Le contexte
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C'est un coin de Belgique qui n'a pas trop l'habitude de faire des vagues. Une onzième province de 54 000 mètres cubes d'eau salée étalée sur 3 454 km2. Avec l'Etat fédéral pour seul maître à bord de ce demi-pourcent de la superficie totale de la mer du Nord. Avec dans les parages, la Flandre pour unique voisinage. Une côte flamande, une mer belge. La cohabitation chiffonne toujours un peu le nord du pays depuis que le découpage institutionnel de la Belgique en a décidé ainsi. Et lorsque depuis la Vlaamse kust, un nationaliste flamand jette un regard vers le large, c'est avec l'intime conviction de jouer là aussi à domicile. A l'entendre, ce ne serait que justice de "rendre" à la Flandre la jouissance pleine et entière de ce vaste plan d'eau qui lèche son territoire depuis les siècles des siècles. Assez maugréé, la N-VA se jette à l'eau. Porte l'affaire devant le Parlement fédéral sous la forme d'une proposition de loi. Objet de la requête: le passage "van een Belgische naar een Vlaamse Noordzee". Sander Loones, député fédéral, invite à franchir le pas. "Derrière le slogan, le dossier est très sérieux, d'une importance essentielle", nous précise l'élu de Coxyde, un temps cité comme le dauphin de Bart De Wever, aujourd'hui porteur du programme confédéraliste de son parti à la Chambre. Rien à voir avec une énième poussée d'adrénaline nationaliste, encore moins avec une aimable plaisanterie, jure celui qui pilote la manoeuvre. Tout n'est que question de bon sens, logique de proximité, affaire de cohérence et d'efficacité. Buter sur l'écueil fédéral quand on a déjà la haute main sur les ports maritimes, la pêche ou le dragage en mer a quelque chose de réellement frustrant. D'économiquement très contrariant. Le montage actuel relève de la "pagaille institutionnelle", soutient la N-VA qui tient à disposition un catalogue d'"absurdités". Une éolienne terrestre? Flamande. Une éolienne en mer? Belge. Le sable en mer? Ressource fédérale que ne peut extraire comme bon lui semble une Flandre qui en a bien besoin pour édifier sa ligne de défense côtière face à la montée des eaux. Plus cocasse: un poisson se meut en mer sous responsabilité fédérale mais le voilà flamandisé une fois pêché et débarqué sur terre. Le phoque se reposera sur une bouée en mer sous ombrelle fédérale mais se retrouvera fiché "espèce" flamande s'il lui prend l'envie de se dorer la pilule sur la plage. L'épave qui gît dans l'estuaire de l'Yser mais que le courant emporterait en mer quitterait le patrimoine culturel subaquatique flamand pour intégrer le patrimoine culturel subaquatique fédéral. Une dernière pour la route? La Flandre qui a la main sur les cimetières ne peut se mêler de la dispersion des cendres en mer, prérogative fédérale. Faites passer le mot, "la mer du Nord se noie dans le labyrinthe belge" et foi de N-VA l'évidence s'impose: il faut lever toute entrave à une politique côtière et maritime digne de ce nom en faisant passer le tout sous pavillon unique, flamand évidemment. Que Wallons et Bruxellois ne le prennent pas mal, "tout le monde reste le bienvenu à la Vlaamse kust" et le restera sur la Vlaamse zee, promet Sander Loones qui veut (faire) croire à "un débat entre adultes". Déloger l'Etat fédéral pourrait même être une affaire rondement menée en procédant à un splitsing opérationnel, non par transfert mais par simple délégation à la Flandre des compétences sur la mer du Nord. Pavé dans la mare communautaire? Pas l'ombre d'un remous à signaler en surface. Sur ce terrain, les francophones ont pris le pli de ne jamais relever. Vu de Namur, de Bruxelles ou même d'Arlon, le sort de la mer du Nord, c'est quand même un peu hors radars de surveillance rapprochée. Pas vraiment le dossier qui se place en haut de la pile des enjeux à tenir prioritairement à l'oeil. Les lieux du pouvoir wallon ou bruxellois n'évoluent pas pour autant sur une autre planète, ils voient à quel point notre espace marin bonifie avec le temps et toute l'énergie qu'il a aujourd'hui à revendre. Huit parcs éoliens, 399 éoliennes en action, une puissance installée de 2,3 Gigawatts, l'équivalent de la consommation électrique de 2,2 millions de ménages, avec un doublement de la capacité de production programmé d'ici à 2030. La Belgique, quatrième pays producteur d'énergie éolienne à l'échelle mondiale, joue dans la cour des tout grands de la catégorie offshore. Et le filon ne demande qu'à être toujours plus exploité. D'ici à la mi-2025, la portion belge de la mer du Nord devrait s'enrichir d'une île énergétique multifonctionnelle, future plaque tournante d'un réseau électrique interconnecté en mer du Nord, mais aussi configurée pour le stockage d'énergie, l'hydrogène vert, l'installation de panneaux photovoltaïques flottants ou encore les équipements 5G. Pour le coup, le fédéral est sur la balle. En mer, il est sur ses terres. Les textes légaux sont formels: la production d'énergie renouvelable est une compétence régionale, à moins que l'électricité à partir de cette énergie renouvelable soit produite sur le plateau continental belge, que ce soit par eau, marées ou vents. L'énergie éolienne offshore, c'est tout bénéfice pour tous les Belges qui tous financent aussi l'investissement par le canal fédéral. La valeur du joyau n'a pas échappé aux Wallons. Les convoitises qu'il peut susciter au nord du pays non plus. SRIW, Socofe, Elicio (groupe Nethys) ont embarqué à bord de la Belgian Offshore Platform, l'association des investisseurs et propriétaires de parcs éoliens en mer du Nord belge. Bon placement financier, environnemental, économique. Et politique: "Affirmer la présence wallonne en mer du Nord, c'est affirmer que la mer du Nord est bien un terrain d'investissement des différentes Régions et donc conforter son statut fédéral régulièrement remis en cause", rappelait, en 2016, au parlement de Wallonie Jean-Claude Marcourt (PS), alors ministre de l'Economie. S'assurer un ancrage énergétique wallon en milieu marin: sage précaution alors que les jours de la filière nucléaire sont en principe comptés. A ce stade de la réflexion, on est loin de la plaisante historiette de l'adorable phoque inconscient d'évoluer dans des eaux disputées. Marie-Christine Marghem (MR), aujourd'hui parlementaire et ex-ministre fédérale de l'Energie, a pu expérimenter cette manoeuvre d'approche qui a le don de mettre les rieurs de son côté: "La question d'une flamandisation de la mer du Nord est toujours présentée un peu à la rigolade ou bien à fleurets mouchetés". Sur l'air du "rien qui vaille de se cabrer et de se fâcher". "De toute façon, ce dossier n'a pas en Flandre la charge émotionnelle qui pourrait en faire le catalyseur d'une prochaine réforme de l'Etat, comme a pu l'être en son temps le combat pour la scission de l'arrondissement de Bruxelles-Hal-Vilvorde", coupe le constitutionnaliste (UNamur) et ex-député N-VA Hendrik Vuye. La ficelle paraît à ce point grosse que Jean-Luc Crucke (MR) la glisse tout de go dans le classeur déjà bien encombré des provocations. L'actuel grand argentier wallon, auparavant détenteur du portefeuille de l'Energie à la Région et régionaliste convaincu, se garderait bien de reprocher à la N-VA cet exercice intellectuel car "se préparer à une nouvelle réforme de l'Etat est une évidence". Sauf qu'aborder le sujet par la mer du Nord, "c'est sélectionner le plus mauvais symbole. Autant dire que l'on réclame la scission de la sécu. Cela ne mérite qu'une réponse, l'indifférence". Marie-Christine Marghem confirme le cap: "La mer, comme l'air, appartient à tout le monde, elle ne connaît pas de frontière, elle n'est donc pas régionalisable. Ni aujourd'hui ni dans cent ans." D'autant que d'ici là, il se pourrait bien que la mer du Nord livre d'autres ressources à ce jour insoupçonnées. Qui sait au juste ce que ses eaux et ses fonds marins réservent comme divines surprises? L'étendue maritime a d'ailleurs des allures de labo à ciel ouvert. On y phosphore sur l'énergie fournie par les vagues, sur l'énergie marémotrice, sur la culture des algues pour développer des biocarburants alternatifs. On ne s'interdira plus de plancher, à partir de septembre prochain, sur un projet pilote de transformation de l'eau de mer en eau potable par processus de désalinisation, sous la houlette des acteurs flamands de la distribution d'eau Aquaduin, De Watergroep et Farys. Sans parler du formidable champ d'expérimentation pharmaceutique orienté vers la mise au point de nouveaux médicaments à partir d'organismes vivants en milieu aquatique. Livrer les clés d'un tel Eldorado, un bon plan? "Il y a une cohérence à engager le débat sur les blocs de compétences, ouvrir la discussion ne me glace pas d'effroi pour peu que l'on sorte de la dimension affective liée à la question de la mer du Nord, considère Philippe Destatte, prospectiviste et directeur général de l'Institut Jules Destrée, tout est discutable, négociable, transférable, étant entendu que la compensation devra être à la hauteur de ce qui est cédé." Il y a toujours bien une Fédération Wallonie-Bruxelles dramatiquement fauchée à renflouer, la maîtrise sur une matière jugée d'importance vitale à sauvegarder, une vache sacrée à sauver dans un deal institutionnel. Bref, une raison à invoquer comme valable pour finir par offrir à la Flandre la mer et ses richesses présentes et à venir. Jusqu'à envisager qu'elle prenne rang parmi les nations maritimes, s'érige en superpuissance énergétique offshore et en Etat modèle de la classe climatique, s'il lui prenait un jour l'envie de larguer les amarres et de mettre les voiles. Jolie carte de visite. Sander Loones nous invite à chasser de telles pensées: "Notre revendication s'inscrit dans une optique confédéraliste et non dans la perspective d'une scission de la Belgique." Faut croire qu'une Vlaamse Nordzee ne serait donc pas la mer à boire.