"Le problème du silence, c'est que n'importe quelle grossièreté peut s'y engouffrer." Ça, c'est du Christian Despont, l'une des plus éblouissantes plumes du journalisme sportif francophone. Despont, même un match de tennis annulé parce que cette pluie, vraiment, quelle engeance, il le transforme en un mélange de thriller et d'opéra, d'épique et de moelleux, d'hypnotique et de transe. Au point qu'à la fin de l'histoire, on est tous d'accord: la victoire, au fond, quelle importance, c'est la manière qui compte, qui rend vivant.
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"Le problème du silence, c'est que n'importe quelle grossièreté peut s'y engouffrer." Ça, c'est du Christian Despont, l'une des plus éblouissantes plumes du journalisme sportif francophone. Despont, même un match de tennis annulé parce que cette pluie, vraiment, quelle engeance, il le transforme en un mélange de thriller et d'opéra, d'épique et de moelleux, d'hypnotique et de transe. Au point qu'à la fin de l'histoire, on est tous d'accord: la victoire, au fond, quelle importance, c'est la manière qui compte, qui rend vivant. Fin septembre dernier, dans La Tribune de Genève, le chroniqueur suisse s'interrogeait depuis son poste d'observation des Internationaux de France presque à huis clos: pourquoi, pourquoi donc "ces joueurs qui, dans les douze hectares inoccupés de Roland-Garros s'effarouchent d'une chaise qui grince, [ne] prêtent aucune attention aux grognements belliqueux de leurs congénères"? La parabole de la paille et la poutre, version raquette, en quelque sorte. Vous reniflez, sous votre masque, bien coi dans une tribune, Porte d'Auteuil, et le type, sur sa terre rouge, on entend qu'il beugle à chaque balle "jusqu'aux pur-sang de l'hippodrome d'Auteuil, à 300 mètres de là, où même celui de Longchamp, deux kilomètres plus loin", mais il s'interrompt parce que, franchement, c'est insupportable le boucan que vous faites. Ou alors on vous expulse manu militari parce que le krkrkrkr des trois chips que vous vous êtes enfilées en douce ont déconcentré Victoria Azarenka (Biélorusse, 31 ans, 105 décibels au service, le bruit d'une scie circulaire). Comme au boulot, quand on était encore serrés les uns contre les autres, et que le collègue, à côté, qui braillait tout le temps, parce qu'il était fâché, parce qu'il était content, parce qu'il était stressé, parce qu'il se les grattait, vous demandait, sur un ton excédé, les rares fois où il la mettait en sourdine parce qu'il avait quand même un truc à terminer, "tu peux taper moins fort sur ton clavier steplaît?" Bon, en tennis, on a compris qu'il y a bruit et bruit. Celui des spectateurs perturbe, parce qu'il n'est pas prévu, c'est un intrus. Alors que celui des joueurs augmente la puissance de leurs coups (d'entre 4 à 6%) - donc la rapidité de la balle - et allonge le temps de réaction de l'adversaire (de 21 à 33 millisecondes), qui peut commettre dès lors 3 à 4% d'erreurs de trajectoire supplémentaires. Des études estiment que jouer contre quelqu'un qui hurle chaque fois qu'il frappe, c'est comme commencer chaque jeu avec 6,4 points de moins que lui. Mais sans qu'on sache si c'est parce qu'on est déstabilisé par ses cris ou parce qu'on entend moins le bruit de ses coups. Or, comme décrit Christian Despont, "le tennis est une douce musique: le son qui sort de l'instrument à cordes donne une indication précise de l'effet recherché, le lift, le slice, le kick". Et donc, l'action qui consiste à couvrir cette mélodie "ne peut pas être totalement innocente". Un peu comme ceux qui, hors courts, s'égosillent non pas pour être entendus mais pour cacher le vice de leur programme, le faux de leur argumentaire, le vide de leur chanson ou l'autocentrisme de leur démarche.Sauf qu'arrive toujours l'instant où le silence démasque leur grossièreté. Qui les fait perdre.