Le conseil vient et revient fort, de plus en plus vite, comme un refrain bruyant qui s'échapperait d'une tribune. C'est un conseil si fou et un refrain si dingue qu'il mérite largement qu'on s'y arrête un peu : "Aux élections de 2024, les partis francophones ne devront pas se plaindre si les partis nationalistes flamands obtiennent la majorité", clament depuis quelques semaines avec une emphase très coordonnée toutes les figures de la N-VA. Theo Francken le déplore, Cieltje Van Achter, vice-présidente, le regrette. Tous les nationalistes s'en attristent.
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Le conseil vient et revient fort, de plus en plus vite, comme un refrain bruyant qui s'échapperait d'une tribune. C'est un conseil si fou et un refrain si dingue qu'il mérite largement qu'on s'y arrête un peu : "Aux élections de 2024, les partis francophones ne devront pas se plaindre si les partis nationalistes flamands obtiennent la majorité", clament depuis quelques semaines avec une emphase très coordonnée toutes les figures de la N-VA. Theo Francken le déplore, Cieltje Van Achter, vice-présidente, le regrette. Tous les nationalistes s'en attristent. En reléguant la N-VA dans l'opposition fédérale, la coalition Vivaldi ne ferait pas, disent-ils, que priver la Flandre d'une représentation majoritaire dans l'exécutif fédéral. C'est pire que ça, crie de toutes ses forces le plus grand parti de Belgique. C'est bien pire que ça, expliquent ces séparatistes, dont l'article premier des statuts de la jeune formation affirment depuis 2001 que "dans sa quête d'une meilleure gouvernance et de plus de démocratie, la N-VA choisit logiquement la république indépendante de Flandre, Etat membre d'une Union européenne démocratique". C'est incroyablement pire, affirment-ils, que cette bête question de légère (une Vivaldi serait soutenue par 41 députés sur les 89 que compte le groupe linguistique néerlandophone à la Chambre) minorité dans une des régions du pays : ils disent que cela risque de mener à la fin de la Belgique. Si c'est très grave, menacent donc tous les chefs de la N-VA, c'est parce que ça risque de conduire à la réalisation du programme de la N-VA. La N-VA est un parti indépendantiste, dont le projet comme le programme portent la scission de la Belgique et, aujourd'hui, ses dirigeants se révoltent de n'être pas associés à un gouvernement qui les empêcherait de concrétiser leur rêve politique. Si bien que la N-VA est, à notre connaissance, le seul parti du monde qui recommande à ses adversaires de l'associer à un gouvernement afin d'éviter que son programme se réalise. L'assurance avec laquelle ce conseil littéralement insensé est asséné par la N-VA peut, peut-être, être attribuée à une perte momentanée de lucidité, symptôme courant d'un choc traumatique. Elle peut aussi, plus certainement, s'ancrer dans une ère du temps politique qui ne fait pas grand honneur à la raison et aux faits : à sa propre cause, tout est bon, même le faux. Elle révèle surtout que la N-VA a le seum, comme la Belgique l'avait un soir de demi-finale contre la France. Le seum (faut-il vraiment le rappeler ?), c'est ce sentiment qui vous gagne quand le pire vous est arrivé, que vous trouvez que vous ne le méritez pas, et que vous savez que des gens qui parlent français vont vous le rappeler bruyamment pendant au moins quatre ans. Et vous avez l'impression que ça va vous coûter cher. C'est l'autre argument que mobilisent, en ces temps de seum, les éléments de langage nationalistes flamands : le prix de la Belgique est trop élevé. "Nous faisons 83% des exportations, nous payons 70% des impôts, nous payons des milliards de transferts et, en guise de remerciement, nous sommes mis en minorité au moment où nous devons subir une grave crise", est allé déclarer Bart De Wever sur les plateaux télévisés, le dimanche 6 septembre. Inutile de s'appesantir sur cet énoncé biaisé des faits. La région la plus industrielle dispose d'un accès à la mer, donc des seuls ports, et donc de capacités exportatrices nécessairement supérieures à celles des autres régions du pays. Et une taxation en fonction du lieu de travail plutôt que de la résidence bouleverserait ces proportions arrondies pour choquer. Mais ce n'est pas la question. Les faits, ici aussi, importent peu. Ce qui compte, pour Bart De Wever et pour la N-VA, aujourd'hui, c'est de transformer leur seum en carburant de mobilisation politique. Il leur faut faire de la frustration une impulsion. Et Bart De Wever, historien de formation, a de la mémoire. Il se rappelle combien le seum a déjà porté son parti. Parce que le mouvement flamand s'appuie sur une frustration historique, bien sûr, celle qui surgit de cette Belgique bourgeoise opprimant le petit peuple des Flandres. Mais aussi parce que les plus grands succès de la N-VA ont reposé sur ce puissant ressort. A chaque fois ses victoires se sont dessinées sur la même trame, celle d'une Belgique qui ne veut pas d'elle. En septembre 2008, lorsqu'elle refuse de participer aux négociations pour une réforme de l'Etat, sous le premier gouvernement d'Yves Leterme. Le cartel CD&V - N-VA éclate, et l'exécutif fédéral, qui ne compte dès lors plus que sur le soutien du CD&V et de l'Open VLD comme formations flamandes, devient minoritaire dans le groupe linguistique néerlandophone de la Chambre. Dans l'opposition, avec un Vlaams Belang qui comptait alors 17 sièges, la N-VA démontre, par le simple fait de son départ, que la coalition en place méprise les intérêts flamands. Elle siège au gouvernement régional flamand, qu'elle ne dirige toutefois pas. Le gouvernement fédéral tombera d'ailleurs sur une question communautaire, la scission de l'arrondissement de Bruxelles- Hal-Vilvorde, et mènera la N-VA à un niveau encore jamais atteint par une formation nationaliste flamande : elle envoie 27 députés au Parlement fédéral. Président du premier parti de Flandre et de Belgique, Bart De Wever participe alors à des discussions qui s'éternisent, et qui aboutissent au renvoi de la N-VA dans l'opposition et à l'installation d'un gouvernement fédéral minoritaire dans le groupe linguistique néerlandais de la Chambre, l'exécutif Di Rupo. Dans l'opposition, avec un Vlaams Belang qui comptait alors 12 sièges, la N-VA démontre, par le simple fait de son expulsion, que la coalition en place méprise les intérêts flamands. Elle siège au gouvernement régional flamand, qu'elle ne dirige toutefois pas. Et elle ajoute une note supplémentaire à la gamme de son seum flamand : l'identité flamande ne se défend plus seulement contre un oppresseur belge, mais aussi désormais contre un ennemi cosmopolite. Le Premier ministre, wallon, socialiste, d'origine immigrée et belgicain, incarne si bien ce danger qu'il sert la cause de son principal adversaire. C'est l'époque où, au Parlement, Theo Francken acquiert sur les questions migratoires une forme d'hégémonie qui contribue à marginaliser le Vlaams Belang. La N-VA, aux élections de 2014, explose tous ses records. Elle gagne près de 250.000 voix et compte alors 33 sièges à la Chambre. Il n'y a alors plus que trois députés fédéraux du Vlaams Belang, et la N-VA entre triomphalement dans le gouvernement Michel, dont elle dictera le ton jusqu'à le faire chuter fin 2018. Ces années d'opposition à un gouvernement dont ils furent exclus furent plus fructueuses aux nationalistes flamands que celles du pouvoir dans un gouvernement qu'ils dominèrent. Elles suscitent, chez beaucoup de mandataires, peut-être aussi à la direction du parti, une forme de nostalgie. C'était le bon temps où la frustration fédérait et où le seum semait. Aujourd'hui président du premier parti de Flandre et de Belgique, Bart De Wever a participé à des discussions qui se sont éternisées, censées aboutir au renvoi de la N-VA et à l'installation d'un gouvernement fédéral minoritaire dans le groupe linguistique de la Chambre, la coalition Vivaldi. Le Vlaams Belang, requinqué comme rarement, a désormais 18 sièges, mais la N-VA voudra démontrer que, par le simple fait de son expulsion, la coalition susceptible d'être en place méprise les intérêts flamands. Elle n'est plus la fringante N-VA de 2010 ou de 2014, qui n'avait jamais connu la défaite électorale, et que le seum galvanisait. Mais elle est assise, désormais, sur le gouvernement régional flamand, dont elle est l'incontestable patronne, quand bien même l'affaire Chovanec aura gravement affaibli Jan Jambon. Les récriminations nationalistes contre le gouvernement fédéral s'y feront beaucoup mieux entendre que lorsqu'elles venaient de l'hôtel de ville d'Anvers ou du siège du parti : les incidents étaient politiques hier, manifestement, ils seront diplomatiques demain. Et Bart De Wever, dont le talent pour se construire des ennemis est inégalé en Belgique, est parvenu en quelques mois à façonner à la Flandre un nouvel épouvantail, qui flanque en fait idéalement le précédent : en un puissant éclair seuminal, il a décrédibilisé Georges-Louis Bouchez et les libéraux francophones. Il lui avait fallu beaucoup plus longtemps pour diaboliser le PS. Il dispose maintenant de deux cibles, à faire alterner selon le besoin, selon qu'il faille démolir le communisme cosmopolite de l'un ou le belgicanisme suranné de l'autre. L'alternance du registre permet de bétonner la conclusion : il n'y a rien à faire avec les francophones. Donc avec la Belgique. De gauche ou de droite, bleus ou rouges, régionalistes ou belgicains, ils finissent toujours par imposer leurs vues à la Flandre. Ils finissent toujours par nous donner le seum.Bart De Wever, dont le mandat arrive à échéance à l'automne, hésite à se succéder à lui-même. Il exerce depuis 2004 une présidence normalement limitée à deux mandats, et celui prolongé en 2017 était censément le dernier, mais la récente montée de seum lui a rendu de l'énergie. "L'option que je reste existe. Je suis très en colère et je n'ai pas envie d'abandonner maintenant", a-t-il lancé le dimanche 6 septembre, à la télévision. Sa prolongation éviterait à sa formation de se déchirer si la succession était ouverte, et lorgnée par Theo Francken, attendu par beaucoup mais trop radical pour certains, et le seum aura ici encore gardé les rangs serrés. Comme quoi. La N-VA a perdu les élections. Elle est éconduite de la coalition fédérale. Elle a le seum mais elle ne manque pas d'arguments. Le seum est même son argument. Elle a quatre ans pour prouver qu'elle en joue mieux que le Vlaams Belang. Et, peut-être, pour conquérir avec lui cette étoile de l'indépendance dont elle n'ose plus dire qu'elle en rêve.