Depuis le neuvième étage d'un immeuble de la rue des Bonnes-Villes, au sud du site de Bavière, la vue est déroutante. Quatre hectares en Outremeuse recouverts par un bout de forêt, des prémices de travaux et sur la gauche du terrain, le fameux porche d'entrée classé et deux bouts de bâtiments au toit partiellement ravagé par l'incendie de décembre 2017. Seule émergence vivante du chancre : la chapelle Saint-Augustin, également classée, toujours en fonction sous la conduite de l'octogénaire abbé Schoonbroodt.
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Depuis le neuvième étage d'un immeuble de la rue des Bonnes-Villes, au sud du site de Bavière, la vue est déroutante. Quatre hectares en Outremeuse recouverts par un bout de forêt, des prémices de travaux et sur la gauche du terrain, le fameux porche d'entrée classé et deux bouts de bâtiments au toit partiellement ravagé par l'incendie de décembre 2017. Seule émergence vivante du chancre : la chapelle Saint-Augustin, également classée, toujours en fonction sous la conduite de l'octogénaire abbé Schoonbroodt. En cette fin juillet 2018, l'endroit est désert à l'exception d'un homme en tee-shirt rouge qui déambule sur le site grillagé : si les frères Dardenne voulaient réaliser un western urbain liégeois, le lieu de tournage est prêt, le scénario également, même si cowboys et indiens ne sont pas formellement identifiés. " On était en 1966, j'avais 20 ans et j'étais étudiant en droit. Je cherchais le moyen de contribuer au financement de mes études. " La septantaine toujours aiguisée, André François marque une pause. L'ancien facétieux débatteur RTBF et réalisateur des années Strip-Tease, démarre au quart de tour à l'évocation de Bavière. " Je me suis donc retrouvé à la Croix-Rouge qui occupait une cave à l'entrée de l'hôpital où l'on stockait les bouteilles de dons de sang. Le contenu, périmé après quelques semaines, devait donc être versé dans un grand bac dont le liquide partait directement à l'égouttage. Il fallait faire sauter le caoutchouc hermétique ventousé des bouteilles et, parfois, vous en preniez plein la figure. Le seul matériel fourni par la Croix-Rouge, c'était des gants de vaisselle. J'avais accepté le job parce que l'envers du décor de cet hôpital m'intéressait. " Un carrefour humain qui, depuis une trentaine d'années, " ressemble beaucoup à une nouvelle histoire de la place Saint-Lambert ", ironise André François. A quoi pense Léopold II lorsqu'il inaugure en Outremeuse le nouvel hôpital de Bavière, le 12 septembre 1895 ? Peut-être plus à la prochaine Exposition universelle de 1897, appelée à mettre son Etat indépendant du Congo en vedette, ou aux travaux de prestige de Bruxelles, qu'au nouveau centre de médecine liégeoise. L'histoire de Bavière débute dès 1603 sous le sceau de la confrérie de la Miséricorde chrétienne, supportant un premier embryon d'hôpital. Ce que le prince-évêque de l'époque, définit comme " une maison qui n'admettra que les pauvres de l'un et de l'autre sexe, malades ou infirmes mais qui ne sont déshonorés, ni par leur vie, ni par leur famille ". Saga médicinale : " Au xixe siècle, [...] des gravures d'époque montrent d'énormes salles communes, meublées en alcôves disposées en rangées entre lesquelles le personnel circule et où les patients font leurs besoins et sont opérés. " Au fil du temps, la " maison " s'élargit évidemment à d'autres populations comme à des remèdes aujourd'hui périmés. Par exemple, les bouteilles de vin - bourgogne, muscat, moselle et pinards du pays - prescrits par un certain docteur Dupont à ses patients, début du xixe. Signe de l'importance prise par l'institution médicale liégeoise en trois siècles, elle va réunir les facultés universitaires de Liège et ce qui devient le CPAS de la ville. Née en 1945, Mireille Blistain est infirmière dans le paquebot Bavière - mille lits - entre 1966 et 1987, notamment à la direction du nursing. Habitante du quartier de Bavière, elle militera plus tard dans le comité refusant la taudisation du lieu après sa fermeture en 1987 et l'éradication de la quasi-totalité des bâtiments de 1991 à 1993 : " Entre la tutelle universitaire et celle du CPAS, il y avait à Bavière non pas une séparation physique mais deux gestions du personnel et du statut de chacun. J'ai fait partie du bloc opératoire de chirurgie, travaillant pour l'université qui possédait la compétence médicale et technique, mais pas les lits, appartenant au CPAS. " Scénario qui engendre d'emblée des rapports " compliqués " entre les deux têtes de Bavière et l'envie des institutions universitaires, dépendant de l'Education nationale, d'aller voir ailleurs, là où elles posséderont leurs propres lits. L'idée d'indépendance germe dès les années 1960 mais traîne deux décennies avant que ne se crée le Centre hospitalier universitaire de Liège au Sart-Tilman, alors que le CPAS récupère le site d'Outremeuse et déménage au Centre hospitalier régional de La Citadelle. L'hôpital de fin xixe est pavillonnaire, mal chauffé en hiver et, pour rejoindre les différentes unités, n'existent que la cour extérieure exposée aux intempéries, ou un tunnel " crado, pas éclairé, qui foutait un peu la trouille ", ne desservant même pas tous les services. La médecine de papa est d'autant plus boîteuse que les mandarins règnent : " Les chefs de service fonctionnaient complètement à l'ancienne, considérant que c'était leur salle d'opération, leur labo, leurs infirmières. Ils méprisaient la gestion du CPAS, propriétaire des bâtiments et des lits, provoquant des discussions interminables sur l'utilisation de l'argent. C'était également frustrant de voir les patients hospitalités dans des couloirs, dans un quartier d'Outremeuse traditionnellement défavorisé. Les bourgeois préféraient aller ailleurs qu'à Bavière, à Bruxelles ou dans le privé. Et puis la Ville de Liège n'a peut-être pas tout fait pour résoudre la transition. " Avec le temps, tout s'en va donc. Pas la mémoire de Thierry Trine, qui vient de décrocher son statut d'indépendant lorsqu'il s'intéresse à Bavière à l'automne 1986. Profession : marchand chineur. Bavière, démantelé au fur et à mesure, a globalement déclaré forfait en 1987. Peu à peu, l'énorme complexe d'Outremeuse se défait de tout ce qui peut être vendu, devenant la cible naturelle des antiquaires. " J'y ai passé deux mois et demi à venir tous les jours fouiner, raconte Thierry Trine. Dès le matin, où je rencontrais l'économe du CPAS avec lequel j'avais passé un accord d'achat contrairement à d'autres personnes qui rachetaient en stoemelings des objets, notamment à certains ouvriers communaux travaillant sur le site. L'ambiance du lieu était assez étrange : c'était comme s'il y avait eu une guerre et que tout le monde était parti précipitamment. Une ville fantôme. " Un jour d'exploration poussée, l'homme emprunte un soupirail débouchant vers une pièce où sont encore empilés des bocaux contenant poumons et foies immergés dans le formol. " Avec les noms étiquetés des propriétaires. On m'a parlé de gens intéressés par ce genre de choses mais je n'en ai pas voulu. Je n'allais pas à Bavière la nuit, parce qu'il y avait déjà pas mal de squatteurs, de camés : même la journée, après quelques semaines, c'était usant d'y aller, on finissait par être sur les nerfs. " Si la chasse dure aussi longtemps, c'est aussi parce qu'elle est rentable : Thierry Trine dépense chaque jour 5 000 à 6 000 francs belges à l'achat et en récolte le triple à la revente. " J'ai trouvé beaucoup de luminaires, par exemple ceux des salles d'opération, du mobilier métallique mais aussi quelques merveilles comme ce beau fauteuil Art déco ou ce meuble-vitrine faisant le tour intégral d'une petite pièce, un impressionnant travail d'ébéniste. Il aurait fallu trouver un acquéreur ayant un espace de la même dimension et puis démonter le tout avec une équipe, ça ne s'est pas fait. Tout ça a fini par mener à la saturation évidemment, avec l'impression d'une expérience unique, malgré ou à cause d'une organisation pour le moins chaotique de la gestion de Bavière. " Pourquoi trente-et-un ans après la cessation d'activités, le site n'est-il toujours pas réaménagé ? Une boulette chaude que l'on sert à l'échevin PS de la Ville de Liège, chargé de l'urbanisme, Jean-Pierre Hupkens. " Vous savez, seuls, les pouvoirs publics ne peuvent pas prendre en charge une telle rénovation urbaine mais comment faire pour organiser les choses, pour qu'une friche ne s'installe pas, comment cadencer pour être dans le bon tempo ? Il nous manque peut-être des instruments spécifiques, légaux, ne fût-ce que pour travailler plus directement entre commune, Région et Province, voire avec les institutions régionales comme le Forem. Pour éviter des chancres qui durent, comme Bavière. " Au fil des décennies, le CPAS ayant vendu Bavière au privé, les projets défilent. Bouygues et un méga-centre sportif ou les ambitions du groupe anversois Himmos, englouties après la déconfiture bancaire de 2008. Sans résultat concret. En 2012, l'acquéreur est un consortium mené par Yves Bacquelaine (le frère de l'actuel ministre MR des Pensions) et les sociétés BAM, PMI et Thomas & Piron, plus le fonds de pension Ogeo (Nethys). Le destin de la friche se précise. En 2015, 9 000 mètres carrés des quatre hectares sont revendus pour 3,2 millions d'euros à la Province de Liège pour création d'un pôle culturel, qui comptera 15 000 m2 sur cinq niveaux, incluant notamment une refonte de la bibliothèque aujourd'hui aux Chiroux et des lieux de création artistique, l'ensemble devant voir le jour en 2022. La Ville va aménager les voiries des environs pour 2019, notamment via une rambla boulevard de la Constitution, sur le flanc gauche du site. Le tout accompagnant les réalisations du consortium privé, entre autres, des îlots de logement, une maison de repos, un nouveau centre sportif et même le retour d'une polyclinique du CHU... A moyen terme, la température d'un quartier aujourd'hui populaire va changer, comme les bistrots des environs. Et il faudra aussi éviter l'écueil de la gentrification.