La Belgique en fait-elle trop en matière de commémorations ?

Le problème n'est pas d'ordre quantitatif. Ce n'est pas qu'il y ait trop de commémorations, c'est qu'il n'y a plus assez d'histoire. Commémorer est une démarche tout à fait légitime et nécessaire, on ne saurait jamais trop se souvenir. Mais commémorer, ce n'est pas de l'histoire. Or, le déséquilibre entre ces deux éléments complémentaires est devenu énorme. Désormais, la commémoration existe en soi, au point de donner l'impression qu'elle n'a plus besoin de l'histoire. La coupure du lien est dangereuse parce que l'histoire a pour vocation de comprendre le passé et d'éviter son instrumentalisation dans le présent.

Le passé est peuplé de zones grises mais tout s'appréhende à présent en noir et blanc.

A quand remonte ce glissement interpellant ?

Selon moi, aux commémorations liées au 50e anniversaire de la fin de la Seconde Guerre mondiale, en 1995. Il y a eu rupture. Les autorités politiques et administratives, en Flandre comme du côté francophone, se sont alors mises à recourir beaucoup plus intensivement à la politique mémorielle à des fins de commémoration et d'éducation. Parce que les autorités politiques issues d'une Belgique devenue fédérale devaient se construire une nouvelle légitimité. Et parce que l'émergence de l'extrême droite en Flandre, avec le Vlaams Blok, a poussé à prendre en charge plus activement l'histoire afin de justifier le modèle démocratique. C'est aussi à ce moment-là que le statut de l'historien-expert qui faisait autorité s'efface et que s'est clôturée l'époque des ouvrages historiques qui faisaient référence, y compris dans le grand public puisqu'ils étaient de véritables succès de librairie.

Avec quelle conséquence ?

De faire émerger un devoir de mémoire que l'on peut résumer en une repolitisation de l'histoire. Alors que les historiens spécialistes de la Seconde Guerre s'étaient battus avec succès pour déconstruire les grands mythes politiques sur la collaboration et sa répression, la résistance, la Question royale, etc., l'histoire a intégré le " politiquement correct ". Et avec l'apparition de la Shoah comme le grand paradigme de l'interprétation de la Seconde Guerre mondiale, c'est une vision très morale de l'histoire qui s'est imposée en même temps que le devoir de commémoration. Le passé est peuplé de zones grises mais tout s'appréhende à présent en noir et blanc, le sens de la nuance est sous pression et se perd. Aujourd'hui ressurgit la question des excuses de la SNCB pour sa participation à la déportation des Juifs : coupable ou innocente ? Or, ce dossier renvoie à l'enjeu autrement plus complexe de l'attitude globale des autorités belges sous l'occupation allemande. L'histoire est ainsi remplacée par un consensus de mémoire, simplifié, avec les bons d'un côté et les mauvais de l'autre. On est en phase de régression.

La commémoration nuirait-elle finalement à l'histoire ?

Nico Wouters, directeur du Centre d'études et de documentation guerre et sociétés contemporaines (Cegesoma). © dr

Elle finit par la figer. Une commémoration est un processus émotionnel, un moment de communier avec le passé, que je ne conteste absolument pas. Mais elle est, par définition, politique, on dit d'elle par boutade qu'" elle ne dit pas grand-chose sur le passé mais sur le présent et le futur. " Elle délivre un message consensuel que l'histoire est priée de ne plus perturber. On attend de l'histoire qu'elle confirme que ce que l'on sait déjà. L'historien peut rester dérangeant, tant qu'il reste confiné dans son milieu académique, entre confrères qui débattent entre eux. Son rôle critique est toléré pour peu qu'il ne perturbe pas le devoir de mémoire et qu'il se tienne à l'écart des débats sociétaux. En somme, on a exilé les historiens, on les cantonne dans " une réserve d'Indiens " où ils peuvent exercer sans entraves leur liberté académique. Mais une commémoration devrait pouvoir évoluer sous l'effet de connaissances apportées par la recherche historique.

Elle ne serait rien de plus qu'une caisse de résonance des visions historiques bien établies ?

En quelque sorte. On croit tout savoir sur la Seconde Guerre mondiale alors qu'il reste des pans entiers ignorés parce qu'insuffisamment explorés. Mais je ne vois aucun grand projet de recherche historique se dessiner en vue de la commémoration du 75e anniversaire de la fin de la Seconde Guerre. L'opportunité d'obtenir des financements publics est conditionnée par le choix de thématiques déjà bien connues qui ne viendront que confirmer les initiatives commémoratives. C'est l'approche sécurisante. Le cadre historique est établi, il doit être évident pour tout le monde. Ce sont les conditions d'une recherche historique indépendante qu'il faut créer et non une commémoration bien déterminée qu'il faut promouvoir.

La lutte pour rétablir l'équilibre est trop inégale ?

Une commémoration, c'est une énorme machine qui se met en branle, animée par des acteurs politiques, muséaux, médiatiques, commerciaux qui créent une mobilisation culturelle énorme et s'autolégitiment en prétendant faire de l'histoire. Je ne plaide absolument pas pour un retour au monopole des historiens mais je veux tirer la sonnette d'alarme sur cette confusion des rôles consciemment et insidieusement créée. Aux historiens de refuser d'abdiquer, de reconquérir le terrain perdu, de défendre leur expertise et leur vocation qui est de remettre constamment le passé en question à la lumière de nouvelles perspectives. Ils sont là pour agir comme une boussole qui doit aider à s'orienter correctement entre les faits historiques pour éviter les écueils de leur instrumentalisation.