De la petite histoire à la grande, il n'y a qu'un pas, et c'est un des principaux mérites du beau livre sur l'aventure des frères Molitor en Perse (1), qui relate en particulier celle de Lambert Molitor au début du xxe siècle, sur fond de rivalités entre les puissances. Photos, documents, aquarelles, chaque page est une surprise. Entretien avec un des concepteurs de l'ouvrage, l'ancien journaliste de la RTBF Marc Molitor.
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De la petite histoire à la grande, il n'y a qu'un pas, et c'est un des principaux mérites du beau livre sur l'aventure des frères Molitor en Perse (1), qui relate en particulier celle de Lambert Molitor au début du xxe siècle, sur fond de rivalités entre les puissances. Photos, documents, aquarelles, chaque page est une surprise. Entretien avec un des concepteurs de l'ouvrage, l'ancien journaliste de la RTBF Marc Molitor. Entre 1898 et 1935, quelque 200 Belges partent en mission de travail en Perse, dont votre grand-père Lambert Molitor. Pour quoi faire ? Au début, c'est pour réformer les douanes, les postes et la trésorerie. Les finances de l'empire de Perse étaient mal en point. Pour les redresser, la dynastie des Kadjars (NDLR : qui a régné jusqu'en 1925) a eu recours à des emprunts auprès de la Russie et de l'Angleterre, qui maintenaient le pays sous tutelle. Pour se faire rembourser, les Russes ont exigé que les revenus des douanes soient mis en garantie. Les Kadjars ont donc fait appel à des experts étrangers pour centraliser et homogénéiser le système douanier car une partie des recettes disparaissait dans la poche des potentats locaux. Pourquoi ont-ils fait appel à des Belges ? A l'époque, notre pays avait une très bonne réputation au niveau administratif. L'autre raison, c'est que la Perse n'avait pas grand-chose à craindre d'un petit pays comme le nôtre. Quel était le statut de nos compatriotes ? Ils étaient fonctionnaires au service de la Perse. Cela assurait une autonomie par rapport à l'administration belge, un devoir de fidélité à l'égard du gouvernement persan et une autorité sur les citoyens de ce pays. Cela dit, si Lambert Molitor a culminé jusqu'au poste d'administrateur général des douanes persanes, quand il est revenu en Belgique, en 1928, il s'est retrouvé simple chef de bureau au cadastre... Avait-il déjà voyagé auparavant ? Il n'avait jamais quitté la Belgique. Mais il n'avait pas peur de l'étranger. Son frère Auguste était déjà là-bas et lui racontait sa vie quotidienne. Lambert était un homme ouvert d'esprit, qui s'était largement documenté. Sur place, il a rapidement appris le persan. Il était excédé par les intrigues, la corruption et l'inefficacité, mais sans jamais verser dans la critique ethnique, car c'était les élites qu'il visait, pas le petit peuple. La révolution constitutionnaliste de 1906 fut une période difficile. Plus rien ne fonctionnait. Dans l'effervescence révolutionnaire, des gens se déclaraient plus compétents que lui, alors qu'ils n'avaient aucune connaissance. Néanmoins, tout en restant neutre publiquement, il soutenait l'évolution démocratique. Quel était son rapport à l'islam ? Un moment, il évoque la " secte des wahabis " qui ne le rassure guère... Il note aussi des différences entre chiites et sunnites, ceux-ci étant " moins hostiles ". Il est furieux sur les mollahs, qui refusent la création d'écoles publiques. Lors d'une épidémie de choléra en 1904, son frère Auguste s'était heurté, à la frontière, à un cortège de pèlerins qui refusaient toute quarantaine. Le chah leur a finalement donné gain de cause. Résultat, le cortège a pu poursuivre sa route... et introduira l'épidémie de choléra qui fera plus de 100 000 morts. Leur chef expliquera que le choléra est la punition d'Allah pour l'enrôlement de Belges infidèles... Pouvait-on voir des prémices de ce que deviendrait l'Iran, aujourd'hui république islamique ? On pourrait déceler un parallélisme entre le rôle des religieux dans la révolution de 1906 et l'avènement de l'ayatollah Khomeiny en 1979. Mais les chercheurs diront que l'Iran est, dans le fond, beaucoup plus laïque que les pays voisins comme l'Arabie saoudite. La révolution de 1906 est une convergence de gens influencés par les Lumières avec des mouvements inspirés par la Turquie, et des religieux qui veulent se débarrasser des Kadjars. En 1925, l'avènement de Reza Chah Pahlavi marquera le retour à la stabilité mais aussi au despotisme. Quels rapports entretenait Lambert Molitor avec les Russes et les Anglais ? Avec les Anglais, c'était en dents de scie car les Belges avaient installé des postes douaniers à la frontière de l'empire britannique des Indes. Or, les Anglais préféraient nouer des arrangements locaux... Les Russes, eux, étaient initialement favorables aux Belges car leur bon travail garantissait le remboursement des emprunts. Les Belges seront d'ailleurs un moment accusés de faire le jeu des Russes. Cela provoquera l'expulsion, en 1907, de Joseph Naus, le grand patron des Belges en Perse. Un parlementaire avait même voulu renvoyer tous les Belges, mais sa motion n'a obtenu que cinq voix sur 80, le vice-président de l'assemblée ayant rétorqué que le pays ne pouvait se passer d'eux. Aujourd'hui, il reste un tabou autour de Joseph Naus car il avait participé en 1905 à un bal costumé déguisé en mollah... Ce fut sans doute le prétexte de son expulsion. Comment votre grand-père a-t-il vécu la guerre 14-18 ? Il est à Tabriz à cette époque. Les communications avec la Belgique sont coupées. Il doit continuer à gérer la douane dans des conditions toujours plus tourmentées. Les Russes se retirent à la suite de la révolution bolchevique, laissant la place aux Turcs. La situation est dangereuse. A cause de mauvaises récoltes, de la sécheresse et des armées qui se nourrissent sur le peuple, la famine menace. Lambert Molitor est chargé du ravitaillement. Sans être un spécialiste, il édicte une série de mesures : recensement, cartes de ravitaillement, contrôle des entrées de la ville... Il crée un système d'appel d'offres pour contrer les spéculateurs : l'Etat achète le grain, et celui qui vend en premier obtiendra le plus haut prix. Un succès ! Appelé ensuite à Téhéran, il devient en 1920 le grand patron des douanes. Il représente même la Perse à la Société des Nations. Il s'en va après vingt-six ans, car lui et sa femme sont fatigués, et veulent revoir leurs enfants qu'ils ne voyaient que tous les trois ans. En quoi ce périple peut-il nous parler encore aujourd'hui ? Pour l'aventure humaine exceptionnelle, et la capacité d'adaptation dans un environnement totalement nouveau. Egalement pour ce qu'elle révèle de la géopolitique de l'époque. Et pour l'illustration de cette expertise belge dans un contexte tout à fait différent des expéditions coloniales.