Mea culpa, mais les chemins de fer néerlandais n'en resteront pas là. Sous la menace d'une action en justice envisagée par le fils d'un couple de déportés juifs, les Nederlandse Spoorwegen (NS) ont préféré prendre les devants : la reconnaissance de responsabilité dans le transport de quelque 100.000 juifs vers les camps de la mort nazis s'accompagne d'un engagement à dédommager financièrement les victimes de la déportation et leurs ayants-droits.
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Mea culpa, mais les chemins de fer néerlandais n'en resteront pas là. Sous la menace d'une action en justice envisagée par le fils d'un couple de déportés juifs, les Nederlandse Spoorwegen (NS) ont préféré prendre les devants : la reconnaissance de responsabilité dans le transport de quelque 100.000 juifs vers les camps de la mort nazis s'accompagne d'un engagement à dédommager financièrement les victimes de la déportation et leurs ayants-droits. Des Pays-Bas à la Belgique, il n'y a qu'un pas et la nouvelle a eu tôt fait de franchir la frontière. Voilà le rail belge à son tour rattrapé par la page la plus noire de son histoire : sa complicité active dans la déportation vers l'Est des Juifs retenus à la caserne Dossin à Malines, avec le camp d'Auschwitz-Birkenau pour terminus. La SNCB au rapport. C'est en Flandre que se tendent des doigts accusateurs et que des voix s'élèvent pour réclamer toute la lumière sur sa conduite passée et lui demander des comptes pour ses actes. Stimulé par l'exemple hollandais, le mensuel flamand "Joods Actueel" relance l'offensive pour briser le mutisme et l'immobilisme chroniques affichés par la société des chemins de fer. Elle fait tache d'huile sur le terrain politique. Bart Somers (Open VLD), bourgmestre de Malines, et Claude Marinower, un échevin anversois N-VA, plaident pour l'ouverture d'une enquête. Le directeur du musée de la caserne Dossin fait chorus. L'entreprise ferroviaire en prend au passage pour son matricule : une élue N-VA d'Anvers est montée dans les tours, en l'accusant d'avoir toujours joué la montre par des manoeuvres dilatoires. Et c'est à l'intervention de deux députés flamands, l'un sp.a et l'autre CD&V, que la question est remontée à Bruxelles jusqu'à la Chambre, où elle est parvenue aux oreilles du ministre fédéral en charge du rail. Evidemment prudent, François Bellot (MR) ne rejette pas a priori le souhait d'une enquête à caractère historique, préalable à d'éventuelles conclusions "politiques ou autres" à tirer au bout du processus.A ce stade, la poussée de fièvre s'arrête curieusement à la frontière linguistique. Côté sud du pays, la perspective de remuer le sombre passé de la SNCB ne suscite qu'un calme plat qui dénote une indifférence totale. Jusqu'à ce lundi peut-être, jour où trois composantes représentatives de la communauté juive de Belgique à l'échelle nationale (Consistoire central israélite de Belgique, Forum der Joodse Organisaties et Comité de coordination des organisations juives de Belgique) se réunissent pour prendre attitude. Et cela, dix jours après l'envoi d'une lettre invitant la SNCB à une première prise de contact.Le dossier à charge n'est pas mince, l'acte d'accusation accablant. La société belge de chemins de fer aurait sur la conscience le transport, à partir de l'été 1942, de 25.257 juifs et de 351 tsiganes à bord de 28 convois. L'accusée ne nie pas les faits en bloc, elle a d'ailleurs déjà reconnu sa part de responsabilité : l'un de ses patrons, Jannie Haek, a présenté des excuses en 2012 et l'un de ces wagons à bestiaux jadis utilisés pour la déportation, installé sur le site de la caserne Dossin et frappé du logo B, a été restauré aux frais de l'entreprise ferroviaire. Gestes au goût de trop peu, surtout s'il devait s'avérer que les chemins de fer belges, comme aux Pays-Bas, se sont au passage enrichis sur le compte de cette déportation. Un "sorry" ne suffit pas, jugent ceux qui réclament aujourd'hui des investigations supplémentaires. Lesquelles ne partiraient pas d'une feuille blanche mais risquent fort de buter sur un manque de preuves irréfutables quant à l'intensité exacte de la participation de la SNCB. Nico Wouters, historien au CEGES (Centre d'Etudes et de Documentation Guerre et Sociétés contemporaines), a approché au plus près de ce qui s'est tramé sur le rail belge sous l'occupation allemande. C'était à l'occasion de la volumineuse enquête consacrée en 2007 à "La Belgique docile" et au rôle des autorités belges dans la persécution des Juifs. La SNCB a sa place dans le rapport final, pour son implication dans le transport des Juifs sous emprise allemande : la participation à la déportation relève de la quasi-certitude, a pu conclure l'historien, mais elle a laissé peu de traces écrites. Nico Wouters est le premier à le déplorer : "Le soin apporté aux archives n'a, hélas, jamais été une priorité dans ce pays. Beaucoup de sources ont dès lors disparu par destruction", victimes de négligence coupable. La SNCB ne fait pas exception, elle qui garde jalousement ses papiers et ses secrets entre ses murs en leur infligeant une gestion dénoncée comme très problématique.Il se pourrait donc bien que le "procès" d'une SNCB collaborationniste, 75 ans après les faits, débouche sur un semblant d'acquittement au bénéfice du doute ou de circonstances atténuantes. Nico Wouters craint d'ailleurs "le côté réducteur et par conséquent contre-productif d'une recherche officielle qui serait exclusivement focalisée sur le rôle de la SNCB" et ferait l'impasse sur le contexte de la période. La société des chemins de fer a été un rouage de cette Belgique docile et souvent bienveillante vis-à-vis de l'occupant. Une variante, certes extrême, de la politique "de moindre mal" décrétée par les autorités belges en pays occupé. La direction d'une SNCB vassalisée y a trouvé prétexte pour détourner le regard et fermer les yeux sur ce que transportaient ses convois. Conformément à la consigne que se donnait le patron du rail de l'époque, Narcisse Rulot : "Je transporte tout ce qui se présente ; je ne regarde pas ce qui se trouve dans les wagons fermés."Pierre Havaux