La fin de la Belgique, c'est pour aujourd'hui ou pour demain ? Le grand gourou de la tribu flamingante ne se prononce plus. Le pays peut prendre le temps de s'évaporer : Bart De Wever n'est plus un homme pressé. Le patron de la N-VA aurait la fibre séparatiste/confédéraliste qui flanche, il serait disposé à perdre le sens de l'urgence communautaire si d'aventure le verdict électoral, en 2019, lui permettait de rempiler au sein d'une suédoise Michel II, sans les socialistes dans les pattes.
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La fin de la Belgique, c'est pour aujourd'hui ou pour demain ? Le grand gourou de la tribu flamingante ne se prononce plus. Le pays peut prendre le temps de s'évaporer : Bart De Wever n'est plus un homme pressé. Le patron de la N-VA aurait la fibre séparatiste/confédéraliste qui flanche, il serait disposé à perdre le sens de l'urgence communautaire si d'aventure le verdict électoral, en 2019, lui permettait de rempiler au sein d'une suédoise Michel II, sans les socialistes dans les pattes. Méchant coup de mou institutionnel à la ligne officielle du parti. Pour s'en être publiquement offusqués et avoir refusé de s'y soumettre sans broncher, les députés fédéraux Hendrik Vuye et Veerle Wouters ont pris la porte et repris leur droit de poursuivre la croisade nationaliste à l'air libre. Les indépendantistes les plus endurcis hallucinent. Enième report du calendrier séparatiste à une date indéterminée : le cauchemar ne prendra donc jamais fin. Même Geert Bourgeois, ministre-président flamand, 65 balais et toute une vie vouée au militantisme séparatiste, apprend à vivre avec son temps. Et invite les plus exaltés de l'arrière-ban flamingant à en faire autant : " Le terme "indépendance" qui se trouve dans nos statuts, ce n'est pas l'indépendance au sens du XIXe siècle ", confie l'un des pères fondateurs de la N-VA dans les colonnes du Vif/L'Express. C'est à n'y plus rien comprendre. Comment venir à bout de la marâtre belge : cent ans que l'idée fixe tourne en boucle dans les têtes pensantes du Mouvement flamand. Le casse-tête l'a conduit à négocier plus d'un virage, à afficher plus d'un visage. Il lui a coûté bien des querelles, engendré bien des chapelles. Entre impatients et endurants, les scènes de ménage et les bris de vaisselle sont monnaie courante. " Depuis son émergence politique au lendemain de la Première Guerre mondiale, le Mouvement flamand a toujours été divisé entre une aile ouvertement séparatiste et un courant qui prône le recours à la majorité numérique de la Flandre au sein de l'Etat belge pour arriver à ses fins ", recadre l'historien Marnix Beyen (université d'Anvers). L'envie pressante de larguer la mauvaise mère est d'ailleurs loin de faire l'unanimité. Longtemps, les flamingants militent en ordre dispersé, incapables de se rassembler sous une même bannière. Aucun parti nationaliste flamand digne de ce nom n'émerge au XIXe siècle. C'est alors que le Teuton à casque à pointe s'invite dans le débat. Il s'ingénie à alimenter les divisions par la Flamenpolitik qu'il introduit en prenant ses quartiers en Belgique en 1914. Les combattants de l'émancipation flamande n'ont que l'embarras du choix. Le passiviste rejette la main faussement tendue de l'occupant. L'activiste n'hésite pas à s'accoquiner avec lui dans l'espoir déçu d'arracher l'indépendance de la Flandre. Le frontiste refuse de subordonner les intérêts flamands à l'Allemagne et choisit les tranchées de l'Yser pour mener sa résistance à la domination francophone. " L'ambition du frontisme n'est pas de voir disparaître le pays mais d'en faire le cadre, fédéral ou non, de la pleine reconnaissance des aspirations et revendications flamandes ", relève l'historien Michel Dumoulin (UCL). " Globalement, le nationalisme flamand de la fin des années 1920 offre une apparence bigarrée. Il n'existe pas de parti pour chapeauter le tout ", prolonge l'historien-politologue Emmanuel Gerard (KUL). Un Frontpartij finit par se jeter à l'eau, radicalement antibelge sans être antidémocratique, mais toujours dépourvu d'une doctrine nationaliste élaborée. Il y a du tirage entre flamingants maximalistes et minimalistes. Les premiers ne jurent que par l'autonomie politique, voire l'indépendance de la Flandre. Les seconds restent unitaristes et prétendent satisfaire les revendications culturelles et linguistiques flamandes dans le cadre belge. Frans Van Cauwelaert, catholique et bourgmestre d'Anvers, en est la figure de proue. Un programme minimum ? Trop tard, trop peu pour une jeune génération radicalisée. Le tassement électoral du Frontpartij signe son arrêt de mort. Un de ses députés défaits, Staf De Clercq, rebondit en montant dans les tours. Il en appelle à la libération du peuple flamand, sous de nouvelles couleurs. Le Vlaams Nationaal Verbond (VNV) met le séparatisme à l'ordre du jour. Non sans un solide virage à droite, en mode autoritaire. Nouvelles tensions dans la famille flamingante " entre radicaux attirés par le fascisme italien et allemand, et tenants d'un nationalisme flamand de droite mais démocratique ", souligne le politologue Pascal Delwit (ULB). 1945. Retour à la case départ. La trajectoire du VNV s'est honteusement abîmée dans la collaboration avec le régime nazi. Le nationalisme flamand est à reconstruire. Mais il ne sort pas de ses querelles internes sur la marche à suivre. " Dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, le nationalisme flamand renaissant a été divisé entre les avocats d'un retour aux sources antibelgicistes et antidémocratiques de l'entre-deux-guerres et ceux qui préfèrent une trajectoire plus modérée et pragmatique ", écrivent les historiens Marnix Beyen et Philippe Destatte (institut Jules Destrée). Finit par émerger de ce trou noir, en 1954, la Volksunie, première formation politique à base fédéraliste. Qui revendique l'avènement d'un Etat flamand mais raisonne toujours dans le cadre institutionnel belge. " La Flandre d'abord " : le succès électoral, au rendez-vous dans les années 1960, ouvre la perspective de participer au pouvoir dans les années 1970. C'est le vrai début des ennuis. La porte ouverte aux dissensions entre participationnistes pour qui l'intransigeance a ses limites, et les " purs " qui redoutent d'y perdre leur âme. " Dès que le parti s'engage dans le travail gouvernemental, la scission devient quasi inévitable. Pour une partie importante des adhérents, participer à un gouvernement belge est suspect dès le début, puisqu'il s'agit d'une collaboration avec l'ennemi héréditaire ", notent Marnix Beyen et Philippe Destatte. " La VU a systématiquement souffert de son intégration à des coalitions gouvernementales ", abonde Emilie Van Haute, politologue à l'ULB. Sa participation constructive au pacte d'Egmont en mai 1977 passe pour trahison. Trop is te veel pour les ultras de la mouvance flamingante, pour qui tout compromis n'est jamais que compromission. Le clash interne porte le Vlaams Blok sur les fonts baptismaux en 1978, réceptacle des " purs et durs " adeptes d'un nationalisme ethnique et xénophobe et dont le logiciel reste configuré sur une indépendance flamande à conquérir sans fioritures. La mouvance séparatiste n'y gagne rien : le cordon sanitaire d'emblée tendu par tous les partis en Flandre rend cette voie sans issue. La VU, entre-temps, contemple les dégâts : elle a fait naufrage dans l'échec de l'accord communautaire de 1977, elle se retrouve en porte-à-faux avec le mouvement flamand, son relais jusque-là privilégié, elle est débordée et bientôt supplantée sur sa droite nationaliste. L'heure est à la décrue électorale. Aux crises et aux questions existentielles. " Dès sa formation, le parti connaît des divisions internes sur la direction programmatique à suivre : doit-il se focaliser sur la question du nationalisme flamand ou proposer un projet de société global ? " poursuit Emilie Van Haute. Partisans et opposants à un recentrage sur les questions communautaires s'affrontent, flamingants conservateurs et libertaires se déchirent à pleines dents. Hugo Schiltz, le patriarche, n'a plus que ses yeux pour pleurer. La Volksunie se fracasse sur la réforme de l'Etat négociée en 2000-2001 et la question de l'abandon de son core business. Les séparatistes en sont quittes pour chercher un énième souffle. La VU est morte, vive la N-VA. Qui emmène le nationalisme démocratique dans ses bagages et en fait le coeur de son réacteur. Mais qui galère à ses débuts et a longtemps joué sa survie électorale, rappelle Pascal Delwit : " Le sens d'une formation de défense des intérêts régionaux n'est pas évident dans la mesure où les partis flamands sont devenus des formations régionales-communautaires ". Alors que le créneau indépendantiste est radicalement occupé par le Vlaams Belang, plus qu'en pointe sur ce terrain de prédilection de la N-VA. La marge de manoeuvre est étroite. Le magicien De Wever en fait la success-story que l'on sait. Les flamingants séparatistes reprennent des couleurs, exultent : jamais la Belgique n'a semblé aussi proche de sa fin. Stupeur et douche froide : se peut-il que la N-VA se dérobe, choisisse ce momentum pour lâcher prise et tourner le dos à la quête du Graal ? Un mot se remet à circuler dans les rangs : " Trahison !" Les masques tombent : la N-VA ne serait donc rien de plus qu'un " CD&V 2.0 ", un vulgaire parti de pouvoir " flamingantisé " et De Wever " un nouveau Van Cauwelaert ", cet autre " Messie de Flandre ", apôtre du programme minimaliste qui ne voulait aucun mal à la Belgique. Le leader maximo de la N-VA ne bronche pas sous l'insulte. N'en déplaise aux ultras, il colle son agenda à l'état de la planète flamande au XXIe siècle, ainsi résumé par les historiens Beyen et Destatte. " Le cadre de référence premier dans la vie des Flamands est devenu la Flandre. Les Flamands sont devenus moins flamingants au cours des trois dernières décennies du XXe siècle, mais ils sont certainement devenus aussi plus flamands. " Il faut savoir humer l'air du temps. " Le nationalisme antibelge n'a pas de base populaire en Flandre. La direction de la N-VA en est parfaitement consciente ", décode l'historien et spécialiste du Mouvement flamand Bruno De Wever, frère du chef nationaliste flamand. Pour l'heure, le parti fait le pari de supporter cette contrariété. " La N-VA connaît son lot de problèmes propres à tout parti en croissance : elle s'est fortement diversifiée, ce qui nuit à sa cohésion interne, elle connaît des tensions liées à l'exercice du pouvoir ", nous fait remarquer Emilie Van Haute. Elle n'est pas (encore) la pétaudière minée par les factions que fut la VU, mais une machine de guerre profilée idéologiquement, configurée pour ne pas forcer le cours de l'histoire. Evolutionnaire oui, révolutionnaire non. Libre aux adeptes du Grand Soir de retenter leur chance au sein d'une énième chapelle indépendantiste. La tentation existe, les deux élus rebelles n'excluent rien. Sa capacité réelle de nuire à la courbe rentrante de la N-VA resterait à démontrer. Mais elle confirmerait ce qu'écrivait l'auteur de ces lignes, il y a vingt ans : " La percée électorale du nationalisme flamand après la Seconde Guerre mondiale écrit le premier chapitre d'une chronique d'une rupture annoncée. Dans les années 1960, un nationalisme flamand contemporain, réformateur et pluraliste émerge de plus en plus clairement face à un nationalisme flamand anti-belge émotionnel, traditionnaliste, radicalement de droite ". Signé... Bart De Wever, sous sa plume d'historien. L'homme politique aurait, lui, choisi son camp. Nouvelle histoire de Belgique, éd. Le Cri. Les partis politiques en Belgique, édité par Pascal Delwit, Jean-Benoît Pilet et Emilie Van Haute, ULB.