé les yeux au ciel et il a feulé. Et puis il a crié : " Putain, les gars, qu'est-ce que je suis content de ne pas partager ça avec Destexhe ! "