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Cours d'eau principal de Bruxelles, la Senne n'a plus, depuis un siècle et demi, la place qu'elle mérite. Et pour cause : la rivière plonge dans les profondeurs du sous-sol bruxellois à hauteur de la rue des Vétérinaires, derrière la gare du Midi. On peut voir son dernier bras à l'air libre le long du boulevard Paepsem et de la rue du Charroi, puis elle se faufile entre les rails de la zone ferroviaire inaccessible au public, avant de passer sous les boulevards de la petite ceinture. Elle réapparaît sur quelques centaines de mètres à Laeken, près du pont Van Praet, avant de repartir en souterrain pour rejoindre Vilvorde. Sous l'impulsion de Jules Anspach, bourgmestre de Bruxelles, les travaux du premier voûtement de la rivière sont réalisés de 1867 à 1871. La Senne est alors enfouie dans un double pertuis de six mètres de largeur entre la gare du Midi et la gare du Nord, ce qui permet d'aménager les grands boulevards centraux. De 1931 à 1955, le voûtement est prolongé en amont, à Anderlecht, et en aval, à Laeken. Puis, à la fin des années 1960, la Senne, qui traversait le centre-ville, est déviée de son cours pour que le pré- métro puisse emprunter le pertuis du premier voûtement. Voilà pourquoi, depuis lors, elle se cache sous la petite ceinture et le long du canal de Charleroi. Seul un faux bras reconstitué dans une cour intérieure près de la place Saint-Géry rappelle que le cours d'eau a coulé pendant des siècles au coeur de la ville et aux yeux de tous. Bruxelles est née il y a tout juste 1 000 ans sur les berges de la Senne. Elle a grandi au coeur de ses méandres. Pour se faire aujourd'hui une idée de ce paysage bucolique, il faut se rendre à Beersel, où la rivière serpente au milieu des prés. Pour autant, son cours bruxellois est artificialisé dès le Moyen Age : ses bras serpentent trop bizarrement pour être naturels, comme l'a signalé l'historienne Chloé Deligne. Selon la chercheuse au FNRS, la rivière a été rectifiée vers 1080-1150 pour alimenter des moulins à eau. Entre 1150 et 1260, de nouveaux travaux hydrauliques auraient donné naissance à la Grande Ile - l'actuelle place Saint-Géry - et à la Petite Ile (place Fontainas). Dès le xie siècle, la Senne joue un rôle central pour le transport à destination et au départ de la ville. Un premier port apparaît à l'endroit de l'actuelle rue des Poissonniers. " Le nationalisme est incompatible avec le développement d'une ville, estime l'historien flamand de Bruxelles Roel Jacobs. Si le hameau des bords de Senne est devenu ce qu'il est, c'est parce qu'il était un lieu de transit, de commerce et d'industrie. La tradition encore vivace selon laquelle Bruxelles est née en 977-979 avec la construction, par Charles de France, descendant de Charlemagne, d'un fort ou d'un château entre deux bras de la Senne repose sur des sources tardives, comme l'a montré le professeur Georges Despy, de l'ULB. " Autre idée reçue : une épidémie de choléra, survenue à Bruxelles en 1866, aurait signé l'arrêt de mort de la Senne, accusée de tous les maux. En réalité, les travaux de voûtement étaient déjà décidés alors, mais l'épidémie a tellement marqué les esprits qu'elle a contribué à lier étroitement les deux événements dans la mémoire collective. Certes, le souci de lutter contre l'insalubrité et les inondations a été l'un des moteurs des travaux qui ont fait disparaître la Senne, égout à ciel ouvert bordé de teintureries, brasseries, distilleries et autres fabriques. Mais cette préoccupation cachait une volonté plus large des représentants de la bourgeoisie libérale : créer un ensemble prestigieux dans le centre pour y attirer une population plus nantie, plus à même de contribuer à la richesse de la capitale.