La notion de classe moyenne, que les sociologues peinent depuis toujours à définir, vient de connaître une clarification épistémologique décisive à l'occasion de l'adoption, par le gouvernement, de son budget 2022.
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La notion de classe moyenne, que les sociologues peinent depuis toujours à définir, vient de connaître une clarification épistémologique décisive à l'occasion de l'adoption, par le gouvernement, de son budget 2022. Grâce notamment à Theo Francken et à la N-VA, dont la contribution aux sciences sociales ne sera jamais suffisamment célébrée, on sait désormais qu'il n'y a que les plus pauvres qui ne sont pas moyens, tous les autres appartenant définitivement à une classe moyenne gigantesque. Au pluriel, cette classe était auparavant petite. Les classes moyennes d'antan, celles organisées dans l'UCM, comptent en Belgique un peu plus d'un million d'indépendants. Une fois ramenée au singulier, elle se propage à une multitude inédite. Cette singulière classe moyenne recrute si large qu'elle rassemble aujourd'hui, bien sûr, les indépendants d'avant, mais aussi les détenteurs de comptes-titres dont la valeur est supérieure à un million d'euros et qui sont pressés comme des citrons, les propriétaires de deuxième - ou de troisième - résidence dont l'avantage fiscal doit être préservé, et même les joueurs et les dirigeants des clubs de football professionnels, dont les mérites doivent être défendus, autant dire que les gens pleins de moyens sont rangés parmi les moyens. Cette extension par le haut de la classe moyenne n'est pas neuve, dans une Belgique modeste, où ceux qui ont beaucoup préfèrent se faire voir plus petits qu'ils sont. Mais à cette classe moyenne qui possède et qui gère davantage qu'elle ne travaille s'adjoint, grâce à l'apport séminal des professeurs de l'école nationaliste flamande de sociologie, une nouvelle classe moyenne: une classe moyenne qui travaille mais qui ne possède pas, et dont le travail est le seul revenu. Cette extension par le bas a un nom. Cette classe moyenne qui travaille dur et qui gagne petit s'appelle Debora. Conner Rousseau, président des socialistes flamands, évoque souvent cette caissière de supermarché à Nieuport. Et Debora, elle travaille, elle gagne 1 500 euros, elle est tout dans le bas des deux millions de salariés qui dans ce pays empochent moins de 3 500 euros brut par mois, elle était certainement en grève cette semaine si c'est au Lidl que Conner Rousseau l'a rencontrée, et elle contribue fort bien aux moyens de la classe moyenne qui possède, comme les quatre autres millions de salariés belges, qui cèdent en moyenne 45% du produit de leur travail à leur employeur rétribué sur son capital. "C'est Debora de la classe moyenne qui souffrira le plus des mesures adoptées par ce gouvernement", a-t-il répété pendant trois jours au Parlement, pendant que les allocataires qui ne sont pas de la classe moyenne et qui ne font rien, eux, seraient choyés. Theo Francken ne promeut pas Debora chez les moyens pour la plaindre, ni pour la féliciter, mais pour la dissocier des plus petits et pour l'associer aux plus grands. L'expression est neuve, la méthode est ancienne, elle ne vise qu'à diviser les petits entre très petits et moins petits, et rendre solidaires les plus grands avec les moins petits. C'est ainsi que, dans la nouvelle sociologie nationaliste, Debora et Marc Coucke figureront dans la même classe moyenne, au contraire de la moitié des clients de la caisse de Debora. Les trois quarts si c'est au Lidl que Conner Rousseau l'a rencontrée.