Si nos breuvages houblonnés jouissaient déjà d'une solide réputation, pas besoin d'être un spécialiste pour constater que la bière belge a connu un essor formidable ces dernières années. Il suffit d'arpenter les rayons des supermarchés ou de voir le nombre de bars indépendants pour comprendre que l'offre s'est fortement diversifiée. La hype autour de la bière et des microbrasseries - ces exploitations brassant moins de 12 000 hectolitres par an - n'est cependant pas propre à la Belgique. Elle est mondiale. Un engouement qui pourrait pourtant conduire le secteur vers l'implosion.
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Si nos breuvages houblonnés jouissaient déjà d'une solide réputation, pas besoin d'être un spécialiste pour constater que la bière belge a connu un essor formidable ces dernières années. Il suffit d'arpenter les rayons des supermarchés ou de voir le nombre de bars indépendants pour comprendre que l'offre s'est fortement diversifiée. La hype autour de la bière et des microbrasseries - ces exploitations brassant moins de 12 000 hectolitres par an - n'est cependant pas propre à la Belgique. Elle est mondiale. Un engouement qui pourrait pourtant conduire le secteur vers l'implosion. En 2010, on ne dénombrait dans notre pays que 133 brasseries et 42 marques de bières à façon (" bière brassée d'après une recette originale dans les installations d'une brasserie de production pour le compte d'un tiers qui en assure la commercialisation, la distribution, la communication ", selon la définition de Jean-Luc Bodeux et Thomas Costenoble dans Bières et brasseries de Wallonie, Weyrich, 2017). Dix ans plus tard, on est respectivement passé à 349 et 262, soit des hausses de 162,4 % et 523,8 %. Difficile toutefois, parmi les établissements recensés, de savoir combien répondent exactement à la définition de microbrasserie... La situation est en vérité loin d'être idyllique. En même temps que le nombre de brasseries augmente, la consommation de bière, elle, diminue. Entre 2009 et 2019, le volume est passé de 8 680 000 à 7 035 000 hectolitres, soit une baisse de 19 %. De quoi saturer le marché ? Du côté des brasseurs, on estime qu'il y a encore de la place. " Depuis que je me suis lancé, il y a cinq ans, on nous dit que le marché est saturé. Mais j'ai quand même réussi à me développer et tout ce qui est produit se vend ", affirme Simon Charlier, fondateur de la brasserie La Bestiale, à Liège. " On ne ressent pas vraiment cette bulle à notre niveau. On est peut-être trop petit ", appuie Antoine Malingret, cofondateur de la brasserie du Borinage, à Boussu. Un avis que partage moyennement Eric Boschman, sommelier de son état et observateur attentif du monde brassicole. " On a dépassé le sommet de la vague ", analyse-t-il. Quand on regarde les chiffres sur les trois dernières années, on remarque effectivement un tassement de la courbe. De 304 brasseries en 2018, on est passé à 340 en 2019 et nous en sommes actuellement à 349. Idem pour les bières à façon. " Vu la surface du pays, l'extension ne peut pas continuer ", note Nathalie Poissonnier, directrice de la Fédération des brasseurs belges. En 2018, les Etats-Unis et la Grande-Bretagne, qui ont quelques années d'avance sur nous dans ce domaine, ont vu leur bulle éclater. Aujourd'hui, les faillites sont plus nombreuses que les ouvertures. La Belgique n'est pas encore au même stade avec seulement neuf faillites en dix ans. Pour les microbrasseries, exister est compliqué. Entre les frais administratifs liés à la création de la société, l'acquisition du matériel et l'achat ou la location d'un local, la mise de départ est déjà élevée. On peut donc comprendre que beaucoup démarrent avec la formule bière à façon. " Ça fait trois ans que je cherche à avoir ma propre brasserie ", explique Simon Charlier qui fait actuellement brasser ses bières chez un autre brasseur. " Les banques prêtent difficilement et je n'ai pas les moyens pour investir sur fonds propres. Le problème, c'est que je brasse trop pour faire quelque chose de bricolé et pas assez pour pouvoir investir. Je n'ai qu'une solution : accélérer ma croissance. " Un franchissement de palier qui est parfois délicat. On estime que dans le marché brassicole, les microbrasseries ne représentent que 9 à 12 % d'un total largement dominé par AB-Inbev. " Le Belge boit moins, boit mieux mais a tendance à zapper. Il y a tellement de choix qu'il ne s'y retrouve pas et ne se fidélise pas à une bière particulière ", pointe Eric Boschman. " Du coup, cela oblige les brasseurs à créer de nouveaux styles régulièrement. " A la Brasserie du Borinage, on a parié sur les bières éphémères et les collaborations. " Cela nourrit le maillage de consommateurs. Mais, c'est vrai, c'est compliqué. Il faut arriver à se réinventer - tous les trois mois pour bien faire - afin de garder l'intérêt du consommateur ", confirme Antoine Malingret. L'important, pour Simon Charlier ? Ce qui est dans la bouteille. " Si on produit de la qualité, le consommateur reste fidèle. Beaucoup de brasseries misent sur un nom comique, un beau packaging mais ne proposent qu'une bière sans originalité. C'est une erreur ", assure-t-il. Nathalie Poissonnier nuance : " C'est vrai que les 349 brasseries actuelles produisent plus de 1 500 bières différentes. Mais comme les productions sont très locales, cela ne pose pas encore trop de problèmes. " Plus qu'un seul grand marché national voire régional, la Belgique compte plutôt une multitude de petites niches locales. Mais viser l'hyperlocal comporte certaines limites qui pourraient conduire à l'éclatement de bulles ici et là. " Il n'y a pas la place pour dix petites brasseries au même endroit. Et il faut faire attention à ne pas s'enfermer dans ce créneau ", souligne Antoine Malingret. Les explosions pourraient donc être multiples. La crise du Covid-19 pourrait changer la donne... et aider le marché. Certaines brasseries vivent beaucoup grâce à l'Horeca, de l'ordre de 75 à 90 % de leur chiffre d'affaires. Avec la pandémie, et la fermeture des bars, cela pourrait mettre en péril la survie de certaines d'entre elles et donc dégager de la place pour les autres. " C'est encore difficile d'y voir clair et de savoir si le marché est effectivement saturé ou non. Il faudra attendre pour voir quelles conséquences le corona- virus exercera sur le secteur. Dans le pire des cas, certaines brasseries vont faire faillite et donner de l'air au marché ", relève Nathalie Poissonnier. Autrement dit, dans le meilleur des cas, si les brasseries s'en sortent sans trop de casse, la bulle continuera à gonfler. Antoine Malingret pose pourtant un regard optimiste sur l'avenir. " La crise pourrait avoir fait du bien au secteur en obligeant les brasseries à se remettre en question, ce qui est toujours bénéfique. " Le secteur des microbrasseries est très certainement à un tournant et les prochaines années seront décisives. Par Julien Denoël.