L'histoire aime les raccourcis. Et elle est ingrate. Ainsi, elle date la fin de l'Ancien Régime du bref passage sous le coupant d'une guillotine d'un Capet, Louis, un de ces matins de janvier 1793. Louis XVI, pourtant, était un rénovateur qui ne le restera pas pour l'histoire. Il voulait donner le pouvoir à la bourgeoisie ascendante aux dépens de la vieille noblesse confite. Il devait abandonner sous peine de disparaître avec elle - question que la Montagne trancha avec son cou. Avant Varennes, avant la Bastille même, avant le décret d'Allarde de 1791 qui accomplit définitivement le même ouvrage, l'édit de 1776 de son très libéral premier ministre Turgot devait dissoudre les vieilles corporations. Les parlements régionaux, la petite noblesse, les maîtres, eux que l'absolutisme avait cajolés, s'y opposèrent. Leurs privilèges les y autorisaient. Turgot fut révoqué, et les corporations résisteraient encore quinze ans. Alors la tête du roi roulerait, et l'Ancien Régime s'effondrerait, comme une conséquence inévitable de l'obstination des petits aristocrates du temps. Et l'histoire, cette discipline de la lèse-majesté, ne retint pas les efforts réformateurs du dernier des monarques absolus de droit divin.
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L'histoire aime les raccourcis. Et elle est ingrate. Ainsi, elle date la fin de l'Ancien Régime du bref passage sous le coupant d'une guillotine d'un Capet, Louis, un de ces matins de janvier 1793. Louis XVI, pourtant, était un rénovateur qui ne le restera pas pour l'histoire. Il voulait donner le pouvoir à la bourgeoisie ascendante aux dépens de la vieille noblesse confite. Il devait abandonner sous peine de disparaître avec elle - question que la Montagne trancha avec son cou. Avant Varennes, avant la Bastille même, avant le décret d'Allarde de 1791 qui accomplit définitivement le même ouvrage, l'édit de 1776 de son très libéral premier ministre Turgot devait dissoudre les vieilles corporations. Les parlements régionaux, la petite noblesse, les maîtres, eux que l'absolutisme avait cajolés, s'y opposèrent. Leurs privilèges les y autorisaient. Turgot fut révoqué, et les corporations résisteraient encore quinze ans. Alors la tête du roi roulerait, et l'Ancien Régime s'effondrerait, comme une conséquence inévitable de l'obstination des petits aristocrates du temps. Et l'histoire, cette discipline de la lèse-majesté, ne retint pas les efforts réformateurs du dernier des monarques absolus de droit divin. Et alors ? On n'a pas coupé la tête du monarque, au Parti socialiste, ces derniers jours. Mais pas loin. Parce que quand il est descendu de son G9, le président de toujours, ce lundi 23 janvier, avec sous le bras ses 21 mesures, et dans son pas ses chers connétables Magnette, Vervoort, Onkelinx et Demeyer, il s'est pris toute sa noblesse et tout son clergé de son bureau national sur les lattes. Il pensait que l'affaire Publifin allait sonner la fin des privilèges. Elle pourrait aussi bien en terminer avec son règne. " Ils se sont installés sur l'estrade, on a distribué les slides, et il a commencé à les lire ", raconte un membre du bureau. On les connaît, ces vingt-et-une stations du chemin de la rénovation : fin des cumuls, financiers pour commencer, suppression de structures, remise à plat de la situation de tout et de tous, etc. " Tout le monde s'est un peu senti menacé, on avait l'impression que toute la classe était punie parce que deux élèves se sont mal comportés ", expose un autre. Le député-bourgmestre d'Hensies, Eric Thiébaut, a été le premier à remarquer que les parlementaires accomplissant, dans leur assemblée, des fonctions spéciales, pourraient, eux, dépasser ce nouveau plafond des 100 % de l'indemnité de député. Il y en a 21, et ils sont plutôt les favoris du Boulevard. Et il y a les ministres. " En gros, le G9 force les sous-fifres à des restrictions, et lui ne s'oblige à rien ", résume un socialiste. Le ministre wallon du Budget, Christophe Lacroix, s'est dit prêt lui aussi à faire un effort. " Attention, il faut tout de même garder un écart entre les rétributions des parlementaires et des ministres, parce que ce ne sont pas les mêmes métiers ", a bravement répondu Paul Magnette, ce que personne n'a osé contredire. " Si les bourgmestres ont envie d'être ministres, ils n'ont qu'à être ministres ", a avancé en substance le président, ce qui n'a pas beaucoup plu non plus. Et puis, il a dit qu'il ne fallait pas tarder parce que la presse attendait et qu'on devait lui présenter ces mesures très fortes, vous savez, la révolution éthique n'attend pas. Déjà que la fois précédente qu'il avait voulu forcer ses mandataires à la modestie pécuniaire, toujours, ça n'avait pas plu du tout non plus. Il avait envoyé le fort révolutionnaire Jean-Claude Van Cauwenberghe sur le plateau de RTL-TVI, un dimanche, pour clamer tout faraud que le PS allait, déjà, proposer de plafonner les revenus des parlementaires cumulards à 100 % de leur indemnité. " Au-delà de la provocation envers Paul Magnette, c'est d'une maladresse invraisemblable ", s'énerve encore un député, toujours la dent dure. Alors, les bobines des vingt-et-un favoris sont sorties dans la presse. Puis, jeudi matin, la démission de Paul Furlan à peine annoncée, il y a eu deux réunions de groupe presque simultanées dont on a presque dû sortir à la force des baïonnettes. Deux Nuits du 4 août en une matinée. Et les choses ont un peu changé. Au parlement de Wallonie, sous le regard inquiet des Patrick Prévot, des Bruno Lefebvre ou des Christie Morreale, Déborah Geradon, dont la déférence à l'égard d'Elio Di Rupo ne sera jamais démentie, et avec la sourde approbation de beaucoup parmi les trente, l'Andennais Vincent Sampaoli " s'est immolé ", lâche un témoin. Immolé parce que jamais personne n'avait été si direct, y compris lorsque le groupe s'était insurgé, l'automne dernier, contre le maintien du cumul. Immolé parce que le Boulevard sait se souvenir de ceux qui découvrent sa couronne. Et immolé parce qu'excessif, aussi. " Il a dit qu'il avait honte de son parti et de ses dirigeants, et qu'Elio n'était plus l'homme de la situation ", confie un de ses collègues, plus prudent. " Mais même si c'était Sampaoli le plus chaud, presque tous les Hennuyers, les Namurois, les Brabançons se sont exprimés pour dire que le parti n'était pas assez ferme avec les Liégeois qui se sont méconduits, et, surtout, que le parti se trompait de cible ", appuie un autre député. Vincent Sampaoli, lui, " veut garder pour le vestiaire ce qui s'est dit dans le vestiaire ". " Mais il ne pouvait pas ne pas savoir que tout ce qu'il a dit est remonté immédiatement aux oreilles d'Elio Di Rupo ", renchérit un autre député wallon. Mais ce n'était rien, tout ça. Parce qu'à Bruxelles, dans les couloirs de la Chambre, c'est sous les yeux d'Elio Di Rupo que ses oreilles allaient siffler comme jamais. Il y a 23 députés, là-bas. Deux Liégeois étaient absents : Willy Demeyer et Alain Mathot. Le premier parce qu'il avait à faire avec la Fédération liégeoise, qu'il préside. Le second parce que c'est comme ça. Les autres sont pour la plupart député et bourgmestre ou échevin. Ils ont presque tous agoni leur éternel président de tous leurs reproches. La plupart, presque tous, siègent aussi dans un exécutif local. " On s'est révolté parce qu'on a eu l'impression que le parti voulait en finir avec un modèle de politiques ancrés dans leur réalité locale, qui se sont faits tout seuls, à coups de bagarres sur le terrain ", soupire l'un d'entre eux. " Ce qu'on veut, c'est la fin des brigands, des grandes gueules, et les remplacer par des calculateurs cyniques, de beaux mecs ou de jolies filles bien lisses... " Laurent Devin, menaçant poète binchois, a lancé ceci : " Elio, il y a un arbre qui brûle, et toi tu veux brûler toute la forêt. Le problème, c'est que rien ne va repousser dessus. " Elio n'a pas bronché. Karine Lalieux s'est interrogée sur la façon dont ces mesures avaient été décidées. Elio n'a rien dit. Jean-Marc Delizée s'est demandé pourquoi certains étaient privilégiés. Elio a bredouillé. Puis Gwenaelle Grovonius est intervenue. Elle est celle sur qui le parti compte, à Namur. Elle est jeune, elle est pugnace, et se fait une haute opinion du socialisme dans lequel elle a grandi et des devoirs qu'il impose. Elle a commencé par féliciter le président et sa cheffe de groupe pour leur réaction dans le scandale. Mais elle s'est arrêtée. Gagnée par le sincère désarroi de ses collègues, de ses camarades, elle a changé de partition, et s'est mise à sangloter. " Je me suis engagée pendant les affaires de Charleroi, parce que tu allais en finir avec les parvenus. Tu ne l'as pas fait, Elio. Je me sens trahie. Tu n'es plus mon président ", a- t-elle laissé échapper. Elio n'a pas levé les yeux. Frédéric Daerden, liégeois mais bien en cour, s'est félicité que chacun ait pu prendre la parole, et a invité le président à poursuivre son action réformatrice et à lever la séance. Elio l'a accepté. Le Thudinien Philippe Blanchart pas. " Je refuse que l'on termine cette réunion sur une intervention qui ne reflète pas la tonalité de 90 % des discussions. Il y a un malaise, et il doit être acté ", a-t-il jeté. Elio a opiné. On a levé la séance. Et l'autre Liégeoise, moins en cour désormais, Julie Fernandez Fernandez, a publié un statut Facebook. Elle y disait qu'elle s'y sentait salie par son parti, qui en punissait certains, pas coupables, et pas d'autres, peut-être responsables. Elio Di Rupo lui a ordonné de l'effacer. Elle ne l'a pas fait. C'est une révolte, sire ? Les édits de Turgot ont été publiés pour la juguler : les barons socialistes non plus ne s'empiffreront plus de brioche. La corporation des maîtres n'est pas dissoute, mais son monopole est brisé. En effet, vendredi 27 janvier, à la radio, Paul Magnette est revenu sur ce qu'il a dit : il faudra baisser les salaires des ministres. Et dimanche 29, à la télévision, Laurette Onkelinx est revenue sur ce qu'elle a déclaré : elle pourra renoncer à ses suppléments d'honoraires de cheffe de groupe. Mais c'est à Elio Di Rupo qu'ils en veulent encore, les brigands, les bagarreurs, les grandes gueules, les sans-culottes. Pas parce qu'ils pensent que ces 21 mesures sont mauvaises. Pas parce qu'ils pensent que ces 21 mesures sont évitables. Pas parce qu'ils pensent qu'il a personnellement voulu exonérer des 21 mesures ceux qu'il a exonérés des 21 mesures. Parce que c'est lui. Rien que pour ça, pas parce qu'ils pensent qu'il avait tort, ni pas parce qu'au fond ils pensent qu'ils peuvent éviter quoi que ce soit. Parce que c'est lui, qu'ils savent que leur monde a déjà changé, qu'il va leur en coûter, qu'ils ne peuvent rien y faire, qu'ils lui en veulent pour ça, et qu'ils ne veulent plus de lui. L'histoire, définitivement, est ingrate. Les guillotineurs aussi. Ils ont leur masque de bourreau. Ils attendent qu'un Robespierre les commande. Ils ne feront rien avant. Mais le roi, lui, là, il est tout nu.