"Je ne vais pas me faire que des amis." Dans la bouche de Frédéric Sojcher, que nous rencontrons à Bruxelles, la formule résonne à la manière d'un doux euphémisme. Dans Je veux faire du cinéma (1), son nouvel ouvrage, le réalisateur belge, par ailleurs professeur de cinéma à la Sorbonne, entend se livrer à une autopsie sans concession du milieu du 7e art. Soit le bûcher des vanités, la violente mise à distance des éléments perturbateurs imposée à grands coups de jugements péremptoires et les petits arrangements entre amis qui, selon lui, président au financement des films en Belgique francophone. Dans son viseur, tout particulièrement: la Commission de sélection des films et le quasi-pouvoir de vie et de mort qu'elle détient sur les projets de longs métrages de fiction.
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"Je ne vais pas me faire que des amis." Dans la bouche de Frédéric Sojcher, que nous rencontrons à Bruxelles, la formule résonne à la manière d'un doux euphémisme. Dans Je veux faire du cinéma (1), son nouvel ouvrage, le réalisateur belge, par ailleurs professeur de cinéma à la Sorbonne, entend se livrer à une autopsie sans concession du milieu du 7e art. Soit le bûcher des vanités, la violente mise à distance des éléments perturbateurs imposée à grands coups de jugements péremptoires et les petits arrangements entre amis qui, selon lui, président au financement des films en Belgique francophone. Dans son viseur, tout particulièrement: la Commission de sélection des films et le quasi-pouvoir de vie et de mort qu'elle détient sur les projets de longs métrages de fiction. Ces douze dernières années, Sojcher a essuyé, avec divers projets, pas moins de quinze refus auprès de ladite commission. "Assassinat symbolique", comme il le prétend? Ou rejet justifié par des propositions trop faibles ou trop peu convaincantes? Dans son livre, il écrit: "Le cinéma rend fou. Le cinéma détruit. Le cinéma tue. Le cinéma se joue de nous." A travers son cas, assez dramatiquement paroxystique, il entend démontrer l'absurdité de tout un système, qu'il juge profondément vicié, citant d'ailleurs, en guise d'avant-propos, les mots d'Alfred de Musset dans sa Confession d'un enfant du siècle: "Si j'étais seul malade, je n'en dirais rien ; mais comme il y en a beaucoup d'autres que moi qui souffrent du même mal, j'écris pour ceux-là..." Né le 11 mai 1967 à Bruxelles, Frédéric Sojcher est le fils de l'écrivain et poète Jacques Sojcher. Précoce, il signe à 15 ans seulement son premier court métrage amateur, dont, rétrospectivement, le titre a des allures de mise en garde programmatique: Ciné-Suicide. Trois ans plus tard, alors à peine majeur, il filme Serge Gainsbourg en personne dans un autre court, Fumeurs de charme, qui semble devoir l'imposer comme le nouveau petit prodige du cinéma belge francophone. Pourtant, très vite, les choses déraillent. A la fin des années 1980, le tournage de ce qui aurait dû devenir son premier long métrage, A comme Acteur, vire au fiasco et ne se terminera jamais, faute de financement suffisant. Dans la foulée, il essuie refus sur refus auprès de la commission. Il comprend que, "dans le cinéma, plus que dans les autres domaines, le regard des autres détermine les chances de réussite ou le risque d'échec". Et son étoile, indéniablement, a pâli dans la débâcle. Mais Frédéric Sojcher est pugnace. Au forceps, à la détermination, le jeune cinéaste se relance. En 1999, le tournage, sur une île, en Grèce, de son véritable premier long métrage, Regarde-moi, à la genèse semée d'embûches, est le théâtre d'un désastre d'un autre genre, "une tragédie moderne sous un ciel grec" comme il le formulera lui-même: attaqué dans sa légitimité de metteur en scène, Sojcher est victime d'un putsch et se retrouve dépossédé de son propre bébé. Emmenée par l'acteur du film, son équipe technique se retourne contre lui et l'exclut du plateau. Plus tard, il pourra se réapproprier et finir tant bien que mal son travail, mais sa crédibilité est profondément écornée et la blessure narcissique difficile à panser. Regarde-moi est, par ailleurs, étrillé par la critique. Mais Sojcher, intraitable balle magique, rebondit: son long métrage documentaire Cinéastes à tout prix (2004), consacré à un trio de réalisateurs iconoclastes, lui vaut une sélection officielle hors compétition à Cannes. Tandis que, sept ans plus tard, Hitler à Hollywood, étonnant thriller "méta" au confluent de la fiction et du documentaire, l'emmène en section parallèle à la Mostra de Venise. Et pourtant, depuis, rien n'y fait: Frédéric Sojcher se heurte à un véritable mur institutionnel à chaque fois qu'il tente de faire financer un nouveau projet."Machine à broyer", "pseudo-démocratie", "règne de l'entre-soi", "complot contre le cinéma"... Les mots de Sojcher sont parfois durs et amers quand il évoque la CSF. Créée en 1967, celle-ci constitue l'unique guichet culturel - aux côtés de guichets économiques tels que Wallimage/Screen Brussels ou le tax-shelter - qui apporte un soutien aux différentes étapes de création (écriture, développement, production, finition) dans les divers créneaux existants (court ou long, fiction ou documentaire). Seul hic, et de taille, son aval est un sésame quasiment indispensable au financement d'un long métrage de fiction. Car, dans les faits, "aucun des autres systèmes de financement belge ne suit sans la commission". Pour Frédéric Sojcher, cette situation de monopole décisionnel est très problématique. D'autant qu'elle n'existe pas dans d'autres pays - en France, un film peut régulièrement se monter sans le soutien du CNC, par exemple, parce que le territoire est plus grand et qu'on y trouve des studios dotés de grands moyens. L'aide à la production de la CSF prend donc la forme d'une validation culturelle décisive, assortie d'un soutien financier-levier s'élevant à 430 000 euros par projet accepté - sachant que le budget total d'un long métrage de fiction, en Belgique francophone, plafonne en moyenne autour de deux à trois millions d'euros. Concrètement, le porteur de projet rentre un dossier répondant à des critères stricts puis passe une espèce de grand oral où il est appelé à défendre ses idées devant un collège où siègent à chaque fois sept membres différents (contre cinq avant la réforme de 2020, visant davantage de diversité) issus du secteur du cinéma et de l'audiovisuel. Un même projet, remanié à chaque session en fonction des retours de la commission, peut être présenté trois fois. Au troisième refus, le projet est définitivement recalé. Les moyens de la commission sont limités, en effet, et les places pour les aides particulièrement chères. Pour Frédéric Sojcher, il y aurait quelque chose de profondément humiliant à venir faire l'aumône de manière répétée face à ses pairs. Selon lui, les critères ayant cours à la CSF restent en outre très arbitraires. Ses membres, dit-il, ne sont jamais dénués d'a priori et se montrent souvent mauvais lecteurs de projets, privilégiant des "scénarios-programmes" sommés de contenir tout le film à venir, sans forcément prendre en compte des questions de pure mise en scène. Il cite à cet égard l'exemple iconique de Chantal Akerman, qui disait écrire toujours deux scénarios: l'un pour la commission et l'autre, le vrai, celui qu'elle entendait tourner une fois obtenu l'aval de cette dernière. Il reproche par ailleurs à Jeanne Brunfaut, l'influente directrice du Centre du cinéma, de siéger à la CSF dans une logique très interventionniste. Cette dernière dément catégoriquement: "Tout ça est quand même très complotiste, s'insurge-t-elle. Concrètement, je n'ai aucun droit de vote. Si je siège, c'est pour écouter les débats en vue d'améliorer éventuellement le système. Et puis pour contextualiser, donner des informations sur le parcours d'un candidat par exemple. Ça me permet aussi d'avoir des éléments afin de répondre à tous les mécontents qui ne manquent pas de m'appeler ensuite pour m'engueuler (sourire)." Jeanne Brunfaut nuance par ailleurs fortement le côté arbitraire des choix posés par la commission: "Il existe des critères très stricts. Ils se trouvent d'ailleurs dans le décret, sont analysés par les membres de la commission et repris ensuite dans l'avis qui est envoyé au producteur. On analyse d'abord la pertinence du dossier: est-ce que ça a du sens de faire un film là-dessus maintenant? On statue également sur son intérêt culturel pour la Fédération Wallonie-Bruxelles. Un film qui fait l'apologie de l'homophobie, par exemple, ce sera sans nous. Ces critères, très définis, existent donc. Après, c'est sûr que l'objectivité à 100% n'existe pas. Mais pour nous, elle est atteinte par l'idée que les sept membres qui ont chacun leur subjectivité vont tous ensemble atteindre une sorte d'objectivité. Le fait que les débats se passent de manière transparente amène aussi un contrôle du groupe sur ce que disent les gens." En somme, si, au sein de la CSF, quelqu'un est guidé par la jalousie ou, au contraire, par un copinage éhonté, ses intentions vont rapidement être démasquées par le groupe, qui garantirait donc une espèce d'autorégulation vertueuse. Benoît Roland, à la tête de la société de production belge Wrong Men, et par ailleurs membre de la commission, se montre davantage partagé sur cette idée, même s'il loue les efforts de diversité affichés depuis la réforme de 2020: "Le secteur de l'audiovisuel en Belgique est un petit secteur, tout le monde se connaît forcément. La commission est vraiment très attentive à la question du conflit d'intérêts, c'est vrai, mais s'il fallait enlever tous les gens qui ont un jour travaillé avec ceux qui déposent un projet, ce serait juste impossible. Il y a donc un entre-soi de fait, puisqu'on se retrouve d'office, quelque part, juge et partie. Le principal problème est un problème de fonds limités pour un nombre trop élevé de projets. Le côté hyperconcurrentiel du système fait qu'aujourd'hui , pour passer la rampe, un projet doit quasiment faire l'unanimité. Or, comme le vote est secret, il suffit d'une voix pour faire pencher la balance. Je comprends que ça puisse nourrir beaucoup de fantasmes." Il ajoute que "ce n'est pas facile, voire quasiment impossible, pour les membres de la commission de dépasser leur simple goût personnel." En résulte, selon Frédéric Sojcher, une certaine tendance à défendre des projets qui se ressemblent, ces fameux drames sociaux à la belge qui n'attirent pas forcément les foules dans les salles. Pour Benoît Roland, "ce n'est pas une question de blocage structurel. Cela tient simplement au fait qu'il est beaucoup plus facile de mettre tout le monde d'accord sur un drame que sur une comédie, par exemple. L'humour est tellement propre à chacun... Donc oui, c'est très compliqué de faire passer des projets un peu atypiques." Sous-entendu: un drame social aux enjeux consensuels aura davantage de chance de faire l'unanimité qu'un ovni bousculant les certitudes. De son côté, Jeanne Brunfaut bat en brèche l'idée d'un formatage qualitatif qui nuirait à l'épanouissement de films prototypes: "Quand on soutient un projet d'Hélène Cattet et Bruno Forzani (NDLR: les films Amer ou Laissez bronzer les cadavres ), c'est du prototype!" Elle poursuit: "Et quand on soutient Mon Ket de François Damiens, on est aussi dans une logique d'ovni (sic)." Pour Jeanne Brunfaut, des cinéastes comme Frédéric Sojcher ou encore Harry Cleven (Mon ange), entre autres, ont certes pu proposer des choses intéressantes par le passé, mais sans parvenir à s'adapter au paysage actuel. Ils sont aujourd'hui porteurs de projets qui ne sont plus "dans l'air du temps". Mais que dire alors de cette liste longue comme le bras de très discutables objets financés en Belgique francophone ces dernières années? Dans l'air du temps, le très creux et poseur Pompei d'Anna Falguères et John Shank (2020)? Et le spectaculairement crétin Je te survivrai de Sylvestre Sbille (2014)? Losers Revolution de Thomas Ancora et Grégory Beghin (2020)? Carnivores des frères Renier (2018)? Faut pas lui dire de Solange Cicurel (2017)? Dans l'air du temps? Intéressants? On le voit, à défaut de critères totalement objectivables, on navigue au coeur d'une nébuleuse où s'opposent des visions parfois inconciliables du cinéma. La question n'est certainement pas ici d'essayer de démontrer que Sojcher ou Cleven sont d'immenses auteurs - ce n'est pas le cas. Il s'agit plutôt de tenter de comprendre pourquoi ils auraient moins leur place que d'autres au banquet dressé par la Fédération Wallonie-Bruxelles. En réponse à cette question sensible, Frédéric Sojcher avance une autre hypothèse: du genre iconoclaste, il serait aujourd'hui perçu comme un indécrottable empêcheur de tourner en rond dont la parole libérée dérange. Plus généralement, il va jusqu'à évoquer une sorte de loi du silence dans le milieu étriqué du cinéma belge francophone: par peur de représailles, les artistes préfèrent faire le dos rond, assure-t-il, et n'osent pas critiquer le système en place. "Joachim Lafosse (A perdre la raison) et Stephan Streker (Noces) ne sont pas les derniers des emmerdeurs", nous souffle-t-on toutefois dans du côté de la CSF. "Et leurs projets continuent à être soutenus. Tout simplement parce qu'ils sont solides." Cette forme d'autocensure généralisée pointée par Frédéric Sojcher relèverait donc du pur fantasme? Pour Jeanne Brunfaut, aucun doute là-dessus. Force est pourtant de constater qu'à l'heure de solliciter différents réalisateurs, scénaristes et autres producteurs en vue d'alimenter la présente enquête, beaucoup se montrent hésitants, préfèrent garder l'anonymat ou s'exprimer en off. Signe que, dans les faits, la parole n'est pas tout à fait aussi libérée et potentiellement vierge de conséquence que Jeanne Brunfaut voudrait bien le croire ou le prétendre. Se disant consciente des failles du système, la directrice du Centre du cinéma insiste sur la nécessité de recadrer certaines choses: "La commission sait très bien qu'elle a souvent droit de vie ou de mort sur un projet. Et ça, c'est très violent, je le reconnais. Mais quand il y a refus, c'est le projet qui pose problème, pas la personne." Elle poursuit: "A partir du moment où on veut que les décisions soient prises par des personnes légitimes, ça ne peut être que des personnes du secteur. Et donc, très vite, oui, on a ce sentiment d'entre-soi. D'où l'importance d'avoir des garde-fous. Et à ce niveau-là, on fait le maximum." Entre-soi inévitable, neutralité difficile à atteindre, enveloppe budgétaire très limitée, milieu hyperconcurrentiel... Tous ces éléments rendent les controverses quasiment impossibles à contenir. Pour Benoît Roland, "le système est, certes, très perfectible, mais il a le mérite de fonctionner". Et Jeanne Brunfaut de conclure: "A partir du moment où on met en place un système où l'aide n'est pas automatique et où il y a un jury, il va forcément y avoir des mécontents. C'est le principe même de la sélection. La commission, ce n'est pas L'Ecole des fans." En attendant, Frédéric Sojcher, lui, continue d'y croire. Même s'il confesse qu'il a le sentiment que la route lui est définitivement barrée au niveau institutionnel en Belgique francophone. "Je n'ai pas perdu la foi. L'amour du cinéma, il est là. Et il me reste une conviction: je sais que je signerai encore au moins un film parce que je suis prêt à vendre ma maison pour le faire. Donc personne ne peut m'en empêcher. Mais, c'est quelque chose que je pourrai faire une fois, pas plus. Je n'ai pas cinquante maisons." Vous avez dit passion?(1)Je veux faire du cinéma, par Frédéric Sojcher, Genèse Edition, 184 p.