C'était courant mai. "Avec quoi remplace-t-on ce vent tourbillonnant qui bourdonne dans nos oreilles quand, depuis tout en haut des tribunes, pleuvent les applaudissements ? Il faudra cohabiter avec un football muet. Mais ce sera ce que l'on a, pas ce que l'on veut." Ainsi parlait au mensuel So Foot, évoquant les matchs à huis clos devenus la règle sous coronavirus, Rafael Bielsa, ancien ministre argentin des Affaires étrangères et frère de Marcelo Bielsa, l'un des entraîneurs les plus fascinants de l'histoire du ballon rond.
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C'était courant mai. "Avec quoi remplace-t-on ce vent tourbillonnant qui bourdonne dans nos oreilles quand, depuis tout en haut des tribunes, pleuvent les applaudissements ? Il faudra cohabiter avec un football muet. Mais ce sera ce que l'on a, pas ce que l'on veut." Ainsi parlait au mensuel So Foot, évoquant les matchs à huis clos devenus la règle sous coronavirus, Rafael Bielsa, ancien ministre argentin des Affaires étrangères et frère de Marcelo Bielsa, l'un des entraîneurs les plus fascinants de l'histoire du ballon rond. No fans, no party ? Ciertamente, confirme Luis Henrique, le sélectionneur national espagnol, pour qui jouer dans un stade vide, "c'est comme danser avec sa soeur". "Sans public, il n'y a pas de narration, ce n'est pas du foot", enchaîne le romancier britannique Nick Hornby. "Les matchs se jouent dans des mausolées pasteurisés", sanglote l'écrivain mexicain Juan Villoro. "Si tu enlèves les spectateurs, ce n'est plus du spectacle", grogne l'ancien joueur argentin Oswaldo Piazza. "Avec le huis clos, raisonne le philosophe anglais Simon Critchley, il y a le risque de faire du football une simple activité technique. Si on enlève les fans, on enlève l'élément dionysiaque." Bref, c'est moche et triste. Sans chants, sans tribunes qui grondent ou exultent, sans émotion chorale, c'est une gélule d'aliments synthétiques et plus un banquet. C'est caresser avec des moufles. Oter les carillons et les cigognes des clochers. Troquer le piano pour un PC. Aller voir la mer en regardant le poster du couloir. Trinquer en habit de fête tout seul sur son tabouret de cuisine. Mais d'autres, et on en est, y voient plein de vertus. Pas de lazzis, pas de sifflets, d'intimidations, de pressions sur l'arbitre, de cris racistes. Dans un éditorial, le quotidien allemand Die Welt estime même que le sport roi "a gagné en honnêteté et est revenu à ses racines". Ainsi, la retransmission télé des quarts de finale de la Ligue des champions, dans des stades vides, permet de n'entendre que ce qu'on entend, normalement, autour des pelouses quand jouent des équipes de gamins. Les consignes du coach, les encouragements du staff, le ballon qu'on appelle, les aaah de celui qui s'est fait mal, les yeeeh de ceux qui ont gagné. On a vu des buts fabuleux. Des loupés impensables. Des gestes magiques. Des coups de théâtre. Des conquêtes et des naufrages. Du suspense. Du génie. Du bonheur et des larmes. Du spectacle, donc. Et sans agressions, bagarres ni simulations. Pour qui aime le football, parce qu'il touche à l'art, parce qu'il invente des espaces, des trajectoires, des mouvements, des figures et des histoires qu'aucun autre sport ne peut même imaginer, le huis clos n'empêche donc que la réunion. La communion. L'émotion créée par la foule, le bruit, la promiscuité. Sinon, il n'altère aucun des ingrédients qui envoûtent le passionné. Au contraire même : il en fait davantage ressortir la saveur. Comme la splendeur d'un lieu rejaillit mille fois plus quand il est vide que lorsqu'il est pris d'assaut. Comme la beauté et la sincérité fuient la foule. Par nature. Par besoin de s'exprimer. Et par instinct de survie. Le foot muet, en fait, c'est le foot parfait.