Bernard De Vos a 64 ans mais, dans sa tête, il en a toujours 30. Physiquement, son look corrobore, jeans, baskets et une discrète boucle d'oreille au lobe gauche. Il nous accueille cet après-midi dans son bureau de fonction, un dernier étage ceinturé d'une terrasse où, sur la table de réunion, sont disposés des tas de petits chocolats. Sur le mur, un tableau représente une calligraphie arabe: "Un cadeau de mon équipe de SOS Jeunes que j'ai quittée pour devenir délégué général aux droits de l'enfant", explique-t-il, ajoutant être toujours aussi surpris d'avoir été choisi en 2008 pour occuper le poste.
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Bernard De Vos a 64 ans mais, dans sa tête, il en a toujours 30. Physiquement, son look corrobore, jeans, baskets et une discrète boucle d'oreille au lobe gauche. Il nous accueille cet après-midi dans son bureau de fonction, un dernier étage ceinturé d'une terrasse où, sur la table de réunion, sont disposés des tas de petits chocolats. Sur le mur, un tableau représente une calligraphie arabe: "Un cadeau de mon équipe de SOS Jeunes que j'ai quittée pour devenir délégué général aux droits de l'enfant", explique-t-il, ajoutant être toujours aussi surpris d'avoir été choisi en 2008 pour occuper le poste. Bien sûr, il avait postulé, mais "sincèrement, comme je ne suis pas encarté et que c'est une nomination politique, je ne pensais pas une seconde être l'élu, mais vu que les partis s'engueulaient dans tous les sens, je leur suis apparu comme le candidat providentiel", raconte-t-il, entre rire et humilité. Preuve qu'il ne feint pas cette dernière, il faudra s'y reprendre à trois fois avant qu'il "se souvienne" de la signification de la calligraphie en arabe, alors qu'il est pourtant titulaire d'une licence en islamologie: "Bon et humble" finit-il par lâcher en rougissant, les yeux plongeant dans son coca. Le jour où il apprenait sa nomination par le cabinet de Marie Arena, alors ministre-présidente de la Fédération Wallonie-Bruxelles, il a même demandé s'il était encore possible de se rétracter, ce à quoi on lui a répondu: "Vous rigolez ou quoi? Ça fait des mois qu'on essaie de se mettre d'accord!". Aujourd'hui, après avoir passé treize ans aux commandes, il témoigne: "Dès le premier jour, j'ai kiffé grave, c'est vraiment le plus beau métier du monde et comme fin de carrière, c'était une belle reconnaissance. D'autant plus que je suis plus un homme de terrain qu'un académique, je ne suis pas con mais certainement pas un intello non plus." Ecce homo, Bernard De Vos nous plante lui-même le décor. La sortie de ses fonctions, certaine mais sine die, dans la mesure où l'arrêté précise qu'il quittera ses fonctions lors de la nomination de son successeur qui, soit dit en passant, ne s'appellera plus "délégué général aux droits de l'enfant" mais "défenseur des enfants". Ce qui, à l'entendre, est beaucoup mieux. De Vos aurait bien rempilé pour un troisième mandat mais la loi ne le lui permet pas. Mis à part l'angoisse du téléphone qui ne sonnera plus - ce qu'il redoute -, le DG estime que son départ est une excellente chose: "Place aux jeunes!", d'autant qu'il garde de ses débuts un mauvais souvenir de tous "ces vieux qui s'accrochaient au pouvoir" dans les conseils d'administration des institutions que lui-même dirigeait. Néanmoins, il continuera à s'impliquer dans le secteur de l'aide à la jeunesse qui, loin du hasard ou du choix de carrière, a toujours été une véritable vocation: "La jeunesse est le plus puissant levier que je connaisse pour améliorer l'humanité en général et la société en particulier. J'y crois encore plus qu'avant, preuve en est que j'ai démarré ma carrière avec des adolescents et que je la termine en étant obsédé par la petite enfance, c'est vraiment là qu'il faut agir si l'on veut éradiquer les problèmes." "L'accueil" surtout de la petite enfance, martèle-t-il, car il est très inégalitaire: "De 60 à 100% de crèches subventionnées pour les communes les plus aisées contre 17% à Molenbeek ou à Forest, là où la misère financière et la précarité culturelle, sociale sont les plus fortes. C'est d'autant plus terrible que les neurosciences le prouvent aujourd'hui, les mille premiers jours d'un enfant sont capitaux pour son développement et les retards de départ ne pourront jamais être compensés par la suite à l'école." Son enfance à lui? Bruxelloise, entre un père cheminot et une mère issue de la bourgeoisie française - "un très chouette mélange" - et une adolescence passée aux JGS, Jeunes gardes socialistes, "des trotskistes", où Bernard passe son temps libre aux manifs antimondialistes et proavortement. Pas question ensuite de faire de longues études, Bernard De Vos est un ket de terrain, il y accède avec un diplôme d'éducateur spécialisé et, à 21 ans, démarre sa carrière à La Petite Maison à Wavre, un hôpital psychiatrique pour adolescents. "Très vite, c'est le bordel car je dénonce les traitements qu'on leur infligeait, c'était la mouvance rebirth où le médecin-chef estimait que pour les soigner, il fallait replacer les patients dans une position intrafoetale. Je voyais des éducateurs donner des bains à des adolescents pubères bourrés de médicaments, c'était supertrash." Soutenu dans ses dénonciations, le CA écarte le médecin-chef et nomme Bernard De Vos à la direction, où il restera plus de dix ans. Il se retrouve régulièrement confronté à des enfants présentant des troubles mentaux, des handicaps, des problèmes psychiatriques mais aussi des "mineurs délinquants" (NDLR: les IPPJ n'existent pas encore). "Mineur délinquant", une expression qu'il ne supporte d'ailleurs pas et qui, aujourd'hui, à l'aube de sa retraite, continue à lui hérisser le poil: "Moi, je dis auteur de faits qualifiés d'infractions, c'est plus long mais cela enferme moins les jeunes quant à leur avenir." Bernard se spécialise donc dans "les auteurs de faits qualifiés d'infractions" et développe pour eux tout un tas de projets, la plupart tournant autour de leur accueil et de leur intégration dans la société. C'est ainsi qu'il lance une entreprise de déménagement, de jardinage ou de travail sur chantier mais trouve également des budgets pour des maisons d'accueil dans les quartiers à Bruxelles. Il crée le projet Babylone, pour baby alone (bébé seul), dont témoignera un film éponyme réalisé par Manu Bonmariage en 1990. Bref, tout va bien à La Petite Maison jusqu'à la réintégration du médecin-chef. Bernard De Vos se révolte et reçoit son C4. Pas de haine, plutôt de "la fierté de ne pas avoir plié". Il embarque alors avec sa petite amie de l'époque dans une R4, direction l'Afrique, où le couple passera plus d'un an, au gré du vent. De retour au bercail, et dans l'attente d'un job, notre homme donne un coup de main sur le tarmac de Zaventem d'où partent les affrètements pour les populations victimes du conflit Iran-Irak. Il y croise un responsable de MSF. L'ONG est en quête de "débrouillards" à envoyer sur place. De Vos s'engage, et passe une petite année dans les endroits "où l'histoire se fait à ce moment-là", l'Iran, l'Irak mais aussi la Yougoslavie et la Russie de l'après-communisme. Des moments durs, des campements que l'on canarde la nuit, des maisons qui s'effondrent mais que, malgré tout, les habitants continuent de hanter. "Au départ, on est très choqué, au bout d'une semaine, on finit par s'habituer." Une expérience extraordinaire, il l'assure, mais l'envie de retourner travailler avec des jeunes est plus forte ; Bernard De Vos rentre au pays pour de bon. Nous sommes au début des années 1990, quelques années se sont écoulées et, pourtant, le visage des jeunes en difficulté a changé: désormais, les plus "vulnérables" sont ceux issus de l'immigration, "Mon nouveau public", ajoute-t-il en riant. Alors, il relance le projet Samarcande qui s'adresse aux jeunes des quartiers populaires en leur proposant "des espaces de réussite", des activités ou des locaux et ce dans le cadre d'une politique de prévention. Du 100% bénévolat, mais il faut trouver de quoi vivre et c'est ainsi que Bernard De Vos devient en parallèle le directeur de SOS Jeunes, une grosse AMO (NDLR: service d'aide en milieu ouvert) pendant quinze ans. Là, il reprend son bâton de pèlerin et lance à nouveau une ribambelle d'initiatives, comme Solidarcité, un service civil pour les jeunes en marge du système qui, durant un an, se mettent au service de la collectivité. "C'est pas que je sois spécialement meilleur que les autres, j'ai simplement un talent, celui d'avoir des idées et de parvenir à fédérer des équipes pour les mettre en oeuvre." Bernard De Vos a certes des idées, elles sont en outre originales. Passionné par les bus et les camions - allez comprendre - sa première initiative en tant que DG des droits de l'enfant fut d'acquérir un bus articulé pour partir en tournée dans toute la Belgique à la rencontre des plus jeunes et sensibiliser à la problématique de la pauvreté. "Ce que j'ai découvert sur le terrain était édifiant, la pauvreté, c'est le fossoyeur des droits de l'enfant, que ce soit le droit à l'éducation ou la santé. Aucun droit de la Convention des droits de l'enfant ne résiste à l'épreuve de la pauvreté." Ce qui le chagrine le plus, c'est de devoir le répéter chaque année depuis dix ans. "Cela fait partie de mes désillusions", lâche-t-il en pensant à son mandat qui se termine. "Mais il y a aussi des bonnes nouvelles, des avancées. Aujourd'hui, par exemple, on est plus attentif à la parole et à la participation des jeunes, ça commence enfin à entrer dans les mentalités même si ce n'est toujours pas assez." Sur le départ, Bernard De Vos confie que, bien qu'il raccroche les gants, le sens de son engagement est toujours resté le même: "plus nous respecterons les droits de l'enfant, plus nos sociétés seront pacifiées". A d'autres, désormais, de prendre sa place sur le ring.